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Pierre Goldman
Souvenirs obscurs d'un Juif polonais né en France
Seuil, 1975

Pierre Goldman - Souvenirs obscurs d'un Juif polonais né en France

savoirs
société


280 pages
1ère parution : 1975
  

« (longtemps j’ai pensé que j’étais né et mort le 22 juin 1944) »

« Je sentais que c’était la fin et le début. »

En juin 1944 débute la vie de Pierre Goldman, à une époque où l’Allemagne et la France mettent en œuvre sa destruction. Il naît à une époque où on le veut mort. Mais où ceux qui l’engendrent affirment la vie – la vie des juifs, des antifascistes, des résistants. Pour Pierre Goldman, ce double héritage est insupportable : on l’a voulu mort, et ses parents sont de ces héros qui l’ont sauvé, en tuant « des (fascistes) allemands. Avec haine, avec joie, sans doute. »


« Je suis né. Je suis né de l’ombre, je suis né dans l’ombre et mon désir fut longtemps qu’on ne m’arrache pas à l’ombre où je suis. »

« Mourir c’était simplement ne pas être né et n’avoir plus à naître. C’était rien. J’avais été mort depuis le fond des temps, et à cette mort je retournerais. »

Pour cet homme que son ancien codétenu Charlie Bauer qualifie d’« écorchure ambulante », rien n’a plus d’importance que de tuer ses ennemis et de mourir violemment. Et ainsi d’être fidèle à l’héritage politique et juif qui le construit.


« (A Berlin-Est (…) J’étais avec un autre Juif qui revenait de Varsovie et se rendait en France. Nous parlions en français. Dans le métro, un grand Allemand, félin, nous aborda et nous dit qu’il avait connu la France. Il y avait été parachutiste pendant la guerre, il n’avait pas tué de Juifs, il n’avait pas tué de résistants, il n’avait pas torturé, il n’avait pas fusillé, disait-il. Il nous demanda des Gauloises et nous parla des femmes de Paris. Je commis le crime de ne pas le tuer.) »


Les lignes de Pierre Goldman sont surpuissantes. Ecriture impulsive, balafrée de parenthèses et d’incises, torturée et explosive. Pas de confessions dégoulinantes ni d’héroïsation de soi, mais un désespoir destructeur autant qu’enthousiasmant, une introspection aussi émouvante que déflagratrice.


« Je prends un plaisir amer à installer cette destruction entre moi et les autres, à saccager mon image. (…) J’ai décidé aussi, et c’est un pacte avec deux amis, mais un pacte silencieux, de rater ma vie. Le désir de la réussir m’inspire un profond dégoût. Je veux lutter pour que ma vie n’ait aucun sens, sinon celui d’avoir à trépasser. »


Parfois présenté comme une icône de 68, Pierre Goldman est bien trop désaxé pour l’être : il parle lui-même d’une « scission » avec sa « génération politique ». Ses rêves de guerre civile l’obsèdent. C’est la haine, intimement liée à l’extase, qui le porte. A l’internat du lycée d’Evreux, il mène une grève et jouit de l’esprit de meute des insurgés. En Pologne où il va voir, jeune, sa mère, il crève de haine et désire dès lors à jamais une « guerre extatique » pour « éprouver un bonheur où la vie serait réchauffée, incendiée du contact avec le néant » et « se libérer de la meurtrissure d’être juif ». A 17 ans, alors que la guerre d’Algérie gagne la métropole, il bout : « J’ai, pour les policiers pogromistes des ratonnades d’octobre 1961, une haine farouche et juive. Je ne comprends pas que les victimes assassinées de Charonne ne soient pas vengées. »

