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Robert Linhart
L'établi
Les éditions de Minuit, 1978

Robert Linhart - L'établi

savoirs
politique


179 pages
1ère parution : 1978
  

« Comment ne pas être pris d’une envie de saccage ? »


Dans l’après mai 68, un certain nombre de jeunes militants, souvent maoïstes, décident de s’établir en usine : il s’agit d’épouser la condition ouvrière dans un but politique – celui, selon la terminologie de l’époque, de « l’organisation des masses ».

Robert Linhart fut l’un de ces établis, à partir de septembre 1968 et pour un peu moins d’un an, dans une grande usine Citroën. Dix ans plus tard, il livrait un témoignage saisissant et pudique de cette expérience. Nulle question ici d’introspection psychologique sur sa propre condition de transfuge de classe : il s’agit de rendre compte, modestement, d’une année de travail et de vie politique à l’usine.


« La peur fait partie de l’usine, elle en est un rouage vital ».

A travers les différents postes occupés, la découverte d’une médecine du travail complice du patronat, ou encore la difficulté de mener un travail politique face aux répressions sournoises ou plus directes de la direction, c’est l’usine comme prison qui se donne à lire.

Une prison dont les gardiens sont autant extérieurs qu’intériorisés par chacun : ce récit n’idéalise pas le monde ouvrier, car il donne à voir un groupe fracturé, traversé par des conflits, des jalousies, des haines. Mais il prend toujours soin de relier ce qu’il constate et déplore à une description sans appel du travail et de « ces routines qui s’enfoncent dans votre crâne et vos muscles jusqu’à devenir insensiblement une partie étrangère de vous-même ». On retiendra notamment l’évocation par Linhart du travail à la chaîne :

« C’est comme un long glissement glauque, et il s’en dégage, au bout d’un certain temps, une sorte de somnolence, scandée de sons, de chocs, d’éclairs, cycliquement répétés mais réguliers. L’informe musique de la chaîne, le glissement des carcasses grises de tôle crue, la routine des gestes : je me sens progressivement enveloppé, anesthésié. Le temps s’arrête. »


Face aux « mille façons de vous répéter à chaque heure de la journée que vous n’êtes rien », Linhart décrit le comportement de chacun des maillons de la chaîne, redevenus humains le temps de son récit, ou le temps d’une grève ; le temps surtout de toutes les résistances quotidiennes si bien décrites par l’auteur et qui éloignent certains ouvriers de l’épuisement à outrance, de l’aliénation, ou du zèle d’allégeance envers les patrons et contremaîtres. Ses lignes évoquent alors Surveiller et punir de Michel Foucault (1975) qui décrivait les fissures dans le bloc disciplinaire ouvrier ou carcéral :

« Dans les interstices de ce glissement gris, j’entrevois une guerre d’usure de la mort contre la vie et de la vie contre la mort (…) la vie se rebiffe et résiste. L’organisme résiste. Les muscles résistent. Les nerfs résistent. Quelque chose, dans le corps et dans la tête, s’arc-boute contre la répétition et le néant. »


En 2008 est parue une première Histoire politique de l’immigration (post)coloniale, coordonnée par Ahmed Boubeker et Abdellali Hajjat, ouvrant de nombreuses portes à la recherche scientifique et à la réflexion politique sur les luttes de l’immigration. Trente ans plus tôt, L’établi offrait déjà une place importante – sa juste place – au « prolétariat immigré arc-bouté dans sa résistance à l’écrasement », à ces Maghrébins, Africains, mais aussi Portugais ou Yougoslaves assignés à des postes selon leur origine, résistant souvent à l’œil répressif des « Amicales » de leur Etat et au racisme ambiant, en tête des luttes ouvrières et victimes toutes désignées de la répression patronale. C’est sur ce point aussi que le témoignage de Linhart est précieux.


Trente ans plus tard, alors que tant de choses ont changé, quel sentiment retenir de cette expérience ? Sans doute la haine. Celle que Linhart a vécue comme « un sentiment d’appartenance. Un sentiment de classe ». Celle qui maintient debout, qui rassemble, qui clive et qui éclate :

« Tout reste en place. Eux et nous. Eux, toujours aussi immédiatement haïssables (…), nous indéfiniment renouvelés mais inventant constamment la résistance ».

« La surface est calme en apparence, mais, au fond, une nouvelle lame se forme, qui gonflera et viendra se jeter contre eux. »

PJ
18.10.2008


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