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Ivo Andrić
La chronique de Travnik
Groupe Privat / Le Rocher, 2005

Ivo Andrić - La chronique de Travnik

littérature
poésie


679 pages
1ère parution : 1942
  

Pendant la Seconde Guerre mondiale, alors que la Serbie est occupée par l’Allemagne nazie, l’écrivain croate de Bosnie Ivo Andrić écrit à Belgrade plusieurs romans et contes historiques se déroulant sur sa terre natale, carrefour des cultures et des pouvoirs.


« Leur ville, c’était en fait une combe étroite et profonde que les générations au fil du temps avaient construite et cultivée, un passage fortifié dans lequel les gens étaient restés vivre, s’y adaptant au cours des siècles et l’adaptant à eux. »

Dans Le pont sur la Drina, Andrić s’intéresse à l’histoire au long cours d’une ville-frontière, Višegrad, située au sud-est de la Bosnie. Dans La Chronique de Travnik, c’est l’histoire d’une ville de pouvoir du cœur de la Bosnie ottomane qui offre la trame des événements. Entre 1806 et 1814, la France napoléonienne y envoie un consul, suivi de très près par son homologue autrichien. Lieu du pouvoir symbolique d’Européens exilés, la ville est aussi le lieu d’exercice difficile du pouvoir ottoman, qui voit se succéder bien des vizirs confrontés à la dureté légendaire des populations locales – musulmanes, catholiques, orthodoxes et juives, « quatre religions [qui] se côtoient sur cet étroit petit bout de terre, montagneux et pauvre » :

« Nous sommes ici chez nous, et quiconque y vient est en terrain étranger et ne saurait y rester bien longtemps », déclarent les beys de la ville, tandis qu’un membre de la cour d’un vizir gémit : « Je vois bien maintenant qu’on nous a envoyés ici pour y crever ».


La Chronique de Travnik suit donc le court passage du consul français – individu médiocre – en terre bosniaque, et si ce sont ici « les grands hommes » qui intéressent Andrić, il n’en livre pas moins un tableau saisissant et complexe de la Bosnie du 19e siècle – notamment à travers le personnage de Des Fossés, employé du consulat qui, contrairement au consul Daville qui déplore la « barbarie » des autochotones, tente de comprendre la région : « permettez-moi de continuer de croire que la malignité ou la bonté d’un peuple est le produit des conditions dans lesquelles il vit et se développe ». Le jeune homme décrit ainsi à plusieurs reprises la Bosnie comme un palimpseste civilisationnel et architectural, où se juxtaposent des strates parfois insoupçonnées.


Andrić a cet art unique d’évoquer en seulement quelques lignes le caractère de personnages qui deviennent alors concrets et complexes, ou de sceller par quelques sentences définitives, générales mais frappantes, le sort d’une région ou d’un peuple – comme dans la description des mécanismes des révoltes populaires, de l’identité complexe des juifs bosniens, ou dans ce tableau d’une période de terreur sous un des vizirs de Travnik :

« C’était cette grande peur, invisible et impossible à mesurer, mais toute-puissante, qui de temps en temps s’abat sur les communautés humaines et fait courber ou tomber les têtes. Nombre de gens, affolés et aveuglés, oublient alors qu’il existe la raison et le courage, que tout a une fin dans la vie et que, si la vie de l’homme, comme toute chose, a sa valeur, cette valeur n’est pas illimitée. Et, abusés de la sorte par les sortilèges momentanés de la peur, ils payent leur existence bien plus cher qu’elle ne vaut, commettent bassesses et lâchetés, s’humilient et se couvrent de honte ; mais lorsque ce moment de peur passe, ils comprennent qu’ils ont payé un prix bien trop élevé pour survivre ou encore qu’ils n’étaient même pas menacés, mais ont seulement cédé à l’illusion irrésistible de la peur ».

Ou encore, lorsque l’auteur évoque le lendemain du châtiment public par le pouvoir ottoman de révoltés serbes dans la ville :

« La ville se retrouva dans cette atmosphère de lendemain de beuverie, lorsque chacun ravale sa honte et fait en sorte qu’on oublie au plus vite ce qui s’est passé, lorsque la foule de ceux qui ont fait le plus de tapage et commis les pires violences regagne les faubourgs, tel un fleuve son lit, et lorsque l’ordre ancien s’installe de nouveau et paraît à tous, pour un temps du moins, meilleur et plus supportable. Le silence se referma sur Travnik, lourd et uniforme, comme s’il n’avait jamais été troublé. »


On ne peut s’empêcher, à la lecture de ces lignes, de penser aux événements de la fin du 20e siècle. Et si on ne saurait réduire leur explication aux lieux communs sur les Balkans comme éternelle poudrière du fait des haines accumulées par les communautés y vivant, la prose d’Andrić demeure un facteur de compréhension d’autant plus intéressant qu’elle est aujourd’hui revendiquée ou rejetée par certains membres des communautés yougoslaves : des Croates s’approprient Andrić alors qu’il est indéniablement bosnien, des Serbes en font un écrivain serbe du fait de sa carrière belgradoise, tandis que des Bosniaques rejettent sa description des souffrances des chrétiens sous la domination ottomane… En fait, Andrić lui-même est un carrefour, lui qui fut un yougoslave communiste. Et c’est sans aucun doute sa voix qui s’exprime à travers le souhait – toujours actuel – d’un médecin musulman de Travnik :


« Vous comprenez, tout s’emboîte, tout est lié, et ce n’est qu’une apparence si tout semble perdu et oublié, dispersé, désorganisé. Tout cela va, sans même s’en douter, vers un même but, comme des rayons convergeant vers un foyer éloigné et inconnu. Il ne faut pas oublier que le Coran dit que peut-être qu’un jour Dieu réconciliera les adversaires et établira l’amitié entre les hommes. Il est puissant, doux et charitable. Donc, l’espoir existe, et là où il y a l’espoir… Vous comprenez ? »

PJ
06.11.2008


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