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De l'autre côté
Exil, exils
UJFP - La Fabrique, 2006

De l'autre côté - Exil, exils

savoirs
politique


172 pages
1ère parution : 2006
  

« Parce que nous sommes juifs, nous refusons d'avoir des réflexes d'occupants. Parce que nous sommes juifs, nous reconnaissons les Palestiniens comme un peuple légitime à vivre en sécurité sur sa propre terre, nous pour qui l'existence d'Israël est une réalité. Parce que nous sommes juifs nous n'acceptons pas que soit défiguré ce que l'histoire nous a légué, parfois dans d'immenses douleurs, de trésors d'humanisme, de sensibilité, d'esprit, d'humour. Parce que nous sommes juifs et pour que cesse le vacarme, nous avons créé une revue de débat, exigeante, pour dire l'histoire à notre tour. »

De l’autre côté est une revue créée en 2006 par l’Union juive française pour la paix (UJFP), qui depuis 1994 regroupe un certain nombre de Français d’origine juive (et de toutes autres origines) qui refusent de se faire emprisonner, « confisquer », par le discours israélo-centriste qui fait de tout Juif un Israélien potentiel d’une part, et un défenseur inconditionnel des politiques menées par l’Etat d’Israël de l’autre.

« J'apprends qu'en hébreu, "non sionistes" ça se dit "radical". » (Eyal Sivan)

*

Il s’agit ici, outre la défense des positions de l’UJFP sur le Proche-Orient, de proposer des textes d’un niveau le plus souvent soutenu, universitaire, et bien entendu engagés, avec pour souhait de « faire peser la présence de l’autre à chaque page (…) De l’autre, c’est-à-dire nous-mêmes ». On retiendra notamment la « chronique d’un étranger d’ici » du cinéaste israélien Eyal Sivan, ou encore le superbe article de Frank Eskenazi sur le fascinant écrivain « Ka-Tzetnik 135 633 », rescapé d’Auschwitz qui s’était juré de faire parler les morts à travers sa plume à sa sortie de camp, et qui témoigna au procès d’Eichmann en 1961 avant d’œuvrer en Israël pour de saines relations judéo-arabes.

Surtout, le premier numéro de De l’autre côté a voulu – en invitant des journalistes, intellectuels et universitaires israéliens, palestiniens et français – traiter d’un thème fondamental pour les Juifs depuis des millénaires et déterminant pour les Palestiniens depuis le milieu du 20e siècle : l’exil.

La revue laisse notamment une large place aux questions de l’histoire et des mémoires juives telles qu’elles sont écrites et entretenues en Israël. Nous proposons ici une synthèse des quelques éléments essentiels avancés sur ce sujet – qui est loin d’épuiser le contenu des nombreux articles publiés dans la revue.


Les avatars des identités juives orientales en Israël

Comme un pont rêvé entre Juifs et Arabes, au centre de plusieurs articles se trouvent les Juifs dits « orientaux », originaires des pays arabes, qui émigrèrent massivement en Israël à partir des années 1950. Etudiant ces « Juifs arabes », Ella Shohat tente de démonter une partie des catégories et barrières façonnées par l’historiographie israélienne traditionnelle, aujourd’hui en chamboulement. Cette historiographie – fortement marquée par le contexte politique – se caractérise par la rhétorique d’un affrontement binaire entre Juifs et Arabes, et par ce que l’auteur appelle un « sionisme orientaliste » – qui dénigre tout ce qui est « oriental », et a fortiori arabe. Elle tend ainsi à effacer l’élément arabe de l’identité de nombreux Juifs, comme pour donner une cohérence à une entreprise politique qui pose judaïté et arabité comme des termes officiellement antinomiques. Concrètement, en Israël, les Juifs orientaux et singulièrement les Juifs marocains dont une partie lutta et lutte toujours, sont souvent méprisés et considérés comme des citoyens de seconde zone.

