liste des disques
La Calcine
Des maux s'insèrent...
Sriracha / Night & Day, 2003

La Calcine - Des maux s'insèrent...

01. get high
02. ça sent pas l'soleil
03. money
04. oeil pour oeil
05. blah blah
06. mytho
07. pile fils
08. chantier
09. complexe
10. j'représente
11. brigade
12. sous le ciel
13. j'replaisante

  

Si Des maux s'insèrent, premier opus de La Calcine, ne sort que maintenant, le groupe, composé de Yoda, Noar et Midji au rap et de Rilci aux platines, existe déjà depuis 1999. Gravitant plus ou moins autour de la scène metal française, La Calcine est le premier groupe de rap à s'afficher sous la bannière Sriracha. Fort de cette particularité rare, le groupe sort nettement des sentiers battus, autant dans ses textes que dans sa musique aux influences riches et variées, et nous offre un album d'une qualité exceptionnelle.

La concision et la précision du propos sont les premières choses qui frappent. La majorité des morceaux sont construits selon une suite efficace de courts couplets, mettant ainsi en exergue la complémentarité des rappeurs, entre un Noar souvent speed et percutant, et un Yoda plus posé où vraiment aucun mot n'est de travers. Midji fait office de joker de luxe car présent sur moins de titres que ses compères. Que ce soit sur Ca sent pas l'soleil, Blah blah, Pile fils ou Complexe, le rythme donné est toujours rapide et très précis. Une autre particularité de La Calcine réside dans la qualité constante de ses refrains, malheureusement souvent négligés dans le rap. Ici le refrain cristallise toujours l'esprit, le ton, et les idées majeures des morceaux. Tantôt suffisamment simples et concis (Ca sent pas l'soleil), tantôt développés et plus complexes (Pile fils, J'représente), parfois quasiment chantés (Money, Sous le ciel), toujours très justes et pertinents.

A ce titre La Calcine serait plus à rapprocher de groupes à chansons que de simples groupes de rap. Aucun morceau ne fait défaut, chacun possède son ambiance et sa portée propre, et la forme est ouverte à des terrains jusqu'alors ignorés par les rappeurs.

Yoda lâche dans Complexe : "J'm'invente pas un rôle, j't'invite à découvrir le vice caché". Ce positionnement en tant que relais et catalyseur est sensible tout au long de l'album. Ici, pas de grande morale ou de longs pamphlets à charge, mais des textes incisifs et ciblés qui en disent suffisamment, sans imposer une rhétorique quelconque. Ca sent pas l'soleil et sa métaphore explicite est un bel exemple de cette concision très efficace. Cela n'empêche pas les morceaux à thème, comme le très réussi Money, autour de l'empire de l'argent. Cela n'empêche pas non plus les rappeurs d'user de textes imagés, bien au contraire, par exemple sur le bondissant Chantier ("Disons qu'sur deux mille ans ont succédé les effusions de pipeau, créant plusieurs classes dans un même wagon"). Ce style d'écriture traduit également une certaine humilité face au propos, découlant d'un regard lucide sur la société, où comme le rappelle Noar "y'a tellement à dire qu'on n'en parle pas"...

Portée par des productions de Dawan (hormis Ca sent pas l'soleil par Bagoo), et des scratchs omniprésents, l'ambiance sonore est globalement sombre (à l'image de Get high, la superbe intro), toujours en accord avec le propos. Ainsi le remix J'replaisante ou encore Complexe ne sont pas sans rappeler les ambiances chères à Kabal (impressions renforcées par des références explicites aux textes de ce groupe). Mais La Calcine varie les genres et les plaisirs, et propose des morceaux plus posés comme le surprenant et puissant Oeil pour oeil, dans lequel Yoda et Noar se font écho en évoquant l'amitié, le soutien réciproque et ses aléas. Même ton calme dans Sous le ciel, ballade désabusée devant les comportements résignés de tout à chacun ("On sait qu'tout s'effondre, au fond on s'en fout", "On veut d'l'amour mais on n'le voit pas, tout est fait pour"), mais décidée à "saisir la chance qui nous est offerte de changer les données". Récurrent sur plusieurs titres, le thème du rapport ambigu à soi et à l'autre est traité avec talent, notamment sur Pile fils.

Les invités sont nombreux sur cet album. Asia, entendu notamment sur le premier album d'In Vivo, rappe une nouvelle fois des textes parfaits sur Ca sent pas l'soleil, mais aussi sur l'énorme morceau collectif Brigade, animé par un son lancinant et la guitare énervée et unique de Ridfa, alors guitariste... d'In Vivo. Pas étonnant donc, parmi l'impressionnante liste de rappeurs et chanteurs présents sur ce morceau, de voir figurer Djamal, Otopsy, mais aussi Reuno (Lofofora) et une dizaine de rappeurs proches de La Calcine. Un titre grandiose qui renoue avec la tradition des freestyles collectifs et unitaires chers à des groupes comme Assassin ou Kabal en leur temps.

Djamal pose également sur Mytho, ou plutôt posent au pluriel car le panel d'imitations de rappeurs américains proposé force le respect... et l'hilarité ! Interlude déliée et ironique, ce titre rappelle que La Calcine sait manier le second degré et l'humour. Blah blah et sa dénonciation railleuse (mais très précise) des médisants et grands parleurs s'inscrit dans cet esprit, qui contribue entre autres à ne pas faire de cet album un ensemble uniforme de constats sombres et mélancoliques, loin de là.

Riche de sons variés et de grande qualité, fort de textes tout simplement intelligents, précis et pertinents, habité par un esprit manifestement ouvert, lucide et humble, La Calcine signe une grande réussite, à tout point de vue. Un premier album aussi abouti laisse augurer un avenir plus qu'intéressant, en souhaitant que ce groupe soit écouté et entendu par le plus grand nombre, au-delà des barrières musicales et sectaires que Des maux s'insèrent s'applique à faire voler en éclat.

JB
22.10.2003


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