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Albert Memmi
Portrait du colonisé - Portrait du colonisateur
Gallimard (Folio - actuel), 1985

Albert Memmi - Portrait du colonisé - Portrait du colonisateur

savoirs
politique


162 pages
1ère parution : 1957
  

« Un homme est ce que fait de lui sa condition objective. »

1957. Cela fait un an que le pays d’Albert Memmi, la Tunisie, s’est dégagé de la domination coloniale française. Tunisien, l’auteur fut un colonisé ; Juif, il fut en quelque manière un indigène privilégié, tourné (grâce à la bienveillance de la République coloniale) vers la France et sa culture. En somme, il fut sous le joug français « une espèce de métis de la colonisation, qui comprenait tout le monde parce qu’il n’était totalement de personne ». Cette compréhension, Albert Memmi la mit à profit dans l’écriture d’un ouvrage lumineux, remarquable et prophétique, proposant deux portraits. Deux portraits qui se réclament « d’une expérience, mise en forme et stylisée, mais toujours sous-jacente derrière chaque phrase », mais qui dessinent un propos universel, une fresque saisissante d’une situation qui « était le lot d’une multitude d’hommes à travers le monde » – la situation coloniale, situation de domination absolue d’un peuple sur un autre.

Ces deux portraits, s’il faut les faire séparément, ne peuvent se penser l’un sans l’autre : le colonisateur et le colonisé se sculptent l’un l’autre, comme les deux termes de la relation coloniale.


Portrait du colonisateur

Trois « découvertes » façonnent selon Memmi la figure de l’Européen en colonie. Le profit, tout d’abord, évident de par les avantages économiques qui s’offrent au « candidat colonial » venu de métropole. Le privilège, ensuite, que l’Européen découvre au contact permanent du colonisé : « si son niveau de vie est élevé, c’est parce que celui du colonisé est bas » ; tout colonisateur est ainsi un privilégié, même les plus pauvres – selon le principe d’une « pyramide des tyranneaux » : « pour tous, il y au moins cette profonde satisfaction d’être négativement mieux que le colonisé ». Enfin, le colonisateur découvre que sa condition est fondée sur une usurpation : il est en effet impossible « qu’il ne constate point l’illégitimité constante de sa situation », illégitimité qui fait de lui un usurpateur, aux yeux du colonisé et aux siens propres.

A partir de ces invariables, deux grandes figures du colonisateur se dessinent. La première est celle du « colonisateur qui se refuse », qui refuse l’idéologie coloniale tout en continuant à en vivre les « relations objectives » de privilège et de profit : en réalité, il ne parvient pas à « s’évader » de la situation coloniale, car celle-ci est « relation de peuple à peuple » : « les relations coloniales ne relèvent pas de la bonne volonté ou du geste individuel (…) ce sont elles qui (…) déterminent a priori [la place du colonisateur] et celle du colonisé et, en définitive, leurs véritables rapports ».

La seconde figure est celle du « colonisateur qui s’accepte comme colonisateur », autrement dit du colonialiste qui, « explicitant sa situation, cherche à légitimer la colonisation » – car il sait son usurpation, et il accepte ce que son rôle « implique de blâme, aux yeux des autres et aux siens propres ». Dès lors, pour « laver sa victoire », pour se bâtir une légitimité, il falsifie l’histoire, démontre ses mérites d’usurpateur en même temps qu’il insiste sur les démérites de l’usurpé : plus il écrase l’usurpé, plus l’usurpateur triomphe dans l’usurpation et « se confirme dans sa culpabilité et sa propre condamnation », tel Néron face à Britannicus dans la tragédie racinienne. Même, pour laver sa culpabilité, le colonialiste en viendrait à souhaiter la disparition de l’usurpé, « dont la seule existence le pose en usurpateur » – mais sans le colonisé, la colonie n’a plus aucun sens : l’existence de sa victime est indispensable au colonialiste, elle légitime même la colonisation comme œuvre à poursuivre éternellement.

