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Annie Collovald
Le « populisme du FN », un dangereux contresens
Editions du Croquant, 2004

Annie Collovald - Le « populisme du FN », un dangereux contresens

savoirs
société


256 pages
1ère parution : 2004
  

Certains livres, pour pertinents qu’ils soient, aussi bien du point de vue de leur propos que de leur coïncidence avec l’actualité, ne connaissent pas l’heureuse destiné médiatique et commerciale des prestigieuses signatures intellectuelles du PAP (paysage Audiovisuel parisien, pour reprendre une expression de G. Meynier). C’est une banalité de le dire. Encore faut-il s’interroger sur la difficulté que ces ouvrages ont à se faire connaître du grand public. Assurément on leur prête quelques dangerosité ou perversion, là où il n’y a qu’esprit critique et velléité de subversion.

L’ouvrage d’Annie Collovald n’est pas passé totalement inaperçu. On trouve nombre d’allusions à son égard sur le net, la plupart du temps sur des sites ou blogs « alter » ou à vocation citoyenne. On peut ainsi regretter en lisant la plupart des commentaires le manque d’approche critique et la totale adhérence aux aspects les plus évidents de l’ouvrage. Non pas que le propos soit ici à corriger dans son ensemble. Au contraire, il nous faut saluer la publication de tels textes qui démasquent scientifiquement les impostures du langage courant et des discours politico-médiatique, d’autant plus menaçants pour le fonctionnement démocratique de nos sociétés qu’ils ont des conséquences graves maladroitement identifiées et interprétées (nous y reviendrons). Les quelques remarques critiques que nous proposerons n’auront d’autre but que d’appeler à consolider le propos en pointant notamment les facilités rhétoriques qui peuvent le fragiliser.

Chercheuse, maître de conférences en science politique à Paris X-Nanterre, Annie Collovald appartient à l’association Raison d’Agir*. Ses compétences et sa pratique des sciences sociales lui servent explicitement à alimenter une action politique et civique mise au service de dispositifs réflexifs critiques (publications, manifestations, associations…) des discours dominants au sein des institutions de gouvernements. On ne s’étonnera donc pas que l’argumentaire de notre auteur s’attaque sans ménagement aux élites politiques et intellectuelles, y compris à certains universitaires de référence dans les sphères dirigeantes (P-A.Taguieff par exemple).

En effet, l’étude de l’évolution du concept de « populisme » permet à A. Collovald de démasquer les conceptions que se font les élites du gouvernement démocratique. Conceptions conditionnées par leur compréhension des rapports de force politiques indexée sur une pseudo-répartition des compétences intellectuelles nécessaires à la production d’un avis politique valable. Il faut à mon avis garder à l’esprit le contexte de production de cette réflexion, laquelle se bâtit sur un a priori à charge contre les élites « néo-libérales ». Cet a priori est le référent autour duquel s’articule la réflexion d’A. Collovald, et qui lui permet d’élaborer un schéma de compréhension du phénomène « FN » , cohérent, empiriquement fiable et projetant la quasi-totalité de la responsabilité de ce phénomène sur ces élites.

Ainsi, dans la première partie, l’auteur affirme, sur la base d’une large étude bibliographique, que les universitaires, journalistes, analystes et hommes politiques sont coupables d’avoir euphémiser l’identité idéologique du FN au fur et à mesure de sa percée électorale, au motif que le fascisme n’a jamais trouvé en France terre d’exil.

Progressivement, et avant même que les premières enquêtes sociologiques sur le vote FN ne le confirment, la lecture au premier degré des discours du parti extrémiste impose l’idée d’un électorat « populaire ». Parallèlement à l’effritement de l’influence du PC et, plus généralement des structures politiques de gauche, le peuple se voit bien vite assigné un nouveau parti prônant sa cause à l’aide d’arguments « faciles », c’est à dire voguant sur les thèmes de crises, et surtout - ce qui fait (faisait) sa caractéristique, jouant sur les « instincts » de la population, que sont les peurs et le racisme. En somme, les élites font passer le FN « du statut d’outsider marginal et raté à celui d’insider critique et conquérant ». Cette interprétation connaît d’autant plus de succès qu’elle vient nourrir une condescendance originelle à l’encontre des masses populaires, incultes, proie facile des sirènes totalitaires. Autrement dit, le « populisme » devient publiquement une menace pour le fonctionnement démocratique, alors qu’il est plus justement un concept fantôme détournant le regard des élites des vraies raisons du vote FN pour le focaliser sur une essentialisation méprisante du peuple, laquelle est selon A. Collovald l’expression d’une résurgence réactionnaire chez les élites qui trouvent ici le moyen d’exprimer sans vergogne le mépris qu’il ont toujours éprouvé à l’encontre du peuple.

