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Laurent Mucchielli, Véronique Le Goaziou
Quand les banlieues brûlent...
La découverte, 2006

Laurent Mucchielli, Véronique Le Goaziou - Quand les banlieues brûlent...

savoirs
société


155 pages
1ère parution : 2006
  

Quatre mois après le « retour à la situation normale » dans les quartiers de France embrasés, cet ouvrage dirigé par Véronique Le Goaziou et Laurent Mucchielli réunit des sociologues pour analyser et interroger les évènements d’octobre et novembre 2005.

Suite à la mort de deux adolescents à Clichy-sous-Bois le 27 octobre 2005, des émeutes éclatent dans cette ville avant de s’étendre progressivement (à partir du 31 octobre) dans la région parisienne puis (à partir du 3 novembre) dans le reste de la France. Au plus fort de la « crise », 270 communes françaises sont (très inégalement) touchées – ce qui fait que ces émeutes sont tout à fait exceptionnelles par leur ampleur, malgré les ressemblances avec celles qui se produisent depuis une vingtaine d’années dans les « quartiers de relégation » français. Il s’agit donc, pour nos sociologues, de « comprendre les conditions de production des émeutes », de manière générale, et singulièrement en novembre 2005 – en distinguant causes structurelles et immédiates.


Causes immédiates et déroulement des émeutes de novembre 2005 : le rôle fondamental de N. Sarkozy

S’il est impossible de savoir pourquoi chacun des jeunes hommes ayant participé aux émeutes l’a fait, il est des évidences – souvent ignorées par les médias pendant les évènements – qu’on ne peut nier.

Dans la plupart des « émeutes urbaines » survenues depuis le début des années 1990, l’évènement déclencheur fut la mort d’un ou plusieurs habitants d’un « quartier sensible » en relation avec une intervention policière (allant du meurtre – Habib à Toulouse en décembre 1998 – à la mort accidentelle provoquée par la peur d’une intervention policière – Bouna et Ziad en octobre 2005). Ainsi, les émeutes de Clichy-sous-Bois sont avant tout une réaction à la mort des deux garçons – mais aussi et surtout aux propos du ministre de l’Intérieur Nicolas Sarkozy ayant suivi le drame : dès le lendemain matin, il évoque la « piste délinquante » tout en assurant que la police « ne poursuivait pas physiquement » les adolescents, et nie (avant la moindre enquête) toute implication des policiers. Le dimanche 30 octobre, tandis que la situation se calme à Clichy-sous-Bois, Sarkozy intervient au journal télévisé, nie à nouveau la possibilité d’un lien avec une intervention policière, et rend hommage au travail de la police pour « interpeller non pas les jeunes […] mais les voyous » ; le soir même, à 22h, la grenade lacrymogène d’un CRS explose devant une mosquée de Clichy à l’heure de la prière. Le lendemain, les émeutes se propagent en région parisienne.

Comme le montre Nasser Demiati, l’attitude et le discours du « pompier pyromane » Sarkozy pendant les émeutes sont en continuité avec ce qu'il entreprend depuis juin 2005. Spécialiste d’une « utilisation mesurée de mots démesurés », le ministre de l’Intérieur a multiplié les provocations et violences verbales, depuis Perpignan (juin 2005) jusqu’à Argenteuil (« vous en avez assez de ces racailles ? On va vous en débarrasser ») en passant par La Courneuve (« je vais nettoyer au Kärcher la cité des 4 000 »), sans oublier la publication du rapport Bénisti préconisant une forme de psychiatrisation des problèmes sociaux. Ses « visites » dans les quartiers s’accélèrent d’ailleurs au mois d’octobre 2005, ainsi que ses rencontres locales pour féliciter et encourager les forces de l’ordre à coups de slogans autoritaristes (« pour lutter contre la délinquance, il faut lutter contre les délinquants »). On ne compte plus les terribles égarements du ministre de l’Intérieur, étrangement proches du discours catastrophiste et paranoïaque des Renseignements Généraux et autres « experts » en sécurité (voir Laurent Mucchielli, Violences et insécurité, 2002) : « dénonciation d’une culture juvénile populaire anti-institutionnelle, euphémisation des raisons socio-économiques de leur émergence, théorie du complot dont les acteurs principaux sont les dealers, les caïds et les islamistes ».

