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Michel Warschawski, Michèle Sibony
A contre choeur, les voix dissidentes en Israël
Textuel, 2003

Michel Warschawski, Michèle Sibony - A contre choeur, les voix dissidentes en Israël

savoirs
politique


317 pages
1ère parution : 2003
  

« Parole unique, fin de la pensée, fin de la morale, obéissance aveugle ».

L’engrenage est logique, et il contamine les sociétés noyées par une propagande guerrière. Les rouages sont solides, et « vu de loin, en Israël semble régner une parole unique ». Mais quelques grains de sable tentent d’enrayer la machine bien huilée, l’ « harmonie » apparente, la « chorale militaire […] disciplinée, bruyante, mais ennuyeuse à mourir ». Ces grains de sable sont ceux que leurs ennemis qualifient ironiquement de « belle âme », ou violemment de « traîtres ». Voix dissidentes israéliennes – Juifs ou Arabes, on ose espérer qu’ils représentent l’avenir d’une société entraînée à la dérive par une politique criminelle et suicidaire, condamnant dans sa chute les Palestiniens.

En dehors d’Israël, en France ou ailleurs, difficile d’entendre ces hommes et ces femmes « qui refusent de hurler avec les loups », face à des médias qui ne savent souvent proposer d’alternative à un point de vue globalisateur, général, mettant tous les Israéliens – comme tous les Palestiniens – dans un même sac. Pire, un danger d’ « ethnicisation », de « confessionnalisation » du conflit se fait sentir, y compris à l’étranger, notamment en France où semble menacer une « confessionnalisation des solidarités avec les protagonistes du conflit ».

C’est de ces constats qu’est né ce livre. Mis en œuvre par un Israélien, l’infatigable Michel Warschawski, et une Française ayant vécu en Israël, Michèle Sibony, l’ouvrage se propose de donner à lire en français des textes écrits pour la plupart en hébreu ou en anglais. Ces textes, dont nos deux auteurs souhaitent une large diffusion, sont l’œuvre de voix dissidentes, toutes à contre chœur, d’Israéliens qui « ne renoncent pas à orienter leur société vers le respect du droit et vers l’adoption d’une politique prête aux compromis indispensables pour une paix stable, c’est-à-dire juste ».

Une introduction de Michel Warschawski permet de situer l’action et les propos des voix discordantes actuelles dans une perspective historique plus large – nous vous renvoyons à notre article pour retrouver une synthèse de ses propos – l’essentiel étant sans doute de noter que depuis juillet 2000, la dissidence est multiple et radicale, et tente de renouer avec les Palestiniens des liens souvent cassés par la politique israélienne et des « processus de paix » avortés.

Suit un nombre considérable de textes, sélectionnés dans des sources diverses (journaux, tracts, réseaux militants, lettres ouvertes, etc.) et regroupés en différents thèmes par les deux auteurs. Occasion d’avoir un aperçu des médias israéliens, largement acquis à la cause gouvernementale depuis l’échec des accords de Camp David en juillet 2000 – échec dont la responsabilité est attribuée à tord aux Palestiniens, comme l’attestent de nombreux textes ici publiés. Des médias qui laissent cependant régulièrement la parole à des analyses critiques, et qui emploient également des journalistes au travail remarquable et contestataire – comme Amira Hass ou Gidéon Lévy du journal Haaretz, qui tous deux publient régulièrement sur la vie dans les territoires occupés, pour qu’enfin les Israéliens ignorants ou aveuglés prennent conscience de la réalité de l’occupation et de la colonisation qui se déroulent de l’autre côté. On notera par exemple l’article de Doron Rosenblum, qui identifie, en ce début de 21e siècle, un « nouveau sionisme […] qui n’est plus motivé par un désir de normalisation et de vie meilleure, mais par le sentiment d’être une victime et le désir de représailles », en d’autres termes un « sionisme de représailles » – largement mis en œuvre en Cisjordanie.

Français, nous serons surpris de la virulence de certains propos tenus par ces Israéliens à l’égard de leur gouvernement, et notamment par l’absence de retenue dans l’emploi de comparaisons historiques ou de termes fortement évocateurs – Shoah, apartheid, nettoyage ethnique. Autant de propos qui seraient immédiatement montrés violemment du doigt en France, et qui sont pourtant ponctuellement publiés en Israël dans les plus grands journaux sans soulever de tollés comparables, d’accusations d’antisémitisme ou de « haine de soi »…

De nombreuses voix se conjuguent : journalistes, universitaires, intellectuels, artistes parfois issus du cœur de l’establishment – autant de voix profondément ou ponctuellement engagées, comme celle de l’historien Ilan Pappé, qui livre une partie de son difficile combat pour faire connaître en Israël l’histoire de la nakbah, la « catastrophe » des expulsions massives de Palestiniens en 1948.

L’ouvrage donne par ailleurs une large place à l’évocation du combat des Palestiniens israéliens (c’est-à-dire de nationalité israélienne) : représentant un cinquième de la population israélienne (environ 1,2 millions), ils sont victimes de discriminations quotidiennes et de répression régulière, par exemple lors de leur soulèvement en octobre 2000 en soutien à l’Intifada, qui fit treize morts. On lira ainsi avec intérêt l’article du Palestinien israélien Marwan Dwairy, intitulé « La psychologie de l’oppresseur », tout comme la présentation de l’action de Ta’ayoush (« Vivre ensemble »), groupe militant judéo-arabe qui tente de lutter contre ces fractures internes de la société israélienne – les discriminations touchant même de nombreux Juifs de culture arabe, comme le rappelle Semi Shalom Chetrit, qui plaide pour une véritable coopération entre « communautés juives orientales » et Palestiniens. Cette idée de coopération, de solidarité, ressort ainsi de manière nette comme une nécessité. Solidarité non seulement entre Israéliens dissidents, mais surtout avec les Palestiniens ; pour cela, des Israéliens et des Palestiniens se battent par exemple au sein du Centre d’information alternative (AIC) dans le but de transmettre à leurs concitoyens respectifs l’image la plus juste de la société voisine, en tentant de créer des liens intellectuels et militants.

Enfin, et c’est l’un des grands intérêts de l’ouvrage, A contre chœur livre une présentation de nombreux groupes et associations militants juifs et arabes d’Israël, par l’intermédiaire d’historiques de ces mouvements ou d’extraits de tracts et de manifestes. Les auteurs insistent tout particulièrement sur « le mouvement des réservistes réfractaires [qui] est, sans doute, le joyau de la couronne des mouvements d’opposition à l’occupation », au travers de mouvements comme Yesh Gvoul (apparu pendant la Guerre du Liban en 1982), ou « Courage de refuser » qui lutte depuis 2002 contre l’occupation ou pour traduire devant la justice internationale les criminels de guerre israéliens. Ce mouvement de refus des soldats concerne des milliers d’Israéliens, qui subissent une répression judiciaire mais dont les rangs grossissent, témoignant d’un ras-le-bol et d’une prise de conscience croissants.

La lecture de cet ouvrage, si elle permet de fournir des armes de compréhension et de lutte sur la question israélo-palestinienne, est indispensable pour détruire l’idée d’une société israélienne monolithique, et tout autant essentielle pour saisir que rien ne se fera sans une solidarité et un soutien mutuels entre militants des deux peuples. Ecrit en 2003 mais toujours aussi actuel, l’ouvrage fournit sans aucun doute, en montrant une convergence claire d’idées et de revendications entre « progressistes » des deux côtés, quelques raisons d’être optimiste.

PJ
12.03.2006


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