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Michel Warschawski
Sur la frontière
Stock, 2002

Michel Warschawski - Sur la frontière

savoirs
politique


313 pages
1ère parution : 2002
  

D’une clarté et d’une lucidité rares, Michel Warschawski livre, entre mémoires militantes et essai d’analyse sociologique et politique, un ouvrage majeur qui, s’il est l’œuvre d’un militant radical pour qui les camps sont marqués, donne à voir la grande complexité historique et présente de la situation israélo-palestinienne.


Le parcours d’un « passeur » à l’ « identité frontalière » à travers le demi-siècle israélien


Fils du grand rabbin de Strasbourg devenu militant anticolonialiste dans un mouvement judéo-arabe en Israël, Michel Warschawski revendique une identité frontalière. Toute identité – a fortiori nationale – se construit à l’intérieur de frontières, nécessairement exclusives ; mais on peut décider de ne plus être d’un côté ou de l’autre, mais sur la frontière – en oeuvrant à sa disparition.

A l’image d’Albert Memmi dans les années 1950, M. Warschawski revendique une identité juive fondée sur « l’identification avec les opprimés, les faibles et les humiliés ».

Dans les années 1960 et 1970, c’est l’engagement internationaliste qui prime pour lui. C’est en effet au sein de l’Organisation socialiste israélienne, groupuscule gauchiste connu sous le nom de son journal Matzpen (« La boussole ») et prônant la disparition de l’Etat d’Israël et l’intégration de ses habitants au Moyen-Orient arabe, qu’il fait ses armes antisionistes et internationalistes. Des contacts se nouent avec des militants palestiniens, et une poignée d’Israéliens choisira même de rejoindre la lutte armée palestinienne – ce que refuse alors la majorité des membres de Matzpen, croyant à un militantisme possible au sein de la société israélienne, « à la lisière de la loi ».

L’internationalisme initial rime avec le refus de l’idée nationale : refus pour soi – l’auteur explique combien ses engagements aux côtés de « l’ennemi » l’ont conduit à rompre en partie avec « sa propre tribu » – ; mais aussi refus de l’idée nationale palestinienne, ce qui pose de réels problèmes, la lutte palestinienne étant résolument nationale. Mais progressivement, et « paradoxalement, c’est dans la solidarité avec les Palestiniens que s’est affermie [son] identité en tant que Juif israélien », dans les années 1980, par ce qu’il nomme « un processus de réappropriation de la culture juive et de réenracinement dans une tradition nationale. »

Cette identité juive réappropriée se veut moins israélienne que diasporique : « ces militants [antisionistes] comptaient parmi les rares Israéliens qui exprimaient une empathie profonde avec le judaïsme de la diaspora et sa souffrance, en rejetant l’attitude manipulatrice et instrumentaliste du sionisme face à la mort des masses juives de la diaspora. Leur humanisme universaliste ne se limitait pas à la défense des Palestiniens : il s’exprimait aussi dans un grand respect pour le Juif non israélisé ». M. Warschawski revient en effet sur cette identité israélienne bâtie par le sionisme – celle d’un homme nouveau débarrassé des « tares » de la diaspora, et profondément occidental – à laquelle il s’oppose.

En ce sens, M. Warschawski analyse les « frontières internes » à la société israélienne, ces clivages identitaires croissants entre la moyenne bourgeoisie libérale, occidentalisée, laïque, « pacifiste » et détenant les clés du pouvoir (médias, économie, institutions) s’opposant à des couches populaires – numériquement majoritaires – venues du monde arabe, traditionalistes et souvent séduites par les thèses colonialistes du « Grand Israël ». « De quel côté de cette frontière-là faut-il se situer ? (…) Je refuse d’appartenir à cet Israël qui se croit progressiste parce qu’il exècre les religieux et méprise le peuple. Un Israël dont La Mecque est Washington et la sainte Bible le Wall Street Journal ; un Israël qui veut la paix parce que la paix lui donne l’occasion de se débarrasser des Arabes, mais la craint parce qu’elle le laissera en tête à tête avec ses frères orientaux. Cet Israël n’est pas le mien et je le combats. Mais de l’autre côté de la frontière, je ne peux pas non plus trouver ma place dans cet Israël qui rebâtit son identité bafouée en conjuguant l’intégrisme, le chauvinisme et le rejet des normes démocratiques »…

