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Jean Hatzfeld
L'air de la guerre
Editions de l'olivier, 1994

Jean Hatzfeld - L'air de la guerre

savoirs
histoire


336 pages
1ère parution : 1994
  

Chacun raconte la guerre à sa manière.

A partir de 1991, Jean Hatzfeld, reporter pour Libération, sillonne les routes de Croatie puis de Bosnie-Herzégovine, deux jeunes Républiques plongées successivement dans l’enfer guerrier. Trois ans plus tard, il décide de livrer un témoignage à sa manière, original : composant son récit autour de souvenirs aussi décousus que la chronologie éclatée des évènements vécus pendant ces mois de guerre, il nous convie à suivre un processus de remémoration – un évènement narré en appelant un autre indépendamment de toute linéarité temporelle.

Centré en grande partie sur les sièges dramatiques des villes de Vukovar (Croatie) et de Sarajevo (Bosnie-Herzégovine) par les forces serbes, l’ouvrage fait se croiser anecdotes, réflexions et considérations politiques. Pris dans la température galopante de cette « fièvre de nationalisme nauséabond libérée par la mort de Tito », Hatzfeld rencontre Serbes, Croates, Musulmans, journalistes et photographes du monde entier, depuis des grands criminels de guerre comme le sinistre serbe Arkan jusqu’au moindre citoyen ex-yougoslave : hommes, femmes, enfants, médecins, paysans, ouvriers, soldats, miliciens, traductrices, étudiants... Autant de particules de cet air de la guerre, qui connaît ses pesanteurs et accalmies.

Rencontres qui sont autant d’occasions de prendre connaissance des propagandes et de leur efficacité déconcertante au sein des populations civiles et militaires, le paroxysme étant atteint du côté des agresseurs serbes et de leur « délire paranoïaque » qui contamine jusqu’aux intellectuels, journalistes, militants d’opposition locaux. « Autant les intellectuels musulmans font preuve de dignité, autant la plupart de leurs homologues serbes – pas seulement ceux de Serbie – se signalent par leur soumission ». Soumission du citoyen en guerre, qui évoque le questionnement attaché à toute entreprise de massacre de masse de ce type, où une partie de la population est conviée à se transformer en bourreau sanguinaire de ses propres voisins (problématique que croisera à nouveau Hatzfeld en se rendant au Rwanda en 1994). Car s’il ne fait aucun doute que le pouvoir central serbe de Milošević et les enclaves et milices serbes locales s’appuyaient sur une idéologie raciste et une propagande de masse, comment comprendre des comportements individuels aussi débridés, aussi barbares ? Est-ce dû à une « banalité du mal » pouvant toucher des personnes ordinaires (Hannah Arendt, Eichmann à Jérusalem), à une violence pulsionnelle, ou à des convictions idéologiques ? La tension entre ces différents éléments traverse les anecdotes ici narrées, qui témoignent tout autant d’une disparition complète des barrières morales que d’une stratégie guerrière. Il en va d’ailleurs de même des viols systématiques perpétrés par l’armée et les milices serbes : libération de pulsions sauvages, ils sont également, en conséquence ou dès l’origine, une véritable arme de guerre.

Selon Hatzfeld, « cette guerre est d’abord une guerre rurale. Ruraux contre ruraux, en un premier temps dans les villages le long de la Sava ou dans la plaine de Slavonie. Puis ruraux contre citadins lorsque les premiers obus tombent sur les villes. Les sièges de Vukovar, Osijek, Dubrovnik, Bijeljina, Mostar ou Sarajevo ne cesseront de confirmer cet esprit de revanche des campagnes, des ploucs, des villageois, des montagnards, majoritairement serbes dans la population de l’ancienne Yougoslavie, et qui tentent un sursaut contre les villes, les industries, les commerces, les immeubles et les musées, plutôt musulmans et croates ». Les images de miliciens et militaires serbes pendant le siège de Vukovar transmises par le film documentaire Vukovar, la cité des âmes perdues (réalisé par Michel Anglade et Hervé Ghesquière), laissent entrevoir cette triste réalité. Alcoolisés et fanatiques, quand ils n’anéantissent pas purement et simplement les villes et villages, les agresseurs s’en prennent prioritairement, aux musées, usines, châteaux d’eau, églises, mosquées, autant de bâtiments qui « cristallisent [leur] rage destructrice ».

Les snipers tirent au hasard sur les passants à Sarajevo, des échanges d’otages sont organisés avec le concours d’organisations humanitaires, des convois de prisonniers squelettiques parcourent les routes, les caves se remplissent comme abri quand les bombes pleuvent, les opérateurs touristiques serbes organisent des visites des ruines de Vukovar après la reddition de la ville... Et Hatzfeld dénonce l’inaction de la communauté internationale, et notamment l’attitude de la France, prise au piège de l’amitié « historique » franco serbe et de la propagande mise en place par Milošević dès la fin des années 1980 : « Rarement un peuple n’a bénéficié d’un a priori aussi favorable que les Serbes à la veille de la guerre. Ils s’en sont doutés et ont tenté, inconsciemment ou malicieusement, de s’identifier à une sorte de peuple juif des Balkans. Le vocabulaire des nationalistes de la Grande Serbie est truffé de références à l’histoire du judaïsme et d’Israël : le génocide, le peuple élu, le peuple martyr, l’errance, les lieux saints ». Cet a priori fut à l’origine d’une véritable désinformation, que déplore le journaliste, tout autant que le poids de représentations liées à la Seconde Guerre mondiale dans la réception du conflit à l’étranger.

Car en plus d’un témoignage regroupant des histoires émouvantes, amusantes parfois, toujours touchantes, grâce à un style d’une efficacité remarquable, L’air de la guerre constitue un formidable document sur le travail de reporter de guerre. Un métier à risque, qui se soldera pour Hatzfeld par une décharge de Kalachnikov dans la jambe (« accident » superbement conté par l’auteur), un rapatriement et un an d’hôpital et de rééducation. Un métier qu’Hatzfeld honore par sa compréhension et son respect de l’Autre, par sa compassion sans voyeurisme et sans pathos. Une vocation qu’il salue dans les dernières pages par une profession de foi : « On dit aussi que les balles ou les éclats d’obus qui vous frappent, vous êtes allé les chercher où il fallait. Il ne manque pas de visiteurs dans une chambre d’hôpital pour tenter de vous en convaincre, comme si le regret leur semblait une expiation bienfaisante. Rien n’est plus stupide. On peut déplorer d’être née musulmane de Prijedor, musulman de Foča, croate de Vukovar, serbe de Petrinja. Quant à moi, je n’ai jamais songé à invoquer la fatalité. S’il m’arrive souvent, pris dans un nuage de mélancolie, de maudire la maladresse du tireur de Kalachnikov, avec l’accalmie ressurgit le bonheur de cette vie de journaliste à Sarajevo. »

Quant à la guerre, elle se poursuivra en Bosnie au-delà de l’expérience d’Hatzfeld, jusqu’à ce que les carnages cessent et que les jeunes Etats yougoslaves tentent de se reconstruire avec leurs survivants.

« Marqués par des souvenirs de mort indélébiles, dans des maisons à reconstruire, les gens réapprendront à vivre ensemble, génération après génération, comme ils l’ont déjà fait par le passé, et parce qu’ils n’ont rien trouvé de mieux ».

PJ
17.01.2006


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