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Albert Memmi
La statue de sel
Gallimard (Folio), 1966

Albert Memmi - La statue de sel

littérature
roman


380 pages
1ère parution : 1953
  

« Voilà que ma vie me remonte à la gorge : je ne suis pas simplifiable. »

Publié en 1953, roman à teneur autobiographique, La statue de sel met en scène un double d’Albert Memmi, le jeune Alexandre Mordekhaï Benillouche – qui est comme son créateur le résultat d’un enchevêtrement d’identités multiples, dès sa naissance et sous le poids de sa trajectoire : « indigène dans un pays de colonisation, juif dans un univers antisémite, Africain dans un monde où triomphe l’Europe », son identité, comme handicapée, se complexifie sous l’effet de remèdes trompeurs. Lacéré par cette « impossibilité d’être quoi que ce soit de précis pour un juif tunisien de culture française » (Albert Camus, préface), l’homme en devenir tente de se définir – depuis l’enfance et les abords du ghetto juif de Tunis, jusqu’à l’âge adulte et une écriture voulue salvatrice : « pour m’alléger du poids du monde, je le mis sur le papier ».

L’histoire de La statue de sel est celle d’une puissante mais leurrante volonté de rompre. Rompre avec les traditions de la communauté juive tunisoise, avec des superstitions détestées (peut-on toucher à un interrupteur électrique le jour du Sabbat ?), avec des parents dont on a honte (« cette bédouine » de mère berbère), avec la pauvreté – bref, avec l’Orient. Tendre les bras à l’Occident, à l’école en français (un « dépaysement »), à la bourgeoisie et à ses ambitions. Et rompre à nouveau, face aux trahisons d’un Occident dont l’universalisme voile le mépris, et dont le colonialisme est le cancer. Y croire… et rompre encore, et se briser à chaque étape : « chaque fois s’écroulait une partie de moi. »

Tendre vers l’Europe, ses professeurs, son savoir et sa culture – mais se redécouvrir oriental, un jour, pris de colère ambiguë face à la danse extatique et rituelle d’une mère méconnaissable : « après quinze ans de culture occidentale, dix ans de refus conscient de l’Afrique, peut-être faut-il que j’accepte cette évidence : ces vieilles mesures monocordes me bouleversent davantage que les grandes musiques de l’Europe »… « Ah ! Je suis irrémédiablement un barbare ! ». Car l’apprentissage ne métamorphose pas, une identité en balayant une autre : il intègre et synthétise parfois, complexifiant à l’extrême ce qu’on espère limpide.

Complexe, comme le cycle d’un illusoire programme d’émancipation : se « réadapter » à chaque étape, s’ouvrir au Monde… pour mieux revenir à soi, à son insu, poursuivi par cette identité qu’on voudrait fuir ou redécouvrir, clarifier ou détruire. « Peut-être, en ordonnant ce récit, arriverai-je à mieux voir dans mes ténèbres et découvrirai-je quelque issue »… Des ténèbres internes et reflétant cette époque des colonies, des décrets antisémites de Vichy, de l’occupation allemande de la Tunisie et de ses camps de travail… Des ténèbres internes que l’écriture tente de trouer de clairvoyance, de sérénité, en se tendant comme un miroir, scrutant derrière soi le passé ou en soi la déchirure.

« … je ne suis pas simplifiable. Chaque évènement me le prouve, chaque geste me ramène à moi-même. »

Roman d’apprentissage par la rupture jamais consumée, roman de l’identité jamais définie, de la souffrance de celui qui s’interroge et ne se répond pas, La statue de sel constitue autant un formidable témoignage historique sur la Tunisie colonisée qu’un texte aux profondeurs philosophiques, posant au final la question du leurre inhérent à la quête identitaire, au-delà des contingences temporelles et spatiales qui ne font qu’accentuer le mal. Le mal de l’homme perdu qui se cherche, dangereux, transgressif, comme ce regard interdit jeté par la femme de Loth sur Sodome et Gomorrhe en flammes :

« Je meurs pour m’être retourné sur moi-même. Il est interdit de se voir et j’ai fini de me connaître. Comme la femme de Loth, que Dieu changea en statut de sel, puis-je encore vivre au-delà de mon regard ? »

PJ
17.04.2006


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