liste des disques
Starflam
Donne-moi de l'amour
EMI, 2003

 Starflam - Donne-moi de l'amour

01. intro
02. ils ne savent pas (feat. reggie)
03. parade
04. situe
05. dans l'empressement (part 1)
06. dans l'empressement (part 2)
07. donne-moi de l'amour
08. en alerte (feat. buckshot)
09. sueur d'alcool
10. retour à l'adolescence
11. antistatique
12. vauriens
13. a coté de l'essentiel (le temps qui passe)
14. l'envers du décor
15. marseille-liège (feat. le rat luciano)
16. monsieur orange
17. dans la spirale (feat. ärsenik)
18. 1-2, one-two (feat. sly dee, profecy, modal, tita, nader)

  

Avec ce troisième album, le Starflam Crew montre qu'il est sans doute le seul groupe de rap francophone à avoir autant évolué sur le plan artistique - et cela en quelques années seulement -, sans se perdre et même en ouvrant toujours plus de portes, dans le fond et la forme, en gardant une ligne de conduite irréprochable.

Non pas que Donne-moi de l'amour ne souffre de certains défauts, qu'on va d'ailleurs tout de suite évoquer pour mieux insister ensuite sur tout ce que cet album a de bon : les deux featurings de rap français sont malheureusement très décevants, Le Rat Luciano offrant un refrain difficilement supportable et s'endormant sur la très bonne instru de Marseille-Liège (morceau que Seg parvient à sauver dans un très bon premier couplet) tandis que les frères d'Ärsenik massacrent le beat compliqué de Dans la spirale, qui met pourtant en scène une prouesse technique remarquable d'AKRO dans le premier couplet. Autre déception, le titre Antistatique qui, malgré un second degré affiché allant à l'encontre des clichés, est assez désagréable. Peut-être, même sûrement, ces trois titres empêchent l'album d'avoir la cohérence de Survivant.

Mieux vaut commencer par ces quelques critiques... car le reste du disque confirme ce qui est maintenant clair depuis le premier album : le groupe liégeois est décidemment plein de ressources et se lance sans cesse - avec brio - dans de nouvelles directions.

Dans la forme d'abord : le travail de Mig One et d'ALB pour les prods est encore plus impressionant que sur les albums précédents, beaucoup de titres ont une structure complexe et chaque composition s'acommode à merveille aux textes et au thème du morceau ; parmi ces plus grandes réussites, l'instru de Situe, bien-sûr, qui nous replonge dès les premières mesures une dizaine d'années en arrière, mais aussi l'utilisation abondante des guitares, que Starflam avait jusqu'alors très peu exploitées : sèche et torturée sur Sueur d'alcool et son très beau sample de Paco Ibanez, douce et mélancolique sur L'envers du décor, ou énervée et dévastatrice sur Donne-moi de l'amour. Mais c'est sans doute En alerte et Vauriens qui constituent les toutes meilleures prods de l'album, la première par sa structure géniale permettant à Buckshot et à Kaer de s'exprimer au mieux, la seconde pour le plaisir et l'excitation qu'elle suscite à chaque écoute, Starflam ayant d'ailleurs sur plusieurs titres accéléré considérablement le tempo.

Sur le fond, Starflam va encore plus loin dans les directions autrefois empreintées, et en trace de nouvelles, assez surprenantes parfois. Surtout, le groupe opère sur lui-même dès le premier titre, l'assez difficile d'accès Ils ne savent pas, un travail trop rare pour les groupes "à textes", introduit par un Balo survolté, et résumé par l'excellent Seg : "...si tout était à refaire, je referais pareil mais en plus sombre / Ils ne savent pas, malgré les beaux discours que je peux servir, que je ne suis pas toujours sûr de moi, ni de ce à quoi j'aspire". Malgré les apparences, Parade n'est pas un titre classique d'un rap militant, mais poursuit bien dans une autre direction cette réflexion autour de l'"instinct de rebellion plein de contradictions" qui anime tant de personnes ; le refrain rageur repris du chef-d'oeuvre Péril urbain fait place à Balo qui une nouvelle fois clôt le morceau d'un couplet monumental accompagné d'une atmosphère inquiétante, très complexe dans les problèmes qu'il soulève, autour d'un engagement nécessaire mais bourré de désillusions et de contradictions : "J'ai laissé mon utopie dans le fond de mon sac à dos, un anti-mondialiste qui bouffe au Mac Do / Range tes banderoles, range tes calicots, le peuple est impopulaire, mais accepte le statu-quo", ou encore "En dessous des pavés, les sables mouvants / Tu prends la tangente, et tu déchantes dans ce simulacre..."

Chez Starflam, comme toujours, le hip-hop est à l'honneur, bien-sûr, depuis les superbes fresques de Jaba dans le livret jusqu'aux morceaux traitant du rap, dans son histoire et dans l'actualité Starflam, du flash-back de Situe aux freestyles Dans l'empressement, en passant par le "One-Two", freestyle final dans la plus pure tradition.

Starflam surprend autour d'un titre trompeur, Donne-moi de l'amour, qui prend en fait l'allure d'un violent réquisitoire sur fonds de guitares déchaînés et d'un beat lourd, avec un Balo une nouvelle fois remarquable, qui signe un premier couplet d'une rare lucidité : "Mais qui a cru qu'on pouvait t'éduquer en t'enfermant ? Faire cohabiter délinquants et truands, c'est faire monter la rage, malsaine émulation : ton esprit est incarcéré même en plan de réinsertion / Mieux vaut prévenir que guérir en préventive, ton Etat coupable de non-assistance à personnes dangereuses et impulsives...". Pavé enchaîne à merveille, et Balo revient avant une cassure finale qui tranche le morceau et lance une toute nouvelle instru pour un épilogue d'AKRO, dans une douceur soudaine cependant pleine d'inquiètude. Donne-moi de l'amour est une grande réussite.

La plume de Balo, sans doute la plus subtile du rap francophone d'aujourd'hui (à ranger à côté de Hamé de La Rumeur), surprend par son incursion dans des thèmes rares chez Starflam, qui prennent ici une importance nouvelle, dans une mélancolie assez sombre : dans Retour à l'adolescence, A côté de l'essentiel et L'envers du décor, Balo s'illustre le plus, avec des textes très durs et plutôt intimes, tour à tour accompagné d'AK et Pavé. L'omniprésent AK s'illustre en solo sur un Sueur d'alcool superbement composé et touchant ; en duo avec Balo et sur une très bonne prod, il dénigre Monsieur Orange dans un titre moins marquant mais contenant également quelques belles tournures ("La plupart des bandits ont grandi au pays de Candy, vivent un enfer sur terre pour mieux se refaire au paradis").

Mais la cerise sur le gâteau, le titre le plus remarquable de l'album, est sans conteste Vauriens, hymne génial regroupant les cinq MCs dans un rythme survolté, véritable petite merveille. Voilà le genre de morceaux qui va provoquer un raz-de-marée sur scène qui, rappelons-le, reste le domaine de prédilection de la Starflam Tox City Sound Machine...

Malgré certaines faiblesses qui lui empêchent d'avoir une parfaite cohérence, Donne-moi de l'amour demeure donc un très bon disque, à l'image des précédents albums, toujours aussi facile d'écoute, et pouvant ratisser très large, tout en touchant des lieux que rares sont les paroliers et les groupes de rap à atteindre.

PJ
12.10.2003


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