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Nicolas Bancel, Pascal Blanchard
Culture post-coloniale 1961-2006
Autrement, 2006

Nicolas Bancel, Pascal Blanchard - Culture post-coloniale 1961-2006

savoirs
société


287 pages
1ère parution : 2006
  

La colonisation fut un processus dialectique, aux effets croisés sur les territoires colonisés et la métropole ; et ce processus ne peut être délimité dans le temps par les bornes chronologiques habituellement retenues (celles de l’histoire politique), car les effets de la colonisation dans les ex-colonies et en métropole transgressent les indépendances.

Ces deux affirmations sont depuis une dizaine d’années au coeur du travail des historiens Pascal Blanchard et Nicolas Bancel, qui ont récemment dirigé avec Sandrine Lemaire trois ouvrages se proposant de « déceler dans la société française les traces de l’entreprise coloniale », depuis le XVIIe siècle jusqu’à nos jours, dans le domaine culturel (au sens large : art, culture politique, identité nationale, loisirs, etc.). Dans un premier tome étaient étudiées la « phase de sensibilisation de l’opinion » métropolitaine (jusqu’aux débuts de la IIIe République) puis l’émergence d’une « culture coloniale » en métropole (1871-1931). Le second tome était consacré à l’affirmation d’une « culture impériale » (de l’Exposition coloniale internationale de 1931 jusqu’aux indépendances). Enfin, dans ce troisième ouvrage, c’est la « culture post-coloniale » qui intéresse la vingtaine de chercheurs convoqués : « il s’agit de mesurer en quoi (et sous quelle forme) se perpétuent, se reconfigurent, se renforcent ou disparaissent des éléments de notre culture qui trouvent leur genèse (ou une partie de leurs origines) dans une « culture coloniale » en formation depuis le XVIIe siècle ».

L’ouvrage étant riche et les sujets variés, nous proposons une synthèse autour d’un nombre restreint de thèmes qui nous semblent parmi les plus intéressants.



Pourquoi ne veulent-ils pas en parler ? La puissance du républicanisme mythique


L’historienne Suzanne Citron évoque des mouvements pédagogiques apparus en France après la guerre d’Algérie, dont l’objectif éducatif consistait à « accepter l’autre en tant qu’autre » : la pluralité culturelle de la France était affirmée, ainsi que l’importance d’un enseignement cohérent en ce sens. Déjà, on insistait sur la nécessité d’étudier le colonialisme comme partie intégrante de l’histoire de France. Mais ces questionnements ont été totalement éludés, d’une part par les institutions (les manuels scolaires continuent de séparer histoire « nationale » et coloniale), d’autre part par nombre d’historiens de France établis. Sans doute, nous disent Bancel et Blanchard qui s’interrogent sur ces résistances à l’émergence d’un débat, l’amour aveugle envers le mythe républicain y est pour beaucoup.

En effet, les auteurs ont bien montré dans La République coloniale (livre qui leur a valu la douce injure d’ « antirépublicains ») que l’idéologie coloniale d’Etat a en grande partie une « genèse républicaine ». Car la colonisation outre-mer s’inscrit selon les auteurs « dans un continuum consubstantiel à la nation française puis, par héritage, à la République » : une nation dont le récit fait « l’apologie de la conquête des âmes, des cœurs et des terres », et de l’absorption par la nation de territoires qu’il s’agit de « rendre français » par le progrès et l’intégration par les valeurs de liberté et d’égalité (plutôt réels pour les marches régionales, totalement illusoires pour les territoires colonisés). La propagande coloniale diffusait ainsi l’image de territoires pacifiés et exemplaires – sorte de réalisation d’une « utopie républicaine : conflits de classes inexistants, coopération de tous à un même idéal de progrès (…) une métaphore de l’harmonie ». Idée qui masque complètement la réalité coloniale de domination, et qui fut bien difficile à soutenir après les mouvements anticolonialistes et les indépendances… et qui revient pourtant sous d’autres formes aujourd’hui.

Ecrire l’histoire coloniale et interroger la période post-coloniale, c’est ainsi revenir sur l’histoire de la République et sur son présent, ce à quoi se refusent nombre d’aliénés de la République, toujours pris dans le mythe d’un « universalisme » qui rejette en réalité la diversité. Ainsi, « le déni de ces questions (…) renvoie probablement aux conceptions ethnocentristes » que beaucoup se font « de la nation, de l’Etat et de l’histoire ».



