liste des disques
Magyd Cherfi
Cité des étoiles
LKP, 2004

 Magyd Cherfi - Cité des étoiles

01. ma place (...et ce qui va avec)
02. les grandes
03. qu'est-ce que ça change
04. en enfer
05. c'est par ma mère
06. je suis franc
07. cité des étoiles
08. le bouchon de la cocotte
09. l'alphabet syndical
10. latine est ma racine
11. l'adjectif
12. classée sans suite

  

Après plus de 10 ans et une cinquantaine de chansons écrites et chantées dans Zebda, Magyd Cherfi signe en mars 2004 son premier album solo. Les années d'écriture au service du groupe toulousain ont donné naissance à quelques petites merveilles, et d'Arabadub au Répertoire en passant par Héréditaire et Double Peine, le style littéraire et brut de Cherfi s'est affirmé par des propos souvent à double-tranchant, et, contrairement aux apparences et aux débilités médiatiques et politiques, pas uniquement au service d'un soi-disant "groupe citoyen", "sympa" et "engagé". Après s'être fait ignoré pendant toutes les années 90 alors qu'un titre comme Le bruit et l'odeur aurait pu déclencher un cataclysme au moment de l'élection de Chirac, Zebda a évidemment morflé - après le déchaînement médiatique - d'une image faussée, mais le dernier album Utopie d'occase avait permi à Cherfi et son groupe d'affirmer qu'un quatrième album, même après après avoir signé le "tube de l'été", pouvait à maints égards être le meilleur... et, bien-sûr, passer inaperçu.

Quoiqu'il en soit, voilà Cherfi en solo, accompagné sur la plupart des titres pour la composition par le bassiste de Zebda Joël Saurin, mais aussi par Imhotep d'IAM, Loo et Placido, et Mathieu Chédid (présent sur un seul titre, ce qui n'a pas empêché les quelques misérables articles parus dans la presse de faire un foin autour de sa participation... bref). Tempo considérablement ralenti par rapport à la plupart des titres de Zebda, chanson française oblige, mais l'éclectisme est de rigueur : de la musique arabe classique (En enfer) à la java (Qu'est-ce que ça change), du reggae posé (Le bouchon de la cocotte) à de la chanson pure et simple (C'est par ma mère, Je suis franc), Cherfi brasse et se perd peut-être parfois, sur certains titres en-dessous, notamment L'adjectif et L'alphabet syndical, qui contrastent avec les excellentes compositions de Ma place, et surtout Cité des étoiles.

Mais c'est bien-sûr l'écriture et les textes qui constituaient la plus grande inconnue pour cet album solo, et là encore le pannel est large. Surtout, et malgré quelques touches d'humour (L'adjectif, titre réquisitoire contre le faux compliment "sympa", mais ironisé et nuancé au final), l'album de Magyd Cherfi fait apparaître un parolier sombre, dérangé aussi.

Les souvenirs d'enfance sont centraux dans ce disque, et c'est bien souvent au passé que chante Cherfi, dans trois des meilleurs titres. L'excellent Les grandes tout d'abord, qui placé en second sur l'album annonce d'emblée le leitmotiv des relations sentimentales, présent tout au long du disque, et autant dire tout de suite que l'amour n'est pas chose simple chez Magyd Cherfi... Amour de la France ("en secret" dit-il dans Ma place), par attraction et rejet... rêve d'une Cité des étoiles jamais vue : est-ce la France ? La cité divine ? Le bonheur, peut-être... Cet excellent morceau évoque dans tous les cas le manque d'amour (de soi, donné, reçu par les autres ou par Dieu) comme obstacle vers cette Cité imaginaire... Avant que le très beau Latine est ma racine vienne jeter un voile supplémentaire sur une compréhension déjà délicate :

J'ai gardé une interrogation dans ma tête
La tradition c'est peut-être ça la défaite ?...
Et même si autour de son cou un petit collier
Une main se ballade pour ne pas oublier
Que la seule blessure qui l'ait jamais fait rire
C'est d'avoir aimer sans jamais le dire...
Je pleure mais tout ce chagrin est de quelle origine ? J'ai perdu mes racines...


Racines perdues, mais racines chantées à merveille sur En enfer, avec un orchestre classique algérien en accompagnement, et Cherfi pousse sa voix dans une élocution lente et traînée, où le français est "orientalisé" à souhait. La foi religieuse dans le premier couplet, le militantisme du dimanche, les inégalités sociales prises tour à tour pour cible à travers de belles images avant que la musique soit évoquée comme remède... illusoire : "Si on chante ça ira mieux demain / Ca ira pour qui ?", et Cherfi en vient à souhaiter être en enfer : "Et si on était en enfer / Qu'est-ce qu'on aurait à faire au paradis ?"... L'enfer comme ultime recours, allié à la simple excuse d'être né :

Alors pour me consoler je me dis
C'est par ma mère que je suis des deux côtés de la mer
C'est pas du pipeau pas ma faute si
Des deux côtés on est aussi... amer


dans C'est par ma mère, superbe texte également chanté par les frères Amokrane de Zebda en duo avec Cheb Mami sur le dernier disque de celui-ci : nulle part le bienvenu, mythe du retour, et "personne là-haut"... Comme pour préparer le cynisme d'un ultime morceau déchirant, Classée sans suite.

Plus "premier degré" mais tout aussi réussi est le texte redoutable de Je suis franc, petit pamphlet dont les deux premiers couplets étaient chantés dans le film d'Eric Pittard Le bruit, l'odeur et quelques étoiles :

Aux marches du palais y'avait un beau dessin
Qui disait gare à tous les assassins
Mais quelque chose m'a fait dire "quoi ?"
Posés dessus on pèse pas le même poids
C'est toujours du même côté qu'elle penche
Cette balance et la semaine et le dimanche...


Cherfi excelle ici dans une fausse naïveté incendiaire et lors d'un petit refrain génialement trouvé. Le calme de ce morceau contraste d'ailleurs avec l'angoisse du Bouchon de la cocotte, qui constitue également un bon titre à multiples niveaux de lecture, tout comme le moins convaincant mais tout aussi opaque Qu'est-ce que ça change.

Au final, Magyd Cherfi nous invite une fois de plus à l'accompagner "dans la lutte des traces", et on aurait tort de refuser une telle invitation, tant le toulousain affirme encore et toujours un talent d'écriture remarquable, malheureusement pas toujours servi à mon sens par une forme adéquate. Mais la grande qualité des textes demeure et fait indéniablement voler en éclat les pitreries journalistiques rabâchées sur Zebda depuis quelques années maintenant. Car avec lui-même, avec son enfance, ses parents, ses racines, la France ou Dieu, Magyd Cherfi n'est pas "sympa"... c'est l'essentiel.

PJ
07.05.2004


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