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Serge Halimi
Les nouveaux chiens de garde
Liber-Raisons d'Agir, 1997

Serge Halimi - Les nouveaux chiens de garde

savoirs
société


110 pages
1ère parution : 1997
  

En 1932, Paul Nizan écrivit un petit essai intitulé Les chiens de garde, visant à dénoncer les philosophes qui sous couvert de connaissances et de concepts protégeaient en fait les décideurs et les puissants. C'est en référence à cet ouvrage que Serge Halimi, entre autres journaliste au Monde diplomatique, publie en 1998 Les nouveaux chiens de garde, appellation qu'il attribue ici aux media français.

En quatre courts mais très denses chapitres, Halimi pointe du doigt les erreurs, fautes et manquements, de ceux qui se proclament "contre-pouvoir", mais qui dans les faits ne contribuent qu'à maintenir un ordre établi par les dirigeants et les décideurs (économiques comme politiques), tout en se revendiquant d'une information réelle ou de l'objectivité. L'essai commence par dénoncer un "journalisme de révérence", envers les hommes politiques en particulier : relations étroites et servilité notoire sont pratique courante, afin de se mettre en valeur aux yeux des "grands" en prétextant la volonté d'accéder à plus d'informations. L'ego flatté prend le pas sur l'activité professionnelle... et ces dérapages étonnent d'ailleurs les journalistes étrangers ("En France, les journalistes sont souvent beaucoup trop proches de ceux sur qui ils écrivent", pouvait-on lire dans le quotidien britannique The Guardian en mai 1993). Halimi soutient son propos d'exemples très précis et efficaces, à l'image de la retranscription d'une interview de Jacques Chirac par Laurent Joffrin (alors directeur de la rédaction du Nouvel Observateur), dans laquelle ce dernier prend toutes les précautions du monde pour interroger le président sur ses affaires de logement à Paris. Une large place est donnée en particulier au cas de la campage pour le référendum de Maastricht, durant laquelle les journaux français ont unanimement appelé à voter "oui", usant d'arguments tels que "Un "non" au référendum serait pour la France et l'Europe la plus grande catastrophe depuis les désastres engendrés par l'arrivée de Hitler au pouvoir" (Jacques Lesourne, alors directeur du Monde). Halimi ne cherche pas ici à dire que le "oui" n'était pas le bon vote, mais s'attache simplement à démontrer à quel point les journalistes de tous bords se sont rangés avec vigueur voire acharnement derrière la grande majorité politique qui prônait le "oui". Vigueur qui fit dire à Pierre Bérégovoy : "Si l'on est bien informé, on doit choisir de voter "oui"".

Révérence face aux politiques, mais aussi "prudence devant l'argent". La description minutieuse des relations nouant grands groupes industriels et media, et des dérives que cela entraîne, est particulièrement frappante dans ce second chapitre. Les patrons ont le pouvoir de placer et de déplacer les journalistes, qui n'obtiennent le salut qu'en restant dans un moule qui saura convenir à leurs employeurs indirects. Comme tout au long de l'essai, les exemples nombreux et efficaces soutiennent un propos très dénonciateur. Notamment contre un "journalisme de marché", qui considère l'économie du point de vue du patronnat et de la Bourse, et traite les patrons avec égard quand les employés le sont avec mépris. A ce titre, le long exemple des grèves de décembre 1995, et de l'acharnement médiatique dont elles ont été victimes, démontre un soutien flagrant des media principaux envers le pouvoir politique, quitte à se rendre sourd face aux revendications des grévistes.

Enfin, le dernier chapitre dénonce et accable l'"univers de connivence" qui régit le monde médiatique. On ne peut qu'être effaré devant la multiplication des postes de certains "grands" journalistes, qui cumulent les temps d'exposition (radio, journaux, télévision), et qui se renvoient mutuellement l'ascenseur (notamment à l'occasion de la sortie de livres de journalistes, comme le montrent de nombreux exemples presque drôles). Les noms des journalistes visés sont connus de tous : Alain Duhamel, Christine Ockrent, Serge July, entre autres, sans parler de Bernard-Henri Lévy qui se fait littéralement démonter. La description des relations au sein de ce microcosme médiatique prêterait même à sourire, tellement le récit, parsemé d'exemples et de citations, laisse poindre une ironie acide.

Si Les nouveaux chiens de garde s'avère être un véritable pamphlet contre la situation médiatique française, Serge Halimi n'oublie pas de pondérer son propos en rappelant que ses attaques concernent avant tout un cercle de personnes surexposées, masquant les difficultés que doivent surmonter nombre de journalistes plus "modestes" (au sens de la renommée), en proie au chômage et au manque de reconnaissance envers un travail de bien meilleure qualité. Et c'est sans doute aussi pour rendre indirectement hommage à ces hommes de l'ombre que l'auteur s'en prend avec d'autant plus de vigueur à ceux qui tendent à discréditer par leurs actes une profession extrêmement décriée.

JB
02.01.2003


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