Ne prêtons pas à l’auteur une virulence qu’elle réussit à épargner à son propos au profit d’une écriture efficace et stimulante. A. Collovald ne juge évidemment pas les intentions des élites intellectuelles et politiques et ne leur inculquent pas une intolérance que la plupart préfèrent certainement à la sincérité de leur action. Néanmoins c’est un fait, que d’aucuns peut constaté quotidiennement : un discours moralisant s’est développé dans les médias comme dans les discours politiques - confère la campagne pour le oui lors du référendum de mai 2005. De plus, comment ne pas croire à l’évidence d’un fossé entre ce que les hommes politiques pensent du peuple et ce qu’il est vraiment ? Comment ne pas croire que nombre de partis politiques adhèrent à cette vision simpliste d’un électorat populaire charmé naturellement par des arguments racistes, quand ces derniers sont réinvestis plus ou moins explicitement dans les discours politiques, ne serait-ce qu’au travers du thème de l’immigration ? Et si derrière ces penchants xénophobes, il y avait moins une conviction irréductible et réfléchie qu’une réaction de défense dans un contexte social contaminé par la crainte de l’avenir, de perdre ce qu’on a avant même de songer à avoir plus ? Incontestablement, A. Collovald voit juste sur ce point. Elle développe sa réflexion sur les élites en dévoilant les conséquences de leur attitude sur le fonctionnement de la démocratie, offrant du même coup à son livre ses pages les plus éclairantes.

L’auteur nous explique comment la professionnalisation des politiques amorcée sous la 2nde République aboutie aujourd’hui au règne des experts, lesquels estiment savoir mieux que quiconque comment gouverner, ayant été formés pour cela. Une telle présomption est problématique face au concept de démocratie. Certes, « on peut dire (…) que ce qui est démocratique en démocratie, c’est la compétition politique et non le mode de gouvernement. La démocratie, ce n’est pas quand le peuple exerce le pouvoir, mais quand la lutte pour y accéder est ouverte et concurrentielle ». Cette approche réaliste doit-elle pour autant conduire à réévaluer théoriquement le poids du peuple dans les décisions du gouvernement ? Serait-on alors plus proche de la démocratie ou de l’oligarchie ?

Le danger est bien réel dès lors qu’une telle attitude contribue à négliger les vrais raisons d’une contestation qui se voit rejeter dans l’espace de l’ignoré (dans la rue) ou du méprisé (par le vote FN). « Elle insiste sur la démagogie (les liens directs entre le leader et ses « supporters ») alors que s’amplifie un travail d’implantation systématique dans des catégories professionnelles ciblées (police, transport, santé) et sous la forme de clubs ou de syndicats ».

Ainsi, après avoir explicité les dispositions des élites vis-à-vis du peuple et les motivations qui président à l’érection d’un parti-ennemi stigmatisé, A. Collovald consacre sa seconde partie à l’analyse détaillée de la construction proprement dite de l’influence du FN par les élites.

