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Psykick Lyrikah
Des lumières sous la pluie
Idwet, 2004

 Psykick Lyrikah - Des lumières sous la pluie

01. fractions
02. le dernier chapitre
03. vois
04. descente
05. ma ville
06. l'homme errant
07. la sphère
08. trois lettres rouge sang
09. la tête à effacer
10. le double
11. des lumières sous la pluie

  

Une ville, la nuit. Des bâtiments massifs, des façades délabrées. Des flammes à l'horizon, des tâches d'encre. Le premier album du binôme Psykick Lyrikah que forment Arm et Mr Teddybear se pare d'un visuel magnifique, discret mais dense, sombre mais éclatant, ralliant à la froideur urbaine la finesse d'arabesques aériennes.

"Et c'est ma ville
La sombre et la vile
Car c'est ma ville
Ivre, ma ville penche
"

La ville comme fil conducteur d'une oeuvre cohérente de bout en bout, scénario habile de l'évocation par la musique et le rap de nos vies et de leurs extrêmités : dualité, faiblesse, folie, lucidité, courage, conviction... S'incarnant parfois dans un personnage (Le dernier chapitre), observant toujours d'un oeil unique ceux qui l'entourent (Vois, Le double), Arm écrit et rappe avec une justesse à la hauteur du propos, évitant les lieux communs et sachant distiller suffisamment de flou et de mystère autour de ses narrateurs pour leur donner une certaine forme d'universalité.

Si les sujets évoqués ne sont pas moins universels, il est néanmoins rare de les voir traités avec autant de pertinence. Le double constitue notamment l'un des morceaux clés du disque : là où le roman homonyme de Dostoïevski décrivait la démence d'un homme paranoïaque à travers ses visions d'un sosie malfaisant, Arm situe cette "horreur" chez chacun de nous, et traque chez l'autre la part de soi. Thème central, le déplacement et la projection de l'esprit - par rêverie, besoin ou folie - hantent tous les textes. S'énonce également de manière récurrente et souvent sous-jacente une interrogation sur l'écriture elle-même, tantôt libératrice, tantôt emprisonnante, sinon les deux (Trois lettres rouge sang). Bien qu'empreints de qualités poétiques et métaphoriques indéniables, les textes n'en demeurent pas moins percutants et rageurs, mêlant les registres lexicaux et les tons avec une fluidité et un naturel qui inscrivent clairement le propos dans le réel. Si Arm traduit les troubles individuels, il n'épargne pas pour autant les "rois" et les "croix"... ceux qui à diverses échelles s'acharnent à faire pencher la ville et la balance.

"Vois ce qu'eux ne voient pas
Vois ce qu'ils disent
Vois ce qu'ils font
Vois ce qu'ils prisent
Et vois ce qu'ils sont
"

Pourvus de sons originaux et riches, les morceaux font totalement corps, s'autorisant des ruptures atypiques et faisant sauter les formats. Une large part est laissée à l'expression musicale seule, nous entraînant dans une Descente "au fond des artères de la ville" ou au sein du rêve éveillé d'un Homme errant. Au gré des titres, et hormis les remarquables sons d'Abstrackt Keal Agram et Arm, Mr Teddybear impose au disque une ambiance, un grain, une atmosphère incomparables, depuis les Fractions nerveuses jusqu'aux ultimes touches de piano du bijou Des lumières sous la pluie. La profondeur des productions touche et retient l'oreille ; les variations de rythme et les accents rock surprennent sans dénoter. Le tout se voit parfois renforcé par la guitare d'Olivier Mellano et les scratchs de Robert le Magnifique, particulièrement déchaînés sur La sphère. Définitivement rap, mais convoquant des influences aussi bien rock et blues que musique électronique, la musique de Psykick Lyrikah possède une touche unique qui identifie à elle-seule le groupe.

Le tracé esquissé au long du disque prend définitivement forme quand s'achève le morceau-titre Des lumières sous la pluie, apothéose garnie de références aux textes précédents, synthèse ouverte de l'oeuvre, profession de foi poignante et décidée.

"Alors courage et patience
L'arche est faible, et sous l'absence qu'elle absorbe
Elle cèdera...
"

En une exhortation finale répétée inlassablement, Psykick Lyrikah dresse tout à la fois le plan de bataille collectif d'une société, et la voie de libération personnelle d'un individu - pour qui l'arche à abattre pourrait bien être ce pont dont il est tant question, qu'il soit point de non-retour ou frontière salvatrice. Ce pont si central dans La chute de Camus, théâtre du suicide invisible qui bouleversera la vie du témoin passif. Ce pont immobile et droit qui par contraste marque la ville autant que les hommes. Ce pont qui, à l'écoute de ce disque important, n'a pas fini de nous obséder.

JB
05.11.2004


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