Pourtant, cette dernière idée (martelée par Sarkozy et ses amis) selon laquelle les émeutiers étaient « organisés » ou encore pour « 75 à 80% » d’entre eux délinquants, est démentie aussi bien par les magistrats que par les RG – ces derniers affirmant dans un rapport que les émeutiers n’étaient « ni manipulés, ni organisés », ajoutant même : « les jeunes des cités étaient habités d’un fort sentiment identitaire ne reposant pas uniquement sur leur origine ethnique ou géographique, mais sur leur condition sociale d’exclus de la société française ».

Car si les émeutiers de Clichy-sous-Bois réagissent avant tout à la mort de deux adolescents, il va de soi que la révolte – qui gagne bien vite toute la France – a des origines plus profondes – faisant des quartiers de relégation une poudrière qu'une série de détonateurs peut faire exploser.


Causes structurelles de la relégation et de la colère, ou les malaises : police, école, travail social

Les mécanismes du « processus de ghettoïsation » à l'œuvre en France ne sont un secret pour quasiment personne. Pourtant, les émeutes de novembre 2005 ne furent que rarement – dans les médias et les partis politiques – replacées dans un contexte socio-économique nécessaire à toute compréhension. 4,7 millions de personnes vivent aujourd'hui dans les quelques 751 « zones urbaines sensibles », qui « concentrent les situations de précarité et les processus d’exclusion ». Le logement, l'école, l'emploi : depuis plus de 20 ans, ces trois secteurs en crise se conjuguent – et si l'extrême droite, la droite, et la majorité du Parti socialiste dénoncent les « excuses sociologiques » et insistent sur la responsabilité et la liberté individuelles de tous, les réalités de la relégation ont un poids autrement plus important que les discours défaitistes et répressifs des traditionnels réactionnaires et autres traîtres aux causes sociales.

La police, source de tensions quotidiennes

Les quelques entretiens réalisés par les sociologues avec des émeutiers convergent : la colère naît pour beaucoup de l’ « humiliation, dont la source quotidienne est [la] relation avec la police ». Or, méconnaître la réalité de terrain des provocations et violences qui « structurent au quotidien les rapports entre groupes de jeunes et groupes de policiers », c’est « s’interdire de comprendre le déclenchement et le déroulement de certaines émeutes », et le malaise profond de nombreux quartiers populaires.

Car face au discours largement partagé sur ces « zones de non droit » où « la police ne rentre plus », sans doute faut-il rappeler avec force que « la police est au contraire omniprésente dans ces quartiers » – à travers une action répressive, mais pratiquement aucun travail préventif et de dialogue. Des groupes de jeunes et de policiers rentrent ainsi dans un véritable rapport de force quotidien, jouant de violences symboliques et physiques empruntant aux mêmes registres : « virilité, instrumentalisation du territoire, attitudes provocantes, sémantique guerrière et vulgaire ». Les provocations inutiles, acharnements arbitraires et violences impunies des forces de l'ordre témoignent d'une irresponsabilité profonde des hiérarchies policières et des gouvernements, misant sur le tout répressif. Face à cela, que souhaiter si ce n'est une police nationale qui soit enfin « un véritable service public », transparent, respectant ses principes déontologiques, dialoguant avec les citoyens et les autres services publics, assurant prévention, dissuasion, et quand c'est nécessaire, répression ?