La « résurgence » des mémoires et la demande d’histoire : des phénomènes-témoin de la société française contemporaine


Cette absence de récit historique intégrant le fait colonial et dans lequel pourraient se reconnaître les Français d’aujourd’hui dans leur diversité participe, entre autres facteurs, de l’absence d’« identification collective à la nation » – problème d’identification qui est loin de concerner les seuls « enfants » de l’immigration post-coloniale. Elle explique également le bouillonnement actuel autour de l’histoire coloniale – qu’il ne faut cependant pas séparer d’un questionnement sur le présent.


La mémoire comme facteur de construction identitaire, et son injuste dénigrement


Il est de bon ton chez nombre d’historiens de dénigrer la mémoire, que l’on distingue nettement de l’histoire comme science. La distinction est certes épistémologiquement fondée, mais la réalité est plus complexe. D’une part, il n’y a aucune illusion à se faire sur une écriture prétendument objective de l’histoire ; d’autre part, ce qui est couché sur papier, même le plus objectivement du monde, est à son tour sujet de réappropriation, de transmission, et de mémoire – et croire qu’un livre « scientifique » apaisera chacun et répondra à toutes les questions est ridicule. En fait, comme l’écrit Françoise Vergès, « les frontières établies par la discipline entre mémoire et histoire révèlent souvent un partage arbitraire entre savoir légitime et savoir illégitime », assénant une douce injonction au silence.

Ainsi, la pluralité des récits qui s’expriment dans la France d’aujourd’hui hors du champ universitaire est stigmatisée comme des « passions mémorielles » s’inscrivant dans une « offensive communautariste ». Le débat est présenté comme un combat entre « partisans d’une identité républicaine neutre dont les fondations seraient une loyauté envers les valeurs de l’égalité et de la liberté », et « partisans d’identités singulières affirmées » suspects de séparatisme – alors même que la prétendue universalité française « n’est universelle que par la volonté d’un peuple de confondre le national et l’universel ». Surtout, « l’affirmation de singularités ne nie pas nécessairement la parenté avec d’autres », mais témoigne d’un besoin de reconnaissance lié à une absence de récit véritablement national, et lié au présent marqué entre autres par une crise du « modèle » identitaire national français.


Une « concurrence » à nuancer. Est-ce bien l’histoire le fond du problème ?


Les articles et livres alarmistes sur la « concurrence des victimes » ou la « guerre des mémoires » abondent, et il semble important de nuancer ce qui est présenté comme un antagonisme annonçant une quasi guerre civile. « L’écriture de l’histoire n’a jamais été une entreprise harmonieuse », écrit Françoise Vergès, et sans doute faudrait-il adopter une attitude plus sereine face aux revendications ou aux récits qui abondent. De plus, ces récits « réclamés » ou affirmés ne sont pas nécessairement des récits de souffrances, de victimes, mais peuvent également être l’histoire de luttes, de solidarités.

Il est clair qu’il faut que le récit national se renouvelle et intègre la pluralité des histoires et récits, sans quoi la forme de surenchère (notamment victimaire) risque d’éluder les vraies questions politiques. Surtout, le risque est de se cantonner à un débat intellectuel sur l’histoire, alors que le problème essentiel est celui du présent (post-colonial), qui fait se pencher sur « ce passé qui ne passe pas » : il ne faudrait pas oublier que les questions prioritaires sont politiques, économiques et sociales. Ainsi, comme l’écrit Esther Benbassa, si «les revendications mémorielles sont fortes et pressantes au sein des élites de ces minorités, reste à savoir si elles sont en résonance avec les attentes des masses issues de ces mêmes groupes, qui se battent au quotidien contre toutes sortes de discriminations et qui peinent à se faire une place décente dans la société française ».

C’est justement ici que l’étude post-coloniale prend tout son sens et à notre avis son intérêt : partir du présent qu’on analyse en décryptant les héritages, les généalogies des situations et des idées étudiées, pour mieux les comprendre et, même si ce n’est pas l’objet de ce livre, les combattre.



Rhétorique de l’« intégration » et racisme : deux exemples d’héritages post-coloniaux


« Comment ne pas voir que la colonisation comme généalogie d’un univers mental différentialiste et d’un univers social inégalitaire (et fondé sur la race) joue un rôle non négligeable dans la post-colonie ? » (Nicolas Bancel et Pascal Blanchard)


Intégration, assimilation, sécession : quand l’histoire rejoue la même partition


Dans un article particulièrement éclairant, Vincent Geisser analyse le concept (flou et polysémique) d’intégration dans son historicité coloniale et postcoloniale (lire aussi en ligne à ce sujet Saïd Bouamama, « L’intégration contre l’égalité »). Ce « mot magique » s’est progressivement imposé depuis les années 1980-1990 dans tous les domaines discursifs et d’action (politiques publiques, associatives, sciences humaines, etc.), « annihilant toute distance critique à l’égard d’une "notion" pourtant fortement connotée sur le plan historique ». Car cette notion, qui prétend rompre avec la doctrine de l’assimilation négatrice des singularités culturelles, est en réalité une « réactualisation euphémisée du vieux projet assimilationniste », reproduisant des clivages et des divisions culturalistes issus des discours coloniaux.

