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Antonio Lobo Antunes
Le cul de Judas
Métailié, 1983

Antonio Lobo Antunes - Le cul de Judas

littérature
roman


214 pages
1ère parution : 1983
  

« Heureusement, le service militaire fera de lui un homme. »

« … janvier se terminait, il pleuvait, et nous allions mourir, nous allions mourir et il pleuvait, il pleuvait, et assis dans la cabine de la camionnette, à côté du chauffeur, le béret sur les yeux, la vibration d’une infinie cigarette à la main, j’ai commencé mon douloureux apprentissage de l’agonie. »

« … au fond, c’est notre propre mort que nous craignons en vivant celle des autres, et c’est face à elle et par elle que nous devenons docilement des lâches. »

« Vous n’avez jamais eu envie de vous vomir vous-même ? »


De 1929 à 1970, le Portugal crève entre les mains de fer de la dictature fasciste de Salazar, prolongée après sa mort jusqu’en 1974. Jusqu’à cette date et depuis 1960, la métropole saigne l’une de ses vieilles colonies, l’Angola, lors de la longue et dernière guerre de décolonisation africaine. L’écrivain Antonio Lobo Antunes est l’un de ces milliers de jeunes Portugais qui ira briser sa vie outre-mer en participant au ravage d’un pays entier.


« Ecoutez. Regardez-moi et écoutez, j’ai tellement besoin que vous m’écoutiez (…) écoutez-moi, tout comme moi je me suis penché sur l’haleine de notre premier mort dans l’espoir désespéré qu’il respirât encore… »

Le cul de Judas est le long monologue d’un médecin, qui, plusieurs années après son retour d’Angola, livre en une nuit les fragments épars de son cauchemar et son dégoût de lui-même à une femme, dans un bar puis dans son appartement lisboète.

Comme dans La Chute d’Albert Camus, la nécessité de se raconter et de s’accuser devant un inconnu se transforme en interpellation de tout un chacun devant sa lâcheté. Une lâcheté qui court après l’homme perdu dans la ville : là où le narrateur de La Chute entendit un jour des rires ironiques le poursuivre dans les rues de Paris, celui du Cul de Judas entend souvent résonner dans son dos dans les rues de Lisbonne un rire « en cascades moqueuses ».


« Cher Docteur Salazar si vous étiez vivant et ici je vous enfilerai une grenade dégoupillée dans le cul, une grenade défensive dégoupillée dans le cul » .


Le style d’Antunes évoque un autre auteur : Céline. Dans sa violence, son excès, ses images extraordinaires. Dans ces phrases interminables qui montent crescendo et redescendent brutalement. Dans sa peinture sans fard des monstruosités de la guerre, des hommes qui la mènent, de ceux même qu’elle répugne.

Le narrateur dompte la nuit, trompe son insomnie en ingurgitant tous les alcools forts à sa portée, et ses confidences s’emballent. Il y a l’horreur de la guerre. Mais il y a pire : l’acceptation de l’horreur. Et l’impuissance de la chair à canon face à la peur : « le désir commun de ne pas mourir constituait, vous comprenez, l’unique fraternité possible, je ne veux pas mourir, tu ne veux pas mourir, il ne veut pas mourir, nous ne voulons pas mourir, vous ne voulez pas mourir, ils ne veulent pas mourir »… Pas de révolte. Pas de soulèvement « contre les seigneurs de Lisbonne qui tiraient contre nous les balles empoisonnées de leurs discours patriotiques ».

Et ce retour « dans le tourbillon civil de la ville », après ces « vingt-cinq mois à manger de la merde, à boire de la merde et à lutter pour de la merde, et à nous rendre malades pour de la merde, et à tomber pour de la merde ». L’indifférence des visages de l’arrière. Le sentiment d’être exclu, d’avoir vécu une expérience incommunicable face à ces « êtres trop quotidiens pour être véritablement malheureux qui traversent le désert des week-ends devant des appareils de télévision en buvant avec une paille le jus de leur médiocrité ». Et Lisbonne, sous son visage sombre et oppressant, qui le dévore.

Comme son personnage face à son interlocutrice, Antonio Lobo Antunes et son lecteur auront au moins l’option de partager cette « complicité de tuberculeux dans un sanatorium, faite de la tristesse mélancolique d’un destin commun ». Et de communiquer, cette fois-ci dans le camp de bourreaux eux-mêmes victimes, la face intime de guerres coloniales destructrices au-delà de toute imagination.


« Tu as maigri. J’ai toujours espéré que l’armée ferait de toi un homme, mais avec toi, il n’y a rien à faire. »

PJ
04.06.2007


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