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Laurent Mucchielli
Violences et insécurité, fantasmes et réalités...
La découverte, 2002

Laurent Mucchielli - Violences et insécurité, fantasmes et réalités...

savoirs
société


160 pages
1ère parution : 2001
  

« Il y a loin de la perception d'une image à la compréhension d'un phénomène ».

Laurent Mucchielli est historien et sociologue de formation, chargé de recherches au CNRS et directeur du CESDIP (Centre de recherches sociologiques sur le Droit et les Institutions Pénales). Face à l’utilisation outrancière, politique et médiatique, des termes d’insécurité et de violence, il propose dans cet ouvrage de poser un regard sociologique sur ces expressions et ce qu’elles recouvrent, dans le but de distinguer fantasmes et réalité, mensonge et vérité.

Le chercheur, dans ce petit livre incisif, marie regard historique sur les phénomènes, analyse critique des médias, des discours politiques et policiers, et étude distanciée des faits. Ainsi, l’étude historique de « l’évolution de la délinquance juvénile depuis les années 1950 » s’avère extrêmement éclairante, et permet en premier lieu de retourner l’idée globalement admise selon laquelle tout irait en s’empirant. En réalité, cette idée d’une détérioration constante a des racines idéologiques nettes, et ne saurait résister à l’analyse des phénomènes sur lesquels elle prétend s’appuyer. Car si « les problèmes existent […] Toute la question est de savoir comment on les analyse ».

Nous proposons ici une synthèse non exhaustive de certains points traités par Laurent Mucchielli dans son ouvrage.


Le « tournant sécuritaire » de Villepinte (1997)

L’auteur rappelle l’importance du colloque « Des villes sûres pour des citoyens libres », réuni à Villepinte par le nouveau gouvernement socialiste en octobre 1997, à l’initiative du Ministre de l'Intérieur Jean-Pierre Chevènement. La sécurité devient alors officiellement la seconde priorité du gouvernement (après le chômage). Reprenant à son compte les critiques faites depuis longtemps par la droite aux « angélistes » de gauche, le Premier Ministre Lionel Jospin affirme à cette époque vouloir faire prévaloir la « responsabilité individuelle » des délinquants sur les « excuses sociologiques ». Ainsi s'affirme le consensus droite-socialistes autour des questions sécuritaires.


Le discours policier sur « la violence » comme « réalité homogène »

A partir de 1990-1991 (première vague d’ « émeutes urbaines »), et surtout après 1997, le discours policier sur les violences a plus de visibilité, et cela se poursuit d’autant plus sous les gouvernements de droite. Dès 1991, en plus de la création des Brigades anti-criminalité (BAC, composées essentiellement de jeunes policiers intervenant la nuit et en civil à la recherche du flagrant délit, et dont les effectifs n’ont depuis leur création cessé d’augmenter), une section « villes et banlieues » est mise en place au sein des Renseignements Généraux. Son objectif est de produire cartes et autres grilles d’évaluation de la dangerosité des quartiers, notamment en vue de l’ « anticipation des émeutes » – le rôle de Lucienne Bui Trong, ancienne commissaire principale aux RG, fut important en ce sens. Ces grilles de lecture, qui proposent une échelle des actes violents, produisent en réalité un discours catastrophiste de « l’ennemi intérieur », au parcours allant quasi logiquement et inéluctablement du trafic de drogue au terrorisme international, selon le vieil adage : « qui vole un œuf vole un bœuf ».

Comme l’a rappelé Pierre Tévanian dans un article publié sur le site du collectif « Les mots sont importants », l’emploi globalisateur de l’expression fourre-tout « la violence », dans les journaux et les discours policiers, est logiquement productrice de dangereux amalgames : « Quoi de commun entre un vol à l’arraché, une injure, une gifle, un meurtre, un viol, et une émeute consécutive à une "bavure" policière ? Quel est l’intérêt, pour la compréhension de ces phénomènes, de les ranger tous sous la même rubrique ? Aucun. Le seul intérêt de cette catégorie d’amalgame, "la violence", c’est qu’elle permet d’imposer sans le dire une thèse implicite : la thèse selon laquelle il existe une réalité homogène, "la violence", qui commence dès le premier mot de travers, dès la première "incivilité", et qui se poursuit inéluctablement, si on n’y prend garde, dans une escalade qui culmine avec la criminalité organisée et l’homicide ».

