liste des disques
La Rumeur
L'ombre sur la mesure
EMI, 2002

La Rumeur - L'ombre sur la mesure

01. entrée
02. les coulisses de l'angoisse
03. l'ombre sur la mesure
04. je connais tes cauchemars
05. le prédateur isolé
06. interlude 1
07. le coffre-fort ne suivra pas le corbillard
08. les petites annonces du carnage
09. premier matin de novembre
10. écoute le sang parler
11. 365 cicatrices
12. le cuir usé d'une valise
13. interlude 2
14. moha
15. à 20000 lieues de la mer
16. le silence de ma rue
17. on frappera
18. à les écouter tous
19. sortie

  

Des coulisses aux planches
Des jours sombres aux nuits de revanche
Quelques rumeurs larvées comme des braises qui
Menacent de s'enflammer, après l'extinction d'un incendie


Au coin d'une rue sombre aux couleurs ternies, voilées par un souffle discret, quelques notes mélodieuses sortent d'un piano poussiéreux, et restent humblement en retrait, laissant la place à quatre voix qui s'élèvent et prononcent en choeur des lignes de Frantz Fanon, réappropriées et ressurgies quarante ans plus tard d'un livre ouvert au chapitre des incendies. L'ombre sur la mesure impose un ton. Mélancolique, poétique et corrosive, La Rumeur se propage en 19 chansons, avec un incendie au cœur et la mémoire de la sueur : entre descriptions brutes ou imagées du quotidien et appels nécessaires à l'Histoire, et avec la cohérence implacable du créateur accompli.

J'épouse cette funeste époque les yeux ouverts...

Quatre plumes aux identités prononcées se partagent la mesure, de la plus subtile à la plus violente, entre réalité et fiction, entre descriptions pures et envolées poétiques. On ne pourra se lasser de l'enchaînement des Coulisses de l'angoisse avec L'ombre sur la mesure, deux titres qui se font les porteurs des fins comme des moyens de La Rumeur, jusqu'à se fantasmer une organisation crapuleuse dans un Paris mafieux où les têtes des notables tombent au rythme des mots, lentement posés sur une musique où la pluie tombe à chaque note (Le coffre-fort ne suivra pas le corbillard). Le quotidien pèse lourd, et la ville nouvelle se fait méticuleusement disséquer par Mourad et Ekoué, tandis que les beaux salons succombent sous l'attaque : comme Cauchemars personnifiés, Hamé et Philippe se faufilent dans les peurs les moins avouables d'un juge à décapiter et d'un commissaire bouillant dans la marmite, et Ekoué Le prédateur menace ses proies comme Philippe matraque Le silence de [sa] rue, atteinte d'une angoisse qui va crescendo jusqu'à une ultime menace sentencieuse et prophétique :

Quand j'ai le plume gavée, faut surtout pas que tu me pousses
Avec cette rancune née sur le bitume, je les encule tous


Mais L'ombre sur la mesure est aussi une page d'Histoire qui s'écrit, autour de trois brûlots stratégiquement placés en plein cœur du disque, autant de feux qui se déclarent dans un champ de coton. Avec en fond sonore les manifestations de La bataille d'Alger de Gillo Pontecorvo, Hamé déclame la lutte et l'indépendance algériennes dans un texte qui confine à la poésie classique, tandis qu'Ekoué se fait le relais des témoignages de son père sur l'Afrique de son enfance et d’aujourd’hui, celle des morts, des mythes et des corbeaux, dans un texte nourri de références au Discours sur le colonialisme d'Aimé Césaire. Enfin, Philippe compte ses 365 cicatrices, et tout comme Ekoué prévenait que, sans changement, la haine trouverait son écho, l'histoire s'annonce comme un cycle à rompre pour éviter le pire :

Si la fin colle au début ça finira dans un bain de sang

L'histoire de l'Afrique et de la colonisation induisent celle de l'immigration, et les trois chapitres ouverts induisent Le cuir usé d'une valise et son somptueux saxophone qui accompagne quatre superbes récits d'exils, exils qui tous ont une racine, et pourquoi pas une trajectoire...

C'est une valise dans un coin
Qui hurle au destin qu'elle n'est pas venue en vain


Fort de sa cohérence, de sa densité et de sa profondeur, L'ombre sur la mesure est un grand disque, qui se place parmi les rares monuments du rap français, et déborde de loin ses frontières, en proposant une alternative musicale, ayant un point d'ancrage et des objectifs, et surtout le talent nécessaire pour l'accomplir. Entre caresse noire et violence sous-jacente, La Rumeur se glisse dans un décor d'ombres, où les cicatrices ne pourront se refermer qu'avec peine, face aux pincées de sel menaçant la plaie ouverte.

PJ
28.04.2002


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