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Alain Badiou
De quoi Sarkozy est-il le nom ?
Nouvelles éditions lignes, 2007

Alain Badiou - De quoi Sarkozy est-il le nom ?

savoirs
politique


155 pages
1ère parution : 2007
  

« … la venue de ce dont Sarkozy est le nom, vous la ressentez comme un coup que cette chose vous porte, la chose probablement immonde dont le petit Sarkozy est le serviteur. »


A l’heure où les intellectuels médiatiques rivalisent de servilité et où les universitaires reclus dans leur tour d’ivoire peinent (volontairement ?) à se faire entendre, un petit ouvrage coup de poing, défoulant et stimulant de la trempe de celui d’Alain Badiou est des plus appréciables. On passera sur le personnage, jugé mégalo, agaçant, fasciné par Mao, etc., pour se centrer sur ce qu’il dit ici. Synthèse de quelques points essentiels d’un ouvrage à lire.


De quoi Sarkozy est-il le nom ? Du « pétainisme »


L’analyse centrale de Badiou porte sur le « pétainisme » comme « transcendantal de la France ». Un « transcendantal » est quelque chose qui « sans apparaître à la surface (…) configure de loin, donne la loi et son ordre, à une disposition collective ». Sarkozy serait ainsi la manifestation actuelle d’une subjectivité de masse proprement française, que l’on retrouve périodiquement et sous diverses formes dans l’histoire (dans la Restauration monarchique post-révolutionnaire de 1815, dans l’après-Commune de 1871, dans le régime de Vichy en 1940), et que Badiou se propose de nommer, à défaut d’autre terme et dans une visée bien évidemment pamphlétaire, « pétainisme ». Plusieurs traits le caractérisent.

Ce que Badiou nomme « pétainisme » est la forme étatisée, catastrophiste, de la « désorientation » : il se présente comme un tournant majeur en manipulant l’idée de « révolution » (Pétain) ou de « rupture » (Sarkozy) alors même qu’il est une capitulation et une soumission ici à l’étranger, là au capitalisme mondialisé : « La "rupture" est en réalité une politique de la courbette ininterrompue, qui va se présenter comme une politique de la régénération nationale. C’est là une désorientation typiquement pétainiste : la servilité devant les puissants du jour (…) est nommée par le Chef la "révolution nationale" ! ».

Prétendre « rompre », c’est avant tout prétendre sortir d’une « crise » d’ordre moral, d’une « décadence ». Comme le rappelle Badiou, intégrer de cette façon la morale en politique, c’est refuser la politique au sens véritable, tout particulièrement la politique non institutionnelle portée par des mouvements sociaux : « la "crise morale", c’est toujours un énoncé qui vise à donner les pleins pouvoirs à l’Etat, en arguant de l’irresponsabilité des gouvernés, notamment des plus démunis et des plus faibles ». A l’origine de cette « crise morale », il y a un événement récent, désastreux, « de structure ouvrière et populaire », avec lequel il faut rompre. Pour Pétain, le Front Populaire. Sarkozy affirme quant à lui qu’il faut notamment « liquider Mai 68 ». Le « pétainisme » propose ainsi « une lisibilité simplifiée de l’histoire », permettant à l’Etat de se poser comme un acteur historique de première importance, renversant des courants de l’histoire… alors qu’il ne fait que suivre le mouvement.

Le « pétainisme » se caractérise en effet par le mimétisme qu’il préconise envers des expériences étrangères, d’où vient l’exemple du « redressement ». Concernant Vichy, la chose est entendue. Dans le cas de Sarkozy, il s’agit d’admirer les entreprises et les universités américaines, le libéralisme de Blair, dont on fait des exemples de « modernité » – celle-ci étant bien sûr un mouvement naturel de l’histoire dans lequel il serait archaïque de ne pas se mouler… Dès lors, affirme Badiou, ce dont Sarkozy est le nom tend au parti unique : « et c’est bien naturel ! Dès lors que tout le monde accepte l’ordre capitaliste, l’économie de marché et la démocratie représentative comme des données aussi objectives et indubitables que la gravitation universelle, et même plus encore, pourquoi monter la fiction de partis opposés ? ». C’est ce qui fait de Sarkozy « l’homme aux rats », entouré d’une cour de transfuges de toutes sortes qui se précipitent dans ses pattes pour participer à ce beau mouvement naturel et inéluctable.

Enfin, le « pétainisme » dont Sarkozy est le nom a une dimension racialiste. Celle-ci se manifeste théoriquement, dans la volonté de figer une identité nationale nécessairement exclusive, et présentée comme supérieure : la France n’a de leçons à recevoir de personne, soyons fiers de nous-mêmes, les Africains sont hors du temps, etc. Pratiquement, cela se manifeste par le « choix » des immigrants : en amont, par le refus quasi systématique de titre de séjour aux immigrés non qualifiés et pauvres ; en aval, par des rafles et expulsions massives du territoire.