Geisser analyse l’intégration comme une « rhétorique de crise », convoquée dans l’Empire colonial au lendemain de la Seconde Guerre mondiale (comme un prétendu compromis entre l’assimilation et la sécession), puis au début de la guerre d’Algérie (comme solution illusoire), enfin – et sur le territoire hexagonal pour la gestion des « populations postcoloniales » – au milieu des années 1980 (abandon de l’utopie socialiste, crise politique des années 1983-1986, montée du Front National, Marches des « fils d’immigrés » pour l’égalité…). A chaque fois, malgré les différences de contexte, il s’agit d’une « réforme conservatrice » intervenant au moment où les revendications des dominés sont les plus fortes, visant à conserver le système en l’état tout en exigeant des indigènes ou de leurs « descendants » un relèvement moral, social et économique (sans qu’on sache jamais vraiment ce qui est exigé : abandonner sa religion, trouver un travail, ne pas brûler de voitures ?...). Cette réforme vise une « re-nationalisation de l’identité française » supposée menacée par des « forces centrifuges », et permet entre autres d’éviter de poser la question d’un nécessaire renouveau de l’identité nationale, ou plutôt des identités françaises – par peur « universaliste » de la sédition, alors qu’elle encourage paradoxalement le communautarisme : « en établissant clairement une distinction entre "Eux" et "Nous" et en montrant du doigt les "communautés potentiellement séditieuses", elle en vient à légitimer l’existence des particularismes ».

Surtout, comme l’avancent Saïd Bouamama et Pierre Tévanian, le terme intégration fait figure de mot ou de concept-écran, voilant les véritables questions : « l’intégration, telle qu’elle est généralement pensée, parlée et traduite en termes de politiques publiques, est moins souvent une alternative à la discrimination raciste qu’une formulation sublimée ou un instrument de légitimation de cette discrimination : si le racisme est le refus de l’égalité, l’intégration est précisément le mot d’ordre qui permet d’évacuer la question égalitaire. (…) dans de très nombreux contextes, parler de "problème d’intégration" sert essentiellement à ne pas prononcer d’autres mots, comme domination, discrimination ou inégalité ».


Le racisme post-colonial


L’ouvrage propose un excellent article de Saïd Bouamama et Pierre Tévanian traitant du racisme post-colonial, et par ailleurs disponible en ligne sur le site du collectif Les mots sont importants. Les auteurs y avancent notamment l’idée d’une distinction entre racisme et xénophobie : selon eux, le stigmate xénophobe « n’existe sous une forme exacerbée que pour les nouveaux arrivants », tandis que le stigmate raciste « cristallise des représentations beaucoup plus profondément enracinées », dans un « imaginaire social hérité » : si les vagues d’immigration les plus récentes sont toujours les plus victimes de mépris et de crainte (xénophobes) se dissipant avec le temps, les immigrés post-coloniaux issus notamment d’Afrique font exception à cette « règle » : visés par le stigmate raciste, ils sont « condamnés à l’appellation absurde – mais éloquente politiquement – d’"immigrés de la deuxième ou troisième génération" et aux discriminations qui l’accompagnent ».

« Dominés parmi les dominés », ces populations sont victimes de représentations survalorisant une différence « culturelle » et occultant les autres différences, notamment sociales. Des « représentations clairement infériorisantes » assurent « la légitimation d’une situation de domination, de relégation et d’exclusion sociale systémiques » : « insertion par le bas dans les secteurs les plus pénibles du monde économique, négation des besoins sociaux non liés directement aux besoins productifs, réduction de l’homme à une simple force de travail (et en conséquence absence de prise en compte de la vie familiale et de l’inévitable enracinement), injonction à la discrétion et à l’apolitisme ». Les auteurs se livrent ainsi à un décryptage implacable de l’héritage colonial dans ce racisme républicain, et proposent une application féconde sur les plans intellectuel et politique du concept de post-colonialité, qui – sans tomber dans le systématisme et l’analogie – n’a sans doute pas fini d’éclairer sous un angle nouveau la société contemporaine.

PJ
06.01.2007


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