Les Etudiants communistes parisiens sont la première organisation qu’il fréquente. Mais le militantisme ne peut convenir à ses affects politiques. Dans un roman postérieur à ce récit, il fait dire à un de ses personnages révolutionnaires à qui l’on demande s’il a déjà milité : « je préfère voler : si je milite je risque un jour d’être flic ou juge d’une société nouvelle ou d’avoir pour amis des flics et des juges ; plutôt mourir ou me faire enculer ». L’essentiel de l’activité de Goldman aux Etudiants communistes est donc l’organisation de la lutte contre les groupements d’extrême droite « (parce que j’y suis incité par la haine, parce qu’il me semble qu’ainsi, j’échappe à l’abjection, à l’ignominie du pur maniement de concepts qui fait l’essentiel de notre activité : dans cette lutte antifasciste dérisoire et substitutive j’évite un peu des souillures de notre génération impuissante, castrée, privée d’histoire) ». Mais cela n’est pas suffisant :


« Je voulais déchirer, briser le cours paisible des relations politiques de ce pays, y introduire la violence, la provoquer. J’étais fasciné, profondément, par l’idée d’une lutte armée qui se déroulerait en France. (…) J’avoue que la pensée d’une fusillade dans les rues de Paris me plongeait dans une rêverie émue. »


Absolument décalé par rapport à la jeunesse politisée parisienne, Goldman, après avoir découvert de façon passionnelle la musique cubaine, part en Amérique latine en 1966 avec l’intention d’y mourir les armes à la main. Il se fait emprisonner aux Etats-Unis. A son retour, l’armée française l’appelle sous les drapeaux. Il choisit l’insoumission :


« Je sentais que je trahissais la preuve que je devais fournir à la France de mon appartenance à la communauté nationale. J’étais un Juif qui refusait le rite de l’intégration dans la nationalité. Et je trahissais mon père, sous-lieutenant de réserve, médaillé militaire. Hormis l’amertume et la tristesse de lui causer de la douleur, de bafouer son patriotisme de Juif immigré (et naturalisé d’avoir été soldat français), je me souciais peu de cette trahison. Je n’avais pas de preuve à donner – on me la demandait depuis toujours, en silence, depuis que j’étais né et bien que je fusse né, en France, en un temps où il m’était refusé de naître Français – je n’avais pas de preuve à donner parce que, profondément, je n’avais jamais été Français. J’étais seulement un Juif exilé sans terre promise. Exilé indéfiniment, infiniment, définitivement. Je n’étais pas prolétaire, mais je n’avais pas de patrie, pas d’autre partie que cet exil absolu, cet exil juif diasporique. »

Ce refus de l’assignation identitaire française est profondément actuel, salvateur. Fils d’immigrés juifs polonais, Goldman insiste sur son « absence de détermination identitaire », sur son refus de l’intégration ou de l’assimilation. S’il se désigne lui-même comme un « juif polonais né en France », cette identité a avant tout pour lui un sens politique. Et elle n’est pas figée : Goldman se forge contextuellement d’autres identités dominées, en fréquentant des milieux antillais parisiens dont il parle la langue créole, en épousant totalement la cause de révolutionnaires vénézuéliens dont il intègre la guérilla en 1968-69, en sentant sa chair vibrer sur des musiques afro-cubaines. Cette labilité, cette oscillation, cette trahison sont au cœur de sa situation revendiquée d’exilé permanent. L’exil, comme principe de vie et comme position politique, est loué comme une force de subversion – ressentie à chaque page de ce livre.


De retour en France après les maquis vénézuéliens, Goldman multiplie des braquages avec des complices antillais jusqu’à une arrestation et une accusation pour meurtres en 1969. La seconde moitié de son livre consiste à se disculper de ces meurtres, et il accuse : « innocent, Juif entouré de nègres, activiste d’extrême gauche sinon gauchiste, j’ai été l’objet de procédés racistes, idéologiques, policiers. » Jugé sur ce qu’il est et non sur ce qu’il a fait, Goldman est d’avance condamné par la justice bourgeoise : « cette idéologie me condamnait irrémédiablement, a priori : j’étais le symbole extrême de ce qu’elle abominait ».