L’auteur prône une « troisième voie » impliquant un « changement d’identité » en Israël, pour se défaire de l’identité israélienne actuelle, qui « s’est forgée dans un processus de colonisation et par une double destruction : celle de l’existence de la population arabe indigène et celle (…) des identités juives antérieures au sionisme ». Il s’agirait de faire de cette « identité contre » une identité positive et nouvelle, et selon l’auteur, « ce n’est qu’en retrouvant ses racines juives et en s’ouvrant à la dimension arabe de son identité et de son environnement que la société israélienne pourra enfin construire sa vie dans la normalité et projeter l’avenir de ses enfants avec sérénité ».


Le parcours politique de Michel Warschawski, en manifestations, en prison ou lors de réunions clandestines, l’a fait rencontrer toutes les composantes du mouvement palestinien et de la dissidence israélienne, depuis les Black Panthers israéliens (juifs orientaux luttant contre les discriminations dont ils sont victimes en Israël) jusqu’à des membres de l’OLP comme Issam Sartawi dans les années 1970. Sur la frontière permet ainsi de retracer toute l’histoire de la dissidence israélienne (à propos de laquelle nous vous renvoyons à nos articles : Faire plier Israël et A contre-chœur). Cependant, M. Warschawski se veut militant de terrain, cherchant la solidarité israélo-palestinienne concrète, dans l’action politique. Cette solidarité l’amène à une inculpation, un procès politique de plus de deux ans, et un emprisonnement de huit mois, à la fin des années 1980, pour avoir mis l’infrastructure technique (imprimerie, etc.) de son mouvement politique à la disposition d’organisations palestiniennes.

Aujourd’hui comme hier, Michel Warschawski se veut passeur : au sein de l’Alternative Information Center, association israélo-palestinienne créée dans les années 1980, il tente de mettre en œuvre l’échange d’informations, non polluées par les propagandes politiques, sur les deux sociétés. Surtout, il œuvre pour le soutien au combat palestinien – sur lequel il expose son rigoureux point de vue :

« Seul notre engagement politique et notre soutien inconditionnel (inconditionnel mais non sans critique) à leur combat pour l’émancipation nationale pouvaient les rendre réceptifs à nos analyses. C’est d’ailleurs ce que j’ai expliqué pendant trois décennies à de nombreux amis sionistes de gauche : il est stupidement prétentieux de croire que vous pouvez par vos critiques, parfois pertinentes, provoquer un changement quelconque chez les Palestiniens, précisément parce qu’elles s’expriment du point de vue de l’ennemi. Si vous voulez non pas dénoncer, mais convaincre de l’inefficacité de tel ou tel choix tactique, ou de la problématique morale que peuvent poser certaines formes de lutte, il faut que cette critique soit perçue comme venant de l’intérieur, sur la base d’un soutien à ce combat. »


« Colon de gauche » et « colon d’extrême gauche »


Parmi les éléments les plus passionnants de son ouvrage, M. Warschawski propose une analyse – largement inspirée du Portrait du colonisateur d’Albert Memmi (1957) – de la situation des dissidents et des anticolonialistes israéliens dans leurs interactions avec les Palestiniens. Cette analyse, délivrée de toute illusion, apparaît extrêmement lucide en même temps qu’inquiétante.

