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Ismahane Chouder, Malika Latrèche, Pierre Tevanian
Les filles voilées parlent
La Fabrique, 2008

Ismahane Chouder, Malika Latrèche, Pierre Tevanian - Les filles voilées parlent

savoirs
société


346 pages
1ère parution : 2008
  

« (…) on ne pouvait se défier « du voile » et accepter son interdiction qu’en ignorant la réalité des femmes françaises qui le portent ; cette position est intenable lorsqu’on connaît cette réalité. »

« On ne s’est jamais adressé à nous pour savoir pourquoi le foulard était si important pour nous, et pourquoi ça nous faisait si mal de l’enlever. » (Sfane, 17 ans)


Retour sur la distribution de la parole lors du « faux débat » de 2003-2004


Dans Le voile médiatique (Raisons d’agir, 2005), Pierre Tevanian a montré à quel point le pseudo-débat sur le port du voile à l’école, construit par la classe politique secondée par un fort parti pris éditorial, a été un « monologue prohibitionniste », les grands medias opérant une « très stricte sélection des locuteurs autorisés à prendre part aux discussions ».

Les grandes absentes du débat, comme de la commission gouvernementale Stasi, étaient bien sûr les jeunes filles voilées elles-mêmes. Il faut dire que les propos violemment délirants qui ont été tenus à l’occasion de ces débats n’avaient aucun égard pour les enjeux concrets de la future loi : la déscolarisation de centaines de jeunes filles.

Bien plus, dans des débats où l’argumentaire « féministe » (« le voile est un symbole d’oppression des femmes ») a été parmi les plus utilisés, en raison sans doute de la pauvreté de l’argumentaire « laïc », deux-tiers des invités des plateaux médiatiques ont été… des hommes. Pourtant, bien des féministes, athées ou croyantes, voilées ou non, auraient pu venir exprimer leur point de vue anti-prohibitionniste et affirmer notamment la nécessité de maintenir au sein de l’école publique ces jeunes filles. Jeunes filles dont le discours dominant affirmait qu’elles étaient victimes de « mâles » les opprimant, et qu’il fallait dès lors, en toute logique (!), exclure de l’école. Sans doute pour les « émanciper » !

Le biaisement du débat a été tel que Pierre Tevanian a pu identifier, à partir des catégories d’hommes et de femmes les plus représentés dans chaque « camp », deux « couples-types » mis en avant dans les médias :

« (…) un couple anti-prohibitionniste, formé par l’homme musulman revendiqué (qui correspond à près de 50% des invités anti-prohibitionnistes de sexe masculin) et la femme voilée (67% des anti-prohibitionnistes invités de sexe féminin), et un couple prohibitionniste, formé par la femme d’origine arabe ou orientale mais sans référence musulmane visible (59% des invités prohibitionnistes de sexe féminin) et l’homme français sans origine arabe ou orientale (qui correspond à 77% de invités prohibitionnistes de sexe masculin). La coïncidence est frappante entre ces deux couples types issus du choix des animateurs de débats et les stéréotypes coloniaux ou orientalistes les plus répandus concernant les « Arabo-musulmans » (forcément « obscurantistes »), la « beurette émancipée » (héroïne et martyre) et l’homme « blanc » (dans le rôle du « prince charmant émancipateur »). Et une thèse implicite ressort de tels plateaux télévisés : seules des femmes voilées ou des musulmans pratiquants de sexe masculin peuvent être hostiles à l’interdiction du port du voile à l’école ; en revanche, dès lors qu’on est athée, non pratiquant ou adepte d’une autre religion, et a fortiori si l’on est une femme, on ne peut qu’être favorable à l’interdiction du voile. »


Face à ce consensus programmé, et surtout face aux conséquences désastreuses de la loi votée le 15 mars 2004 (conséquences dont ne se sont guère souciés des médias bien plus bavards les mois précédents), le collectif Une école pour tou-te-s avait depuis plusieurs mois entrepris de constituer un « livre noir » sur les conséquences concrètes de cette législation. Simplement intitulé Les filles voilées parlent, ce recueil de témoignages est par son existence même une petite révolution.


Exclusions, dévoilements, humiliations : la rentrée scolaire de 2004


« Je me suis donc mise à enlever mon foulard dès que j’arrivais aux grilles de l’école. Pendant près d’un mois, le proviseur me guettait tous les matins à l’entrée. La première fois, il m’a dit, d’un air narquois : "Vous voyez, ce n’est pas si compliqué !". » (Fatima, 20 ans)

A la rentrée 2004, une centaine de jeunes filles refusant d’enlever leur foulard se présentent dans leur établissement scolaire. Une phase de dialogue est légalement prévue.