Il passe quatre ans en prison avant d’être jugé. Sur cette expérience carcérale, il reste très pudique, et livre quatre pages magnifiques sur l’impossibilité de « dire la prison ». La procédure judiciaire suivie à son encontre est également l’occasion des passages parmi les plus puissants de son récit :


« En décembre 1973, je reçus le réquisitoire de fin d’instruction, rédigé par le substitut Amarger. Pour cet homme, ma culpabilité ne faisait aucun doute. Je notai que cet excellent magistrat commençait ainsi mon curriculum vitae :
« Né sous l’Occupation des
amours passagères d’un couple d’Israélites résistants » (c’est moi qui souligne).
Qu’il sache seulement, ce magistrat, que cette phrase crapuleuse lui valut la haine de mon père, la mienne. Qu’il sache qu’en 1943 les amours, non pas d’Israélites résistants, mais de partisans juifs de la résistance antifasciste et patriotique, étaient particulièrement aptes à être provisoires. Qu’ils étaient aussi une façon d’assurer la survie, au milieu de l’extermination, dans la procréation, du peuple juif. Qu’il sache que ces amours n’étaient passagères que d’être marquées du risque constant de la mort, et qu’elles en avaient précisément une signification sacrée de permanence, de pérennité, qui était d’assurer la pérennité et la permanence du peuple juif. Qu’il sache que mes parents ne s’aimèrent pas dans un hôtel de passe. Qu’il sache qu’il leur était impossible de légaliser leurs amours. Qu’il sache ou se souvienne que l’immense majorité des magistrats travaillaient alors dans la légalité antisémite. Qu’il sache que je le méprise, tout malfaiteur et criminel que j’aie été, que mon père, médaillé militaire, sous-lieutenant FFI, le méprise, que ma mère, communiste polonaise, Juive, résistante, le méprise. Qu’il sache qu’il nous est complètement indifférent de savoir s’il a fait de la résistance ou non.
Qu’il sache que je l’outrage, que je l’offense, que je l’insulte à magistrat.
»



« Mon père vint déposer. Je serrai les dents, violemment, pour qu’aucune larme ne coule de mes yeux. Il s’exprima, face à ce tribunal, avec un très fort accent yiddish que je ne lui connaissais pas, qu’il n’avait pas en temps ordinaire. C’était un signe. Il parla. Dit qu’à l’époque où j’étais né ce n’était pas le moment d’avoir des enfants. Cette phrase, il me l’adressa avec un sanglot dans la voix.
Je lui dis, en yiddish, d’arrêter, de partir. Je fus brusquement envahi d’une haine totale contre les jurés, une haine qui frôlait le racisme. Je savais qu’ils ne pouvaient pas comprendre et la nécessité où se trouvait mon père d’avoir à leur parler m’apparaissait profondément humiliante.
»



« Je lui dis écoutez monsieur Braunschweig peu m’importe la réclusion à vie je n’aime pas la vie j’ai grandi dans l’évocation d’Auschwitz pour moi Fresnes c’est un internat un peu rigoureux au Venezuela si j’avais été arrêté on m’aurait tué ou torturé ou je serais actuellement en prison pour je ne sais combien d’années la prison j’ai toujours su que je risquais d’y séjourner longtemps ce que je ne supporte pas c’est l’infamie de cette accusation de cette condamnation je suis innocent. »



Pierre Goldman est condamné à perpétuité en 1974. Il écrit cet ouvrage en prison, bénéficie d’un comité de soutien, est rejugé, disculpé des meurtres, et finalement libéré. Il réintègre des groupes politiques à sa sortie de prison, mais son activité est méconnue. Le 20 septembre 1979, il est assassiné dans les rues de Paris. Les auteurs du meurtre demeurent inconnus.


« Mourir c’était simplement ne pas être né et n’avoir plus à naître. C’était rien. J’avais été mort depuis le fond des temps, et à cette mort je retournerais. »

PJ
22.11.2009


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