Le discours policier, d’un grand classicisme, dénonce par ailleurs « la dissolution du principe d’autorité dans la société », et renvoie ses difficultés « aux autres institutions, qui n’assureraient plus la transmission et le respect de l’autorité, comme la famille, l’école, et la justice ». Ce discours participe d’une idéologie conservatrice, autoritaire, et bien souvent pénétrée de préjugés racistes, certaines catégories de la population étant victimes d’une présomption de culpabilité.


Le rôle des « experts » en sécurité : le business de la peur

Le sociologue fustige le fait que les éditions de L'Harmattan ou les Presses universitaires de France (la collection « Que sais-je ? ») publient des ouvrages sur l'insécurité rédigés par des auteurs proches d’une « expertise policière ou parapolicière », mais se faisant passer pour des universitaires. De fait, en 1989, le Ministère de l’Intérieur crée par exemple un Institut des Hautes études de la sécurité intérieure (IHESI), contribuant ainsi à brouiller les frontières entre monde universitaire et policier, et à conférer la même légitimité à des policiers et à des chercheurs. On peut également signaler le rôle du Syndicat des commissaires et des hauts fonctionnaires de la police nationale (SCHFPN), qui se présente comme « apolitique » mais dont les membres votent très majoritairement à droite.

A partir de 1997 et du « tournant sécuritaire » socialiste, la parole d’ « experts » en sécurité se voit libérée, et Mucchielli étudie deux « cas », ceux d’Alain Bauer et d’Alex Raufer, co-auteurs du « Que sais-je ? » sur les « violences et insécurités urbaines » (on trouvera une analyse de ce livre par L. Mucchielli ici). Ainsi, on apprend qu’Alain Bauer, présenté partout comme un universitaire, est en réalité PDG d'une société privée de sécurité, AB Associates, proposant ses services dans de nombreuses villes. Ces auteurs, qui présentent un discours catastrophiste sur l’insécurité et la croissance fantastique de la délinquance ont en réalité tout intérêt à dramatiser les « menaces » en cultivant le discours de l'ennemi intérieur, pour appeler à des actions de l'Etat en lien avec des experts privés, c’est-à-dire eux et leurs amis. En clair, « attiser le sentiment d’insécurité pour mieux vendre son expertise » et alimenter un véritable business de la peur organisé autour d’une soixantaine de sociétés privées proposant du « conseil en sécurité ».


Les « chiffres », leur production et leur utilisation

L’auteur insiste sur la nécessité de mettre en garde notamment les journalistes « contre la méconnaissance des mécanismes de la production des chiffres et des règles de leur utilisation ». De fait, quand le Ministère de l’Intérieur présente chaque début d’année les statistiques de la délinquance de l’année écoulée, les journalistes les reprennent à leur compte sans broncher. Pourtant, il est évident que « les chiffres de la police sont fondamentalement les résultats de son activité ».

En effet, la production de statistiques concernant la délinquance ne dépend pas des grands instituts généralistes type INSEE, mais des administrations chargées de contrôler les phénomènes, c’est-à-dire des Ministères de l'Intérieur et de la Justice. Or, ces administrations ne présentent bien sûr pas les fruits de leurs enquêtes, mais les résultats de leur activité. Les chiffres sont produits d’une part à partir des plaintes des victimes (pour vol, agression, etc.), d’autre part à partir des actions des policiers. Dès lors, quand la police reçoit par exemple des consignes pour réprimer davantage l’usage et le trafic de drogues, les chiffres de la consommation et du trafic de drogue augmentent nécessairement. Ce fut le cas ces dernières années, car la police a « mis le paquet » sur la répression de l’usage et de la consommation… avant tout à l’encontre des quartiers populaires, alors que le phénomène touche évidemment tous les milieux – Mucchielli parle ainsi de « population cible ».