Souvent, cette phase de dialogue est en réalité « une phase d’isolement » (Zahra, 15 ans) : les élèves voilées sont mises en quarantaine dans des salles à part, privées de cours, et soumises aux injonctions au dévoilement. La loi ne visait théoriquement que l’ « ostentation », et il était entendu que les bandanas couvrant les cheveux n’entraient pas dans ce cadre. Pourtant, la plupart des filles exclues après la phase de « dialogue » étaient prêtes à porter le bandana. D’autres, restées scolarisées, ont eu à subir les caprices de proviseurs et d’enseignants décrétant que les bandanas ou bonnets devaient être colorés, laisser dépasser les oreilles ou encore quelques mèches de cheveux, pour « ne pas faire trop musulman ». Cet arbitraire est la conséquence logique d’une loi aussi violente dans son application que floue dans son contenu.

Une centaine de jeunes filles portant le foulard et trois garçons sikhs portant le turban sont finalement exclus : une soixantaine par « démission », et cinquante après un conseil de discipline. Ce bilan officiel ne comptabilise pas toutes les jeunes filles qui ont renoncé à faire leur rentrée (plusieurs centaines selon le collectif Une école pour tou-te-s) – parmi lesquelles se trouvait sans doute la minorité de « voilées sous la contrainte ». Cette rentrée aura été pour toutes extrêmement mouvementée, ponctuée d’humiliations et de « sorties » difficiles : changements de lycée (vers le privé ou d’autres lycées publics) et déscolarisation (avec inscription aux cours par correspondance ou dans des associations de soutien – ou pas).

Pire, nombres de témoignages donnent à voir les interprétations abusives et les comportements zélés illégaux ayant précédé ou fait suite à la loi – comme les interdictions d’accompagnement en sorties scolaires pour des mères voilées, ou plus généralement les discriminations dans l’emploi subies par les femmes voilées.


Des trajectoires concrètes face aux arguments « féministes »


« Si l’on se réfère à l’esprit du Coran, l’objectif du voile est que les femmes n’attirent ni l’attention ni les regards. Or les jeunes Françaises portent le voile non pour être invisibles mais au contraire pour devenir visibles. » (Mariah Bahnini, conseillère juridique marocaine)

« Ces filles qui affichent leur voile dans une société laïque sont le pendant exact de celles qui le refusent dans une société musulmane. La stigmatisation des unes et des autres procède du même refus de voir troubler l’ordre dominant. » (Salima Ghezali, écrivaine algérienne)

Si on ne peut résumer le port du voile et les réactions qu’il entraîne en France à ces deux affirmations, citées par Pierre Tevanian dans Le voile médiatique, elles offrent cependant des éléments intéressants pour l’analyse du port du foulard islamique en tant que phénomène français, c’est-à-dire endogène à la société française. Un caractère endogène que l’argument « féministe » anti-voile (souvent porté par des non féministes) n’a jamais pris en compte : l’Iran, l’Afghanistan étaient sans cesse brandis, quand ce n’était pas la suspicion d’appartenir à « la branche glamour d’Al Qaeda » (Leïla, 26 ans) !

Dans tous les témoignages du recueil, les filles et femmes voilées évoquent leur trajectoire, le cheminement qui les a amenées à porter le voile, souvent à l’adolescence, parfois plus tardivement. L’environnement familial et social et le cheminement spirituel de chacune sont divers : de famille musulmane ou converties, Arabes, Berbères, Noires africaines et antillaises, Blanches, seules voilées de leur famille ou voilées comme leurs mère et sœurs, en conflit ou en harmonie avec leur famille sur cette question, etc. Dans ces parcours – qui ne sont certes et nécessairement que ceux d’une partie, mais une partie conséquente –, pas d’injonctions masculines ni de soumission féminine, mais plutôt ce qu’on pourrait appeler des stratégies identitaires (conscientisées ou non, qui nous animent tous et toutes, et qui bien sûr reflètent les rapports de domination qui structurent la société).

De quoi contrer les « féministes » type Ni putes ni soumises, qui parlèrent abondamment des femmes voilées et à leur place tout en refusant de parler avec elles, et en cautionnant finalement les attaques proprement racistes mais aussi sexistes dont sont victimes des femmes voilées.