Les manuels scolaires israéliens des écoles publiques, ici analysés par Sami Shalom Chetrit, donnent à voir cette idéologie : les programmes ne font qu’une place minime à l’histoire et à la culture juives orientales, alors que les Juifs orientaux sont majoritaires en Israël. Une minorité façonne donc une « identité dominante », l’identité ashkénaze, qui « efface » les autres identités juives. Ce phénomène a des racines historiques évidentes : le sionisme est une invention européenne, né de l’antisémitisme exacerbé des sociétés d’Europe centrale et orientale à la fin du 19e siècle, et qui se développe le plus fortement au lendemain de l’extermination des Juifs européens. Même si certains juifs des pays arabes furent sionistes (le plus souvent après la Seconde guerre mondiale), le sionisme est essentiellement porté par les Juifs d’Europe, qui en écrivent le récit.


« La négation de l’exil »

En Israël, l’histoire des Juifs orientaux, peu enseignée, est aussi révisée : ils auraient vécu au milieu de « demi-sauvages » arabes auxquels ils ressemblaient, et auraient été comme sauvés de leur « barbarie » par le mouvement sioniste. Pire, des manuels datant seulement de quelques décennies allaient jusqu’à soutenir la thèse d’un « échange de population » mutuellement consenti dans l’après-guerre entre Etats arabes (d’où partent des Juifs) et Israël (d’où partent des Palestiniens). Si la tolérance des régimes et populations arabo-musulmans pour les minorités juives est certes loin de l’idylle parfois décrite, la tendance à lire leur histoire au prisme d’une certaine vision de celle des Juifs d’Europe – la décrivant comme une suite de persécutions ayant comme aboutissement la Shoah et la création de l’Etat d’Israël – entraîne une négation de la pluralité des histoires juives pour n’en écrire qu’une seule, « [piétinant] un héritage, le nôtre, dessiné par la multiporalité .» (Frank Eskenazi)

Cette question de la réécriture des histoires juives est analysée par l’historien israélien Amnon Raz-Krakotzkin. Si le sionisme souhaite en effet la fin de l’exil, de l’errance, de la diaspora juive marqués par tant de souffrances, l’histoire officielle, comme pour les oublier et légitimer l’entreprise sioniste, nie les « cultures exiliques » juives et les histoires des différentes communautés juives de la diaspora. Elle présente la « période exilique » comme un simple moment intermédiaire entre l’Antiquité et la création de l’Etat d’Israël : l’histoire des Juifs en exil n’a plus de valeur, comme s’ils n’en avaient pas été les acteurs, comme si toute l’histoire juive était celle de l’attente du retour sur la terre sacrée – ce qui est loin de correspondre à la réalité. Car en réalité, « l’histoire des juifs est aussi l’histoire des lieux où ils ont vécu » et dans lesquels ils ont participé à la vie culturelle, politique, économique, parfois au premier plan. Là encore, sous l’impulsion récente d’historiens israéliens, l’histoire exilique et notamment des communautés du monde arabe est de plus en plus étudiée pour ce qu’elle est – et indépendamment des volontés officielles.

Ces constats permettent également de souligner qu’un certain nombre de Juifs dispersés, toujours « en exil » du point de vue israélien, ne se reconnaissent pas dans le projet sioniste (ou dans ce qu’il est devenu) et vivent leur identité juive comme une identité de diaspora – ce qu’affirme ironiquement la journaliste israélienne Amira Hass en disant qu’elle a « choisi la diaspora » en s’installant comme reporter à… Gaza.

*

On sent ainsi poindre dans ces textes comme une « nostalgie de l’exil », qui peut aujourd’hui animer des citoyens israéliens, tout comme elle anime certains Juifs de la diaspora (on pense à Edgar Morin), qui questionnent la rupture que constituent la création et la nature de l’Etat d’Israël dans l’évolution de l’identité et des cultures juives – et qui s’interrogent sur la tragédie israélo-palestinienne vécue à deux, dos à dos, sans que les initiatives contraires parviennent à enrayer l’engrenage.

« … l’exil reste teinté de douleurs, baigné de souvenirs agrippés à l’enfance, l’âme entre perte et espoirs. L’exil est un apprentissage et, pour le mieux, une façon de voir le monde. C’est un voyage dans le voyage.

Les deux peuples qui se font face en Israël et Palestine ont des exils en commun, mais pas en partage
. »

PJ
31.10.2006


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