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Jean-Luc Raharimanana
Nour, 1947
Le Serpent à Plumes, 2001

Jean-Luc Raharimanana - Nour, 1947

littérature
poésie


261 pages
1ère parution : 2001
  

« L’ombre a enflé le ventre de la mère et nous a créés noirs et miséreux. »

Tout cela pourrait partir d’un mythe malgache : Dziny, fille du soleil et de l’horizon, s’est ouverte à l’océan, c’est-à-dire à l’ombre. Ils enfantèrent le premier homme, « d’ombre et de lumière, de vie et de mort ».

Une histoire parmi d’autres, autant de fils conducteurs d’un roman polyphonique qui scrute, à partir d’une vie et d’un amour détruits par l’oppresseur français, plusieurs siècles d’histoire de la Grande Île. Des histoires décousues, à l’image des corps déchirés…

« … car mon histoire est de celles qui se découvrent et non de celles qui se racontent ; elle se livre au bout de l’oubli. »


En mars 1947, Madagascar s’embrase. Ecrasés sous le poids de la colonisation, des insurgés attaquent l’administration et la population françaises de l’île, provoquant en représailles l’un des plus importantsbains de sang du colonialisme français. Parmi ces insurgés, nombre de tirailleurs malgaches qui viennent de « servir » la France – Libre et/ou de Vichy – avant d’être, comme en Algérie ou au Sénégal, déconsidérés et, à la moindre revendication, massacrés. Le narrateur est de ceux-là, soldat « indigène » pour qui la Seconde Guerre mondiale fut une étape essentielle dans la prise de conscience nationale et anticolonialiste. Son récit s’enracine dans l’assassinat par l’armée de plusieurs de ses camarades de lutte, dont sa compagne, Nour.


« Je dis les souillures sur nos peaux, les balles fichées dans nos dos. »

« Des feux sur les poteaux des ancêtres : Foi et Mission. Des échines éclatées à force de poser les rails : Civilisation. Des rails pour acheminer les produits des travaux forcés. Des rails pour y défiler les tirailleurs qui nous mitrailleront : Science, Lumière et Progrès. »

« J’ai rêvé pour nous de vagues si hautes qu’elles submergeaient les coloniaux. (…) Et une terre purifiée de toute domination. »

A travers les multiples voix de l’ouvrage, c’est en effet l’histoire de dominations successives qui s’écrit. Domination de populations insulaires sur d’autres, des Arabes sur les Malgaches, des esclavagistes et leurs complices sur les esclaves, des colonisateurs sur les colonisés. Domination de missionnaires chrétiens sur les « indigènes », que l’on suit à travers l’histoire d’une église, de son implantation au 18e siècle à son incendie en 1947. Une domination cependant toujours imparfaite, face à l’insoumission et à la résistance, symbolisés par la figure légendaire de Konantitra et par le parcours de Nour, son frère et ses ancêtres.

Mais dans le récit de Raharimanana, aucune trace d’héroïsme, d’utopie, d’illusion quant à l’unité des résistants. Sur une terre où « la rencontre des hommes n’eut lieu qu’à travers les affrontements », le narrateur, dont l’amour semble universaliser le regard, s’interroge : « Quelle est cette idée d’appartenance qui nous pousse à nous entre-tuer ? »

Aucune réponse ne saurait être trouvée, même pas dans l’île sans dieux et sans hommes d’Ambahy, où les éléments naturels – pluie, mer, falaise – se conjuguent aux croyances surnaturelles qui les font apparaître comme des fatalités, aussi violentes que les rafales colonialistes, les coups esclavagistes et les souvenirs lacérés (« les vagues ici se nouent et claquent comme des fouets »).

Au terme de cette quête mémorielle nécessairement éclatée, dépecée, en miettes, nul espoir.

« Je partirai. Ceint de mes songes. Drapé de mes fureurs.
Et la falaise me lancera à l’horizon.
Et l’horizon m’éparpillera.
»

PJ
19.11.2008


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