De même, si les statistiques des RG ne cessent d’indiquer une augmentation des « violences urbaines », il est indispensable de savoir que la base de ces calculs n’est pas stable. En effet, le nombre des « quartiers » enquêtés a été multiplié ces dernières années, et le personnel est quantitativement et qualitativement différent d’un quartier à l’autre : quand les agents sont plus nombreux et « efficaces », les chiffres augmentent, tout comme quand les critères de définition des violences sont élargis.

Face à cela, Laurent Mucchielli propose une analyse froide à partir de chiffres dignes de confiance, et renverse dès lors la plupart des discours habituellement tenus à partir des statistiques officielles. Surtout, il s’évertue à ne jamais parler d’un phénomène sans en identifier les causes avérées ou potentielles. On peut notamment citer le point fait par l’auteur sur la population carcérale, dont on pense trop souvent qu’elle est le reflet de la population délinquante. La prison constitue en effet « le bout de la chaîne pénale » et « sa population résulte d'une série de tris sélectifs ». Or, si les chiffres font par exemple état du fait que la population carcérale est environ à 30 % étrangère (de nationalité autre que française), il faut savoir que dans 90% des cas, ces détenus sont placés en détention préventive pour infraction à la police des étrangers en dehors d’un autre acte.

Dans le cas des statistiques sur les violences, l’utilisation des chiffres n’est donc qu’affaire d’interprétation.


Le rôle des médias

Laurent Mucchielli propose une analyse fouillée et pertinente du discours médiatique sur « la violence », et plus précisément sur ce qu’on nomme les « violences urbaines » (dont le cas paroxystique est les émeutes). Rappelant que ce thème est apparu dans les médias dès 1981 et les évènements des Minguettes à Vénissieux (banlieue lyonnaise), l’auteur signale que dans les premières années, les journaux « de droite » et « de gauche » proposaient un traitement différent de ces phénomènes – les journaux de gauche insistant notamment sur les conditions sociales et économiques des jeunes fauteurs de trouble. Mais « à partir de 1995, cette ligne de partage se brouille progressivement », et la plupart des journaux se rejoignent sur le constat de la délinquance et la nécessité de la stopper – autour de l’équation banlieue – violence, l’immigration étant le troisième terme dont l’utilisation varie selon les journaux. De fait, une lecture proprement politique des évènements est en recul, et dans les journaux, à partir de 1997, ce type de violences est passé significativement de la rubrique « politique » à celle des « faits divers » ; l’expression « violence urbaine » est donc dépolitisée et banalisée dans la presse. Laurent Mucchielli distingue ainsi trois conséquences de l’approche médiatique : une « co-construction des phénomènes » décrit (la présence des caméras et la visibilité qu’elles offrent pouvant être une incitation), une « déformation de la réalité », enfin une « stigmatisation des personnes et des lieux » où se produiraient en majorité les faits décrits.

Finalement, dans le cas d’émeutes, les conséquences du discours médiatique dominant (donnant souvent la parole aux « experts ») rejoignent les objectifs principaux du discours des experts policiers : « accréditer l'idée d'une menace grandissante » (à différentes échelles, y compris individuelle), « évacuer la dimension politique du comportement des jeunes », et « dissimuler la coresponsabilité policière dans la tension permanente qui anime certains quartiers ainsi que dans le déclenchement direct de certaines émeutes » ; et bien entendu, ne jamais proposer d’analyses des causes structurelles.

Quatre ans après la parution de cet ouvrage indispensable, le traitement médiatique, politique et judiciaire des évènements de novembre 2005 en France constitue ainsi une démonstration formidable de l’efficacité des schémas décortiqués par Laurent Mucchielli.

PJ
15.03.2006


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