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Joseph A. Massad
La persistance de la question palestinienne
La Fabrique, 2009

Joseph A. Massad - La persistance de la question palestinienne

savoirs
politique


102 pages
1ère parution : 2009
  

« En cherchant à métamorphoser les Juifs en Européens, le sionisme déclencha un processus de métamorphose des Arabes palestiniens en Juifs, dans une géographie déplacée de l’antisémitisme. »

Les deux textes de l’universitaire palestinien Joseph A. Massad publiés dans cet ouvrage proposent une réflexion sur la catégorie de sémites, dans le sillage des analyses d’Edward Saïd.

Cette catégorie artificielle, désignant communément Juifs et Arabes, fut d’abord linguistique au 18e siècle avant de devenir raciale au 19e siècle – d’où le terme « antisémitisme », utilisé exclusivement pour désigner le racisme spécifique à l’encontre des juifs. Massad s’interroge sur les conséquences politiques de l’intériorisation et de l’appropriation de cette catégorie arbitraire par des Juifs à travers l’histoire.

C’est surtout le rapport du sionisme à cette notion qui l’intéresse. Le discours antisémite (à usage interne) et le discours orientaliste (à usage impérial) des Européens sont à maints égards liés : ils se construisent non seulement simultanément mais en interaction, et mobilisent des catégories proches. Or, le sionisme, en tant que mouvement national et colonial, réinvestit ces deux discours. D’un côté, dans le discours et les représentations sionistes originels, il y a une certaine acceptation du portrait du sémite façonné par les antisémites européens des 19e-20e siècles : le Juif est vu comme faible, efféminé, inassimilable, oriental. D’un autre côté et paradoxalement, c’est en Orient que le Juif doit se régénérer en abandonnant ses traits diasporiques et en épousant une nouvelle identité : celle d’un juif européanisé, paradoxalement assimilé alors qu’il a quitté l’Europe. Le Juif en Palestine deviendra un Européen, viril, dominateur, occidental, et rempart civilisationnel contre la barbarie orientale (c’est d’ailleurs après la Seconde Guerre mondiale qu’on désigne la civilisation par la notion d’héritage « judéo-chrétien »).

Ainsi, « le sionisme dépendait d’une double opération de souvenir et d’oubli » : les Juifs doivent d’un côté se « souvenir » qu’ils sont des Hébreux et que la Palestine est leur terre, mais de l’autre oublier les identités et les cultures juives de la diaspora, et surtout oublier que la Palestine est habitée par une population non juive.

Du fait du « désir sioniste de pureté nationale, raciale et religieuse », le Palestinien est « judaïsé » : « ce sont à présent les Juifs qui exercent l’oppression antisémite contre une population récemment judaïsée ». Massad s’appuie sur une analyse de la circulation et du déplacement des représentations et des discours antisémites qui donnent de la chair à cette affirmation provocatrice : « L’antisémitisme allemand considérait les Juifs allemands comme sales et fourbes, médiévaux et efféminés. Les Juifs d’Europe occidentale avaient projeté ces images sur les Ostjuden – les Juifs d’Europe orientale – dans nombre de leurs descriptions. C’était à présent au tour des Ostjuden [en Israël] d’utiliser les mêmes adjectifs pour décrire les Juifs arabes. (…) Dans la colonie de peuplement, la population juive, quelle que soit son origine ethnique, avait intériorisé l’épistémologie antisémite dans sa description des Palestiniens. » Ainsi, les représentations qui étaient celles du sémite sont préservées mais maintenant identifiées exclusivement à l’Arabe. « La persistance de la question palestinienne » est donc liée à la persistance de l’antisémitisme en tant qu’il touche les Arabes.

Certes, faire comme Massad de « l’antisémitisme » ainsi défini le paradigme de l’oppression pose problème : les Palestiniens sont bien plus des colonisés que des victimes de représentations et de discours antisémites importés d’Europe. Le Palestinien est plutôt indigénisé que judaïsé. Mais l’analyse de Massad permet justement de voir les affinités entre discours antisémite et discours colonial européens, tous deux réinvestis par le sionisme.

Pour Massad, c’est cette européanité de l’Israélien et tout ce qu’elle implique politiquement qui est la clé de la persistance de la question palestinienne : « ce qu’exige la résistance palestinienne est la déseuropéanisation du Juif. (…) c’est l’asiatisation des Juifs européens d’Israël, avec le résultat qu’ils en viennent à se considérer non seulement comme étant au Moyen-Orient, mais comme étant du Moyen-Orient. »

… La route sera longue.

PJ
23.11.2009


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