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L'archipel des pirates
Une révolte en toute logique
L'archipel des pirates, 2006

L'archipel des pirates - Une révolte en toute logique

savoirs
politique


260 pages
1ère parution : 2006
  

« On a les émeutes qu’on mérite.

Un Etat pour lequel ce qu’il appelle l’ordre public n’est que l’appariement de la protection de la richesse privée et des chiens lâchés sur les enfances ouvrières ou les provenances étrangères est purement et simplement méprisable
. » (Alain Badiou, philosophe)

En octobre et novembre 2005, de nombreux quartiers populaires français connaissaient un embrasement d’une ampleur inédite. Pendant plus d’un mois, les médias, les politiques, le monde des « élites » et leurs adorateurs entretinrent autour de ces évènements un climat détestable, aux relents – les mots sont pesés – racistes, autoritaires, fascistes. Un climat attisé par des mots et des actes, tandis que personne – ou presque – ne fit entendre une voix discordante. Pourtant, il y avait là des « raisons suffisantes de descendre dans la rue et montrer de quel côté nous étions », et, ainsi, « ce n’est pas le supposé silence des jeunes qui doit être interrogé, c’est celui de ceux qui n’étaient pas avec eux. »

Cinq mois plus tard, lorsque paraît cet ouvrage, tout semble oublié. C’est justement « face à l’oubli programmé de la révolte » que les cinq personnes à l’origine du livre se proposent « d’en recomposer quelques éléments, les rendant visibles en en faisant trace ». Pratiquement, faire trace signifie ici donner à lire et à sentir ce climat, ces mots et ces actes, en compilant et agençant textes, enquêtes, citations.

*

« Il faut défendre la société contre l’ordre. Il faut donc défendre les émeutiers contre la bêtise. (…) Il faut défendre la société et l’ordre de la République ne nous y mène pas. » (Yann Moulier Boutang)

L’ouvrage insiste sur un aspect central, pourtant peu traité ailleurs que dans des cercles militants : l’ampleur de la répression – inouïe. Elle fut réclamée par le ministre de l’Intérieur et celui de la Justice, Pascal Clément, qui demanda au cœur des évènements aux policiers « de faire le plus d’interpellations possibles » et aux procureurs de « requérir les peines les plus fermes », pour « adresser un message clair aux Français d’une part, aux délinquants d’autre part » (sic). On trouve ici plusieurs comptes-rendus d’audience des Tribunaux de grande instance de Bobigny, de Toulouse, et surtout de Lyon, où Jérôme Leguay a suivi des comparutions immédiates : il note l’assurance des magistrats contrastant avec la timidité des avocats ; le caractère politique et moralisant des plaidoiries du procureur (représentant le ministère et ses directives), la sévérité de ses réquisitions, suivie par celle des verdicts – sévérité « relativement à d’autres agissements » et « eu égard parfois au contexte d’incertitude quant à l’établissement des faits » ; ou encore, la fermeté exigée parce que tel inculpé n’a pas de casier judiciaire. Les auteurs dressent des listes de verdicts, donnent des chiffres de la répression et plaident pour l’amnistie générale – toujours d’actualité.

Une place importante est par ailleurs laissée à des « interventions » recueillies ici et là, c’est-à-dire des analyses ou des points de vue jugés pertinents pour évoquer cette « révolte en toute logique ». On retiendra notamment l’article de Stéphane Beaud et Michel Pialoux ( « La ‘racaille’ et les ‘vrais jeunes’, critique d’une vision binaire du monde des cités »), et le communiqué des associations DiverCité et Ici & Là-Bas ( « La meute, l’émeute, l’impasse ») – sans doute le meilleur texte qui ait été écrit sur le « surgissement » de novembre. Interviennent également la parole d’enfants et d’élèves libérée par des professeurs, le témoignage d’une famille d’une victime de la répression, d’un jeune emprisonné suite aux évènements – autant de paroles habituellement écartées ou oubliées. De quoi fissurer, pudiquement et sans prétention d’omniscience, un certains consensus…

« ... le consensus, c’est-à-dire la paix pour certains au prix de la guerre acceptée contre d’autres. »

*

Au-delà de l’analyse et des points de vue, cet ouvrage est une grande réussite en ce qu’il recrée une atmosphère, une ambiance, en disposant judicieusement entre chaque article des citations – jouant avec elles, les faisant se confronter, sans jamais les commenter. Sont présentes les plus lamentables perles des hommes politiques, policiers, journalistes, « intellectuels » d’alors, confrontées sur la même page ou quelques pages plus loin à des citations d’artistes et d’intellectuels qui semblent « patronner » l’ouvrage, de Foucault à Deleuze en passant par Rancière, de Beckett à Rimbaud en passant par Brecht. La réalisation est féconde et, au-delà d’un aspect esthétique original et très plaisant, donne à voir ce consensus et ses failles, cette dérive et ses possibles contrepoints.

Les sommets sont d’ailleurs souvent atteints par des élus socialistes et communistes, qui rivalisèrent alors de servilité et de lâcheté (« nous pourrions demander la démission de Sarkozy, mais nous ne le ferons pas, ce serait donner raison aux casseurs », Julien Dray). François Athané fustige ces hommes « réputés de gauche » et leur attitude : « A quel titre, du haut de quel point de vue surplombant et omniscient s’autorise-t-on à dire ce qui est sensé et mérite d’être soutenu, et ce qui sera disqualifié comme absurde ou irrationnel ? ». Car face aux « sauvages », les Hollande, Strauss-Kahn et autres Royal savent parfaitement accorder leurs violons avec leur petit maître Nicolas, dont nous est ici retranscrit le discours aux préfets du 28 novembre 2005, dans lequel il annonce un véritable plan de guerre (appelant à une « révolution des mentalités ») saupoudré de propos lepénistes et de phrases où la causalité implicite saute aux yeux (« il est clair que les délinquants doivent être arrêtés et jugés. Il est clair que nous devons intensifier notre lutte contre l’immigration irrégulière »), avec un soupçon d’ « égalité des chances » (« depuis 30 ans, on a voulu porter secours à des territoires, à des zones, à des immeubles, alors qu’il s’agissait d’aider des personnes »).

*

Face à tout ce vacarme, ce livre constitue une « archive » importante pour contrecarrer l’oubli, et un outil modeste mais stimulant pour ceux qui pensent que « le pays, ce sont les gens qui y vivent », et non pas cette poignée qui danse là-haut, et pour qui « la société » n’est qu’une entité abstraite qu’on s’arrache à coups de « valeurs » et de républicanisme forcé. Des valeurs, des grands hommes, une histoire entre autres taillés à la hache par des « Lettres d’outre-mer » cinglantes, cyniques et décapantes, écrites depuis La Réunion pendant les « évènements » par un certain Jym, qui se fait le porteur d’un souhait, fondamental pour l’avenir, de rencontre politique :

« Puisse cela durer assez longtemps pour qu’il arrive aux meilleurs d’entre nous de voir en eux ce que nous pouvons rêver de vouloir être et réciproquement. »


Pour en savoir plus (consulter la table des matières, commander le livre, voir les points de vente…) : http://larchipeldespirates.monsite.wanadoo.fr

PJ
06.06.2006


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