Face à ce mépris puant de toute considération universaliste, Badiou martèle l’affirmation fondamentale suivante : « il y a un seul monde ». Phrase performative, aux conséquences essentielles pour l’idée et l’action politiques : il s’agit tant, par exemple, de lutter avec et pour les « sans-papiers » en France que de refuser les guerres impérialistes (présentes et à venir), dans une perspective internationale d’actions politiques ne perdant jamais de vue le monde et s’appuyant sur « l’indifférence des différences », étant entendu que « la politique est un opérateur pour la consolidation de ce qu’il y a d’universel dans les identités ».


« Toute chaîne de peurs conduit au néant, dont le vote est l’opération »


Outre l’analyse acide de ce dont Sarkozy est le nom, Badiou donne quelques considérations sur l’imposture de la « démocratie » électorale. Face aux insupportables discours sans cesse rabâchés par les médias de la prétendue « victoire de la démocratie » à chaque participation électorale, Badiou fustige : « Si le nombre à lui seul exige qu’on le célèbre, alors cela veut dire que la démocratie est strictement indifférente à tout contenu (…) Le suffrage universel serait la seule chose qu’on aurait à respecter indépendamment de ce qu’il produit ? Et pourquoi donc ? ». Il prône donc l’irrespect envers cette « procédure irrationnelle », de plus en plus vide de sens et pourtant toujours jugée sérieuse voire « vécue comme un impératif » : « l’esprit désorienté, qui ne sait à quel saint ou à quel Pétain se vouer, n’en est pas moins convaincu de la haute importance du vote », présenté comme un choix. Les médias participent pleinement à cette entreprise d’irrationalité, en propageant ce que Badiou nomme les « affects dominants ». En l’occurrence, « l’affect collectif qui projette en avant une sorte de comptable bourré de tics, maire de la ville où se concentre toute la richesse héréditaire, en outre visiblement inculte, pourrait être appelé, comme sous la Révolution française, "la grande peur". » La peur, terreau du « pétainisme », qui est selon Badiou une forme non-affirmative de fascisme, fondement d’un Etat « habilité à devenir terroriste ».

Cette peur, Badiou l’analyse sous deux formes incarnées par la droite d’un côté et la gauche de l’autre. La première caractérise selon lui des gens qui « dominateurs et privilégiés, sentent que ces privilèges sont relatifs et menacés », et qui manient la peur des étrangers, des banlieues, etc. et créent chez d’autres, dominés et non privilégiés, « le désir d’avoir un maître qui vous protège, fût-ce en vous opprimant et paupérisant plus encore ». La seconde – de gauche – est définie comme réactive : elle est « la peur que la première peur évoque, pour autant qu’elle convoque un type de maître, le flic agité, que le petit-bourgeois socialiste ne connaît pas et n’apprécie pas ». On pourrait nuancer cette analyse par de nombreux exemples prouvant que des socialistes, depuis bien longtemps, n’ont pas eu besoin de la peur de droite pour manier leur propre peur, depuis Guy Mollet pendant la guerre d’Algérie (1956) jusqu’à Chevènement et le colloque de Villepinte (1997).

Face à la mascarade électorale et démocratique, Badiou propose sa vision de la politique, définie comme « action collective organisée, conforme à quelques principes, et visant à développer dans le réel les conséquences d’une nouvelle possibilité refoulée par l’état dominant des choses ». Il s’agit d’affirmer « la conviction que construire une réunion, capable de conclure sur un point et d’établir une durée à l’abri des échéances de l’Etat, avec quatre ouvriers africains d’un foyer, un étudiant, un manœuvre chinois du textile, un postier, deux mères de famille d’une cité et quelques traînards d’une cité, est infiniment plus important, d’un infini lui-même incommensurable, que de jeter le nom d’un politicien indiscernable dans la boîte-à-compter de l’Etat ». Badiou propose en ce sens huit « points praticables » (« tous les ouvriers qui travaillent ici sont d’ici », « la science gratuite l’emporte sur la technique », « tout processus qui est fondé à se présenter comme le fragment d’une politique d’émancipation doit être tenu pour supérieur à toute nécessité de gestion », « un journal qui appartient à de riches managers n’a pas à être lu par quelqu’un qui n’est ni manager ni riche », « il y a un seul monde » etc.) comme guides possibles de la pensée et de l’action politiques, dont le but reste la réalisation de ce qu’il nomme « l’hypothèse communiste ». Nous renvoyons à son ouvrage pour le développement de ces points, débouchant sur un appel incantatoire (naïf ?) à l’organisation politique, et à ce qui pourrait ressembler à un (joli) slogan soixante-huitard : « l’endurance dans l’impossible ».


Bref, si Sarkozy est sans nul doute le nom de son époque, à nous de faire en sorte qu’il ne soit pas le nôtre.

PJ
03.12.2007


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