Le malaise scolaire

Particulièrement aigu dans certains quartiers où se construisent des « ghettos scolaires », il est évoqué dans un article dense par Laurent Ott, qui affirme que les écoles sont progressivement gagnées par des logiques clientélistes (cas par cas, logique de contrat, « permis à points ») débouchant sur discriminations et exclusions, et sur une « pénalisation insidieuse des familles sur fond de relégation et d’éjection des responsabilités éducatives, de la part des collectivités ». Elles sont également contaminées par les questions de sécurité et de surveillance, qui « acquièrent petit à petit une autonomie vis-à-vis des questions d’éducation » : sous-traitance ponctuelle à des sociétés privées de sécurité, nomination de « correspondants de police » dans chaque établissement, etc. Face à ces dérives, une fois de plus, les auteurs appellent au dialogue – entre enseignants, élèves et parents.

Les contradictions du travail social

Enfin, Manuel Boucher décortique les contradictions actuelles du travail social dans les cités. Contradictions qui émergent essentiellement au début des années 1980 (chômage de masse, précarisation, etc.), et qui entraînent l'intervention sociale dans une dynamique néfaste faisait avant tout d'elle « un instrument de paix sociale, au détriment de son action d’émancipation ». Au delà des métiers classiques (éducateurs spécialisés, assistants sociaux, etc.), on remarque une forte expansion de métiers émergents « occupés par une myriade d’acteurs sociaux avec un faible niveau de formation » et souvent issus des quartiers, les élus locaux préférant souvent mobiliser ces derniers selon un « utilitarisme optimiste » s'opposant à une ancienne « culture conflictuelle ». En clair, s'appuyer par exemple sur des groupes communautaires et notamment religieux pour mettre en oeuvre une régulation sociale ; ou encore, instrumentaliser les médiateurs de quartier, issus des cités, pour surveiller les populations et transmettre des rapports aux autorités, en collaboration avec la police. Ce rôle, que beaucoup de médiateurs ne préfèreraient pas jouer, conduit à une méfiance à leur égard au sein de la population et parmi d'autres travailleurs sociaux, comme les éducateurs de prévention, qui refusent d'être des agents d'une politique sécuritaire et tentent d'échapper à ces processus d' « instrumentalisation » ou d' « ethnification » de leurs professions.


Des évènements « politiques » ?

Cette question n'est pas posée par l'ouvrage – et on peut le regretter, parmi d'autres manques (pas de questionnement sur le terme d' « émeutes », absence d'analyse de la répression, propos parfois basés sur un faible nombre d'entretiens). Cependant, elle apparaît en filigrane dans les différents articles. L'analyse accablante des réactions de la « classe politique française » aux évènements, par V. Le Goaziou, est tout à fait symptomatique – au-delà de la « lepénisation des esprits » à droite et à gauche (exprimée au grand jour par un triste déchaînement collectif) – de l'incapacité de l'extrême gauche à parler de ces quartiers et à ses habitants. Les émeutes de novembre 2005 furent ainsi un nouveau rendez-vous manqué pour la gauche, non pas avec les émeutiers, mais avec tous les habitants des quartiers populaires car – quoi qu'en dise N. Sarkozy et de nombreux hommes politiques français qui distinguent gentils et méchants banlieusards pour les mettre dos à dos – beaucoup d'habitants de banlieue, et, au-delà, beaucoup de leurs concitoyens, furent solidaires de la colère des émeutiers, en défendant ou non leurs actes.

Laissons donc en conclusion la parole à Yazid Kherfi et à ses quelques mots simples, à marteler et à enfoncer dans le crâne de nos politiciens irresponsables, avant qu'un prochain détonateur fasse s'embraser à nouveau les quartiers : « L’émeute comme un autre moyen de faire de la politique ? Pourquoi pas si, derrière la brutalité de la manière et des actes, que tous reconnaissent à juste titre, on accepte aujourd’hui d’en tirer le bilan, d’en examiner les causes et de remettre collectivement en question notre manière de considérer les jeunes des quartiers et de traiter les difficultés dont eux-mêmes et l’ensemble des habitants pâtissent ».

PJ
21.03.2006


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