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Richard Wright
Black Boy
Gallimard, 1947

Richard Wright - Black Boy

littérature
roman


445 pages
1ère parution : 1945
  

« Ô mon corps, fais de moi toujours un homme qui interroge ! »

(Frantz Fanon, Peau noire, masques blancs, 1952)


Paru en 1945 aux Etats-Unis, ce roman autobiographique de Richard Wright raconte les premières années d’un jeune Noir du Sud, dans l’Amérique ségrégationniste du premier quart du 20e siècle.

Black Boy aurait pu s’intituler « la terreur », tant elle poursuit le jeune homme : terreur familiale d’une part, « terreur blanche » de l’autre. Cette terreur passe avant tout par le corps, et c’est par le corps que Wright décrit, peint, interroge.


… « le souvenir de ma mère qui avait failli me tuer m’obséda longtemps. »

Il y a le corps battu, par tous les membres adultes d’une famille éclatée et miséreuse qui ne jure que par la foi religieuse rejetée par Richard pour son hypocrisie. Il y a le corps affamé, de longues années, premier vecteur d’appréhension des relations et divisions raciales :

« A regarder manger les Blancs, mon estomac vide se contractait et une colère sourde montait en moi ».

Car le corps, c’est surtout la peau. Chaque personnage ne peut être désigné que par sa couleur – quand bien même l’exercice est difficile et à la limite de l’absurde : « Ma grand-mère était aussi blanche qu’une Négresse pouvait l’être sans être blanche, ce qui veut dire qu’elle était blanche »…

C’est progressivement que l’enfant découvre les rapports entre Noirs et Blancs, au détour d’un « premier baptême d’émotions raciales » (quand un oncle est assassiné dans l’Arkansas) et de la menace permanente du lynchage (« Je n’avais jamais été malmené par des Blancs, mais mes rapports avec eux étaient les mêmes que si j’eusse été lynché plus de mille fois »).

Entre Blancs et Noirs, un gouffre, un front, une rupture essentielleje découvrais [que les Blancs] se ressemblaient tous, qu’ils ne différaient que par le détail »). Mais chaque Noir a sa manière de gérer, d’adoucir, de contourner cette rupture. C’est là que le récit de Wright rejoint les analyses presque contemporaines de Frantz Fanon sur les Noirs et leurs rapports aux Blancs dans le contexte colonial français. Wright décrit à quel point les gestes, les paroles, les postures physiques mêmes des Noirs face aux Blancs sont parfaitement calculés, joués, dans le but d’éviter toute confrontation : « Je commençais à m’émerveiller de la facilité avec laquelle les jeunes Noirs jouaient le rôle que leur avait assigné la race blanche. (…) s’était développé chez eux un mécanisme de contrôle délicat et sensible qui écartait automatiquement de leur esprit et de leurs sentiments tout ce que les Blancs avaient déclaré tabou. »

Ces tabous circonscrivant la vie noire sont implicites ou légalement définis dans les lois dites « Jim Crow ». Ils concernent tant l’espace public que la réussite sociale, la culture, le droit même d’avoir une opinion et de l’exprimer, et bien sûr les relations avec les femmes blanches – autant de prétextes aux centaines de lynchages annuels.


« J’avais appris à vivre dans la haine. Mais de sentir que certains sentiments m’étaient refusés, que l’essence même de la vie était inaccessible, cela me faisait mal, me blessant par-dessus tout. Une faim nouvelle était née en moi. »

Dans Peau noire, masques blancs, Frantz Fanon affirmait la nécessité d’une résistance simultanée sur deux fronts. D’une part, une lutte sur le plan objectif, c’est-à-dire contre les inégalités politiques, juridiques, économiques subies par les Noirs en tant que groupe, en vue de l’émancipation collective. D’autre part, une lutte sur le plan subjectif, c’est-à-dire sur la conscience et sur l’inconscient même de l’homme noir en tant qu’individu, afin qu’il sorte de ce rôle assigné par le Blanc et s’émancipe en tant qu’homme.

La résistance de Wright, empli de haine et de « l’envie d’attaquer », se joue avant tout sur le plan subjectif : elle passe physiquement par le refus quasi-instinctif de rentrer dans ce jeu dicté par les Blancs : « Il m’était impossible de faire de la servilité une partie machinale de mon comportement. (…) Quand je me trouvais devant un Blanc, il me fallait réfléchir à chaque geste que j’allais faire, à chaque mot que j’allais dire. C’était plus fort que moi. Je ne pouvais pas sourire. (…) Je n’avais pas les réactions qu’attendait de moi le monde dans lequel je vivais ; ce monde était trop déconcertant, trop incertain. »

Sa résistance passe en second lieu par deux rêves d’évasion. Une évasion intellectuelle, tout d’abord, « vers les rives étrangères et insoupçonnés de la connaissance » et vers l’écriture. Une évasion physique, ensuite, vers le Nord industriel des Etats-Unis – objectif réalisé par des centaines de milliers de Noirs après la Première Guerre mondiale. Ces deux rêves se rejoignent en réalité, et Wright exprime à quel point les Blancs du Sud tentaient d’inculquer leur impossibilité à tout Noir : « Le rêve que j’échafaudais, tout le système d’éducation du Sud avait pour mission de l’étouffer. L’Etat du Mississippi avait dépensé des millions de dollars pour s’assurer que je n’éprouverais jamais les sentiments que j’étais précisément en train d’éprouver ; je commençais à ressentir ce que les lois de ségrégation des Nègres devaient empêcher de laisser parvenir à ma conscience ; j’agissais d’après les impulsions que les sénateurs du Sud, dans la capitale de notre pays, s’étaient efforcés d’éliminer de la vie noire ; je commençais à rêver les rêves que l’Etat avait proclamé faux, dont les écoles avaient dit qu’ils étaient tabous. »


Ce désir individuel rejoint bien, sur le plan objectif dont parle Fanon, une volonté collective d’émancipation. Dans le premier 20e siècle, cette dernière est certes encore timide – car, pour la majorité, véritablement inconcevable. Mais c’est sans doute un des intérêts principaux de ce récit que de pénétrer les sentiments profonds d’un dominé absolu, dont la révolte individuelle est un pont vers le mouvement de masse – qui émergera véritablement parmi les Noirs américains dix ans après la parution de ce récit.

PJ
28.10.2008


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