L’étude de la fabrication statistique de l’électorat est dense et bien référencée. Elle met notamment l’accent sur la grande infidélité des électeurs au FN (ce ne sont pas toujours les mêmes qui votent pour lui), relativisant ainsi le poids de son influence et de la fascination qu’il peut exercer sur les gens. Tout se passe en somme comme si le vote frontiste avait sa fin en dehors de l’enjeu électoral, pour exprimer une opinion, un sentiment que les relais quotidiens de l’opinion publique ne prennent pas, ou pas suffisamment, en compte. Cela révèle selon l’auteur une évolution majeure du rôle que s’assigne l’Etat par rapport au peuple : il « n’a plus de devoirs à l’égard des membres les plus vulnérables de la communauté nationale, notamment ceux de préserver une citoyenneté sociale au fondement de la citoyenneté politique (…) ». Il n’a plus « qu’à gérer socialement la pauvreté des plus pauvres. (…) L’Etat a alors une mission de charité publique, variable au gré du bon vouloir de ses représentants, et non plus une dette publique envers ceux qui travaillent à créer de la richesse et à le faire exister ». Y a t-il eu jamais cependant une réelle préoccupation de l’Etat pour les nécessiteux, en dehors de considérations électorales ou d’ordre publique ? On nous permettra de poser la question.

A. Collovald termine enfin en réfutant efficacement la prétendue démagogie du FN, en montrant, citations à l’appui, comment les dirigeants du FN, fins politiques diplômés, spécialistes des dérapages verbaux contrôlés, sont parvenus en toute conscience à imposer un vocabulaire extrémiste, qui, à mesure que leurs succès électoraux défrayaient la chronique médiatique et préoccupaient la scène politique, s’est vu banalisé et réemployé par le commun des dirigeants de partis sans remise en question.

Au final, les élites ont, par leurs actions (ou leur inaction) et leurs discours, joué un rôle fondamental dans l’imposition du FN en France, au côté des propres stratégies de ce dernier.

Aussi, entre un FN, dont le programme politique « ultra-libéraliste » dément toutes motivations sociales, et des élites intellectuelles et politiques soucieuses de gouverner en expertes sans jamais voir leur action remise en question dans son principe par une quelconque autorité (fut-ce celle qui leur a accordé la légitimité du pouvoir par le vote), c’est l’Etat démocratique, tel qu’il est défini par A.Collovald comme « protecteur des plus fragiles socialement », qui est menacé.

En cette fin d’ouvrage, un virage idéologique s’amorce. L’auteur était jusqu’ici parvenue à maintenir à distance ses propres positions. Mais dans la perspective d’une conclusion qui veut tirer les leçons de sa démonstration et initier des propositions, elle lance sa dernière offensive en direction des milieux élitistes : « la restriction de l’offre politique opérée par des partis qui, tout en proclamant leurs différences d’idées mais recrutant dans les mêmes hauteurs sociales, partagent la même vision néo-libérale du monde social, comprennent de la même façon ce qu’il est souhaitable ou non de faire, au nom de la même perception des contraintes et du désirable, n’a pu manquer de laisser la place de défenseurs des plus démunis vacante et prête à être occupé par une organisation expérimentée dans l’art du faux-semblant ». Et A.Collovald de proposer une contre-offensive antilibérale : « faire participer le plus grand nombre, c’est à dire les groupes populaires, à la définition d’un projet commun de société, qui aujourd’hui, même chez les plus antilibéraux, a tendance à rester confiné dans l’entre soi intellectuel ».

N’est-il pas dommage, après avoir si brillamment démontré l’hétérogénéité des pratiques sociales qui conditionnent l’acte politique chez les électeurs, d’homogénéiser ainsi les élites dirigeantes, tous partis confondus, en les labellisant impitoyablement sous l’étiquette « néo-libérale ». Que recouvre exactement cette notion pour le moins nébuleuse, avec laquelle jonglent allègrement les discours d’extrême gauche et de gauche ? On comprend bien-sûr le phénomène qu’elle désigne, mais ne mérite-t-il pas une définition précise dès lors qu’on en fait une accusation à charge contre des individus ? Dans le cas contraire, ne risque-t-on pas de percevoir l'utilisation de ce concept de « néo-libéralisme » comme un « populisme » de gauche ? Une étude sociologique détaillée des élites politiques aiderait certainement à clarifier les rapports de force exposés ici par A.Collovald et concourrait à renforcer la crédibilité du propos, qui, aujourd’hui et dans les mois qui viennent, méritera d’être plus largement diffusé et débattu. Du moins, on l’espère.

* Pour tout savoir sur cette association, rdv sur son site (voir notamment leur bibliographie sélective) : http://www.raisonsdagir.org/

Matt
21.02.2006


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