L’auteur affirme ainsi avec fracas :

« (…) dans le contexte spécifique des relations israélo-palestiniennes, cette forme d’intimité qui abolit, dans la relation personnelle, l’appartenance ethnique ou confessionnelle, et que l’on appelle amitié, est quasiment impossible.
Comme l’a décrit avec une grande précision Albert Memmi, une relation coloniale est totalisante ; elle ne s’exprime pas seulement à travers une idéologie et dans des positions politiques, mais surtout dans des attitudes et des comportement qui sont le produit d’une culture dont il faut beaucoup de volontarisme pour se débarrasser. Plusieurs conditions sont nécessaires : tout d’abord être conscient du rapport de domination coloniale qui nous lie à l’autre afin, précisément, de faire le maximum pour s’en débarrasser ; cela exclut d’emblée les sionistes de gauche qui refusent de reconnaître cette réalité de base. Ensuite, être capable d’écouter l’autre et se montrer, pour le moins, empathique à sa souffrance, à ses ressentiments et à ses hésitations à faire confiance à celui ou celle qui appartient au camp de l’ennemi. Dans cette écoute de l’autre, la marge est très étroite entre, d’une part, la reproduction du rapport paternaliste et colonial, et, d’autre part, la flatterie et la négation de soi. Si une toute petite minorité d’Israéliens sombre dans l’auto-flagellation, la majorité de ceux qui croient qu’ils ont des amis palestiniens restent profondément insensibles à l’autre
. »

M. Warschawski dresse un impitoyable portrait du « colon de gauche » ou « sioniste de gauche » (du type, en Israël, des membres de l’association « La Paix maintenant », et dont existent également de nombreuses variantes en France), qui « veut qu’on l’admire pour les larmes qu’il verse, non sur le sort de la victime, mais sur sa conscience souillée et sa jeunesse privée d’innocence. Du Palestinien, il attend même qu’il l’aime pour tout ce qu’il est prêt à sacrifier pour lui. (…) Dans une attitude typiquement coloniale, le sioniste de gauche sait à l’avance ce qu’est l’Arabe, ce qui le motive, ce qui caractérise sa conduite et ses réactions. Puisqu’il sait, il n’aura donc jamais besoin d’écouter, de chercher à comprendre : il crée l’Arabe, afin de maintenir une cohérence à son discours et préserver sa bonne conscience (…) il ne discute pas avec le Palestinien, mais il lui fait comprendre, il lui explique. Il lui explique ce qu’est le monde et ses contraintes, ce qui est du domaine du possible et ce qui est utopique. Ce qui est bon pour lui et ce qui risque de lui causer du tort. »

Mais M. Warschawski présente un portrait tout aussi lucide – dans lequel il s’inclut – du « colon d’extrême gauche » : « tout comme le sioniste de gauche, le militant antisioniste sait souvent bien mieux que le Palestinien ce qui est bon pour lui (…). Sa difficulté à s’identifier avec les Palestiniens provient souvent d’une différenciation idéologique. Certes, il soutient, parfois même inconditionnellement, le combat du peuple palestinien, mais c’est d’un combat abstrait qu’il s’agit, pas du combat réel qui se déroule devant lui, car celui-ci n’est pas suffisamment de gauche, ou trop nationaliste, ou pas assez. (…) S’il reconnaît le droit à l’autodétermination des Palestiniens, le colon d’extrême gauche ne « reconnaît » pas l’OLP, c’est-à-dire le mouvement national palestinien tel qu’il est (…), lui préfère un mouvement national mythique, qui en fait n’est que le reflet imaginaire de lui-même. Lui aussi a tendance à créer le colonisé à son image, celle du révolutionnaire européen prêt à sacrifier jusqu’au dernier Palestinien pour réaliser sa propre utopie. Ce faisant, il lui arrive de provoquer le rejet ou l’indifférence du nationaliste palestinien qui, à juste titre, ne voit dans ce militant d’extrême gauche qu’une variante du paternalisme colonial. »


Des raisons d’espérer ? Michel Warschawski en donne pourtant, dans un récit truffé d’anecdotes, pleines d’empathie et parfois d’humour, qui peuvent laisser croire dans le bon sens d’Israéliens pour lesquels un travail de conscientisation politique est plus que jamais essentiel. Un travail également fondamental à l’étranger, et notamment en France, où cet ouvrage autant exigeant qu’accessible devrait être reconnu comme une référence.

PJ
21.04.2008


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