« J’ai rencontré d’authentiques féministes : elles ne prenaient pas parti pour la femme soi-disant émancipée contre la femme prétendument enfermée dans son fichu. Au contraire, elles avaient pour principe de défendre la femme en général, donc aussi bien les femmes voilées que les prostituées. » (Inaya, 27 ans).

« Ce n’est pas une histoire de voile ou d’islam, c’est le rapport hommes-femmes qui est un rapport de domination. Même moi, les gens qui se sont permis de m’agresser à cause de mon voile, ce n’est pas simplement de l’islamophobie : c’est parce que je suis une femme qu’ils se sont lâchés comme ça ; ils ne se seraient pas permis la même chose face à un "barbu". » (Leïla, 26 ans)


Résistances – avec le voile et/ou par le voile


« Et là-dessus est venue s’ajouter une autre dimension au moment de la loi : porter mon foulard est devenu pour moi un acte de résistance. » (Khadija, 21 ans)

« Mais pour moi, ce n’était pas une question de religion : c’était plutôt une question de "caractère". Je résistais parce que j’étais dans mon bon droit, parce que c’était injuste et que cette injustice me dégoûtait. » (Zahra, 15 ans)

« C’était devenu presque un jeu. L’aspect religieux était passé au second plan. Je ne me disais même plus : "C’est un précepte religieux", mais : "Je ne me laisserai pas faire !" » (Mariame, 19 ans)

Ces propos reviennent dans plusieurs témoignages : une fois le débat lancé et les premières attaques subies, le port du voile a pu devenir en lui-même un acte de résistance. En lisant les récits de caprices des administrations, on saisit le courage qu’il a fallu à ces jeunes filles pour leur tenir tête – ce qui n’a souvent fait qu’accroître l’acharnement institutionnel.

Mais cette dimension « combattive » du voile, contextuelle, ne doit pas faire oublier ce que les témoignages mettent largement en avant : la banalité de ces jeunes femmes. Celles d’entre elles qui s’affirment résistantes et sont engagées – un chapitre du livre leur est consacrée – le sont au même titre que d’autres, avec le voile mais pas par lui, même si toutes racontent leur difficulté à être « intégrées » par nombre de mouvements politiques et associatifs, en plus de la stigmatisation institutionnelle :

« Cette stigmatisation rend ma place dans la société française problématique, alors qu’a priori, la société française, c’est moi. La France est mon pays, n’en déplaise à certains. Je suis donc totalement légitime pour critiquer ce pays, ou plutôt ses gouvernants et leurs mascarades. Mes parents avaient peut-être un devoir de réserve et d’intégration, moi je n’en ai aucun. Si devoir d’intégration il y a, il s’impose à mes compatriotes racistes et au législateur : c’est à eux d’intégrer mon existence et mes droits ! » (Razeka, 32 ans)


Frontières intérieures et haine extériorisée


« Cette loi du 15 mars a en effet ceci de remarquable qu’elle a dans le même temps fait appel aux principes les plus nobles – les principes de laïcité et d’égalité entre les sexes – et encouragé les pulsions les plus basses ».

Les jeunes filles et jeunes femmes témoignent toutes de la violence qu’elles ont subies, du fait de la loi et du climat qui l’a engendrée. Violence de plein fouet, souvent, par des agressions physiques et verbales – le racisme trouvant dans ce relai gouvernemental et médiatique une couverture pour une expression lâche, libérée, débridée.

La question des lieux de l’exercice de cette violence traverse tous les témoignages. Le lieu de travail, la salle de classe, les couloirs du métro deviennent des microcosmes de la société française, où s’affrontent solidarité et hostilité, aux extrémités d’un gouffre d’indifférence malveillante. Les interactions individuelles dessinent aussi des frontières, ressenties comme telles, notamment entre les différentes quartiers de Paris et sa banlieue : les regards sont de moins en moins hostiles ou méfiants à mesure qu’on s’approche des quartiers populaires…

Alors qui se barricade et frappe, de peur et de haine ?


« Et c’est sans doute cela qui est le principe de ce que l’on nomme consensus : cette convertibilité entre l’objet du sentiment et l’objet de la loi, et, tout particulièrement, cette convertibilité entre l’objet de peur et l’Autre que la loi doit d’abord identifier avant d’expulser. »

(Jacques Rancière, Aux bords du politique, La Fabrique, 1998)

PJ
22.11.2008


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