Ce colonialiste est par ailleurs porteur de deux germes : exigeant de la métropole qu’elle soit fermement conservatrice du système colonial, variante du fascisme, le colonialiste est un « germe de pourrissement de la métropole ». Le second germe, éclos dès l’origine du colonialisme, est celui du racisme, non pas seulement doctrinal, mais vécu, quotidien, « spontanément incorporé » : ce racisme essentialise la différence du colonisé, et crée de fait une « étanchéité presque absolue » entre les statuts dans la colonie – ménageant cependant une place pour le paternaliste, « celui qui se veut généreux par-delà, et une fois admis, le racisme et l’inégalité ».


Portrait du colonisé

Le colonisé apparaît d’abord aux yeux du colonisateur par un « portrait mythique », où tous les traits sont avantageux pour le colonisateur et répondent à ses « exigences économiques et affectives ». Accusé de tous les maux et finalement déshumanisé, le colonisé est constamment confronté à cette image de lui-même, et ce portrait finit dans une certaine mesure par être accepté et vécu par lui. Ce discours du mépris absolu, assorti de répressions sanglantes des soulèvements, « contribue au portrait réel du colonisé », par un mécanisme de mystification, qui explique la relative stabilité des sociétés en colonie pendant de longues années : « le colonisé est obligé, pour vivre, de s’accepter comme colonisé ».

« La colonisation carence le colonisé », et la plus grave de ces carences est celle qui le place « hors de l’histoire et hors de la cité », et qui fait que « le colonisé hésite (…) avant de reprendre son destin entre ses mains ». Le colonisé vit ainsi hors du temps : privé d’une grande partie de son passé (sauf de certains éléments « rétrogrades » favorisés par le colonisateur pour éviter toute mise en cause de la colonisation : religion, famille), son présent est amputé et il ne peut se projeter ni construire un avenir.

Pourtant, « il y a, dans tout colonisé, une exigence fondamentale de changement », un refus qui découle de la nature même de la situation coloniale. Pour cela, deux issues s’offrent à lui : il tente « soit de devenir autre, soit de reconquérir toutes ses dimensions, dont l’a amputé la colonisation ». La première solution est illusoire : le colonisateur refuse l’assimilation du colonisé, et « assimilation et colonisation sont contradictoires ». Dès lors, « cet éternel refus que la colonisation lui oppose, il en fera le refus absolu de la colonisation » (Jean-Paul Sartre, préface), car « sa condition est absolue et réclame une solution absolue, une rupture et non un compromis » : « la condition coloniale ne peut être aménagée ; tel un carcan, elle ne peut qu’être brisée. »

Mais même dans la révolte, la situation coloniale est toujours patente. Le colonisé se bat au nom des valeurs mêmes du colonisateur, utilise ses techniques de pensée et ses méthodes de combat, pour le refuser et le rejeter absolument. De même, dans la forte affirmation de soi du colonisé en révolte, ce dernier continue à se servir de la « mystification colonisatrice » : le colonisé en révolte commence par s’accepter et se vouloir comme négativité, et glorifie cette négativité (religion, langue, etc.) qui devient « parfaite positivité » : il crée ainsi une véritable « contre-mythologie », ayant pour repère la mythologie coloniale. Ainsi, « l’homme produit et victime de la colonisation n’arrive presque jamais à coïncider avec lui-même », et sa « guérison » n’est possible qu’avec la disparition complète de la colonisation, « période de révolte comprise »


« Par sa fatalité propre et par égoïsme, [la colonisation] aura en tout échoué, pollué tout ce qu’elle aura touché. Elle aura pourri le colonisateur et détruit le colonisé. »

Cinquante ans après sa rédaction, ce texte limpide d’Albert Memmi demeure d’une actualité saisissante. D’une part, parce que la colonisation française, mal digérée et partiellement mise en question, reste sujette à des discours révisionnistes de défenseurs de l’œuvre française et autres adeptes du « pour et contre », qui devraient tous rester muets face à une telle démonstration. D’autre part, ces portraits demeurent un outil implacable de compréhension du rapport dominant/dominé, traversant toujours et à diverses échelles nos sociétés contemporaines – de manière certes moins absolue que dans la situation coloniale, mais tout aussi carnassière et révoltante.

PJ
14.04.2006


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