liste des disques
Rocé
Identité en crescendo
Universal, 2006

 Rocé - Identité en crescendo

01. je chante la france
02. amitié et amertume
03. seul
04. métèque
05. appris par cœur
06. ma saleté d’espérance
07. des problèmes de mémoire
08. l’un et le multiple
09. les fouliens
10. ce que personne n’entend vraiment
11. aux nomades de l’intérieur
12. besoin d’oxygène
13. identité en crescendo

  

Il se dira de rien, je me dirai de tout, et dans le camp de l’humanité on se retrouvera.

Au départ, il y a l’un : l’individu, humain car membre de l’humanité, de l’universel ; et il y a le multiple : l’identité fluctuante à la croisée des courants, des rencontres éphémères ou profondes qui la façonnent et la colorent. Au départ, il y a la France idéelle : ses valeurs, son histoire glorieuse, son égalitarisme ; et il y a la France réelle : ses contradictions, ses pages noires, sa diversité et ses enfants qu’elle refoule.

Au départ, il y a tout ça…

A l’arrivée, au centre d’un carrefour, il y a Rocé, Identité en crescendo : un album de rap français conçu comme un projet, explorant en treize morceaux les méandres de l’identité, au singulier et au pluriel. Sang mêlé, Rocé a en lui du Russe, de l’Algérien, du Français, du juif, du musulman. Subjectif, il sonde sa propre complexité, défriche ses héritages ; objectif, il s’extrait de ses « appartenances » pour les contempler, les analyser, à froid. C’est ce va-et-vient (immersion/objectivation) qui donne sa richesse aux textes de Rocé, écrits en binôme avec Djohar – qui signe dans le livret une superbe introduction au disque, à laquelle nous empruntons plusieurs citations.

Paraphrasant Jacques Brel, Rocé chantait en 2002 : « Et même si t'oublies rien du tout, on t'habitue c'est tout ». Lui n’oublie ni ne s’habitue. Identité en crescendo est même à maints égards une rupture avec nombre d’habitudes, formelles et profondes. Habitudes d’un certain rap qu’il dénigre, habitudes collectives d’une pensée qu’il combat. Comme il l’explicite ailleurs, ces habitudes convergent vers un grave écueil : la réduction, dont l’aboutissement est le cliché – contre lequel on ne peut que prôner l’exigence (Voir « Du cliché au cachot », série de textes publiés sur le site de Rocé). Quant à l’oubli, c’est une des thématiques centrales d’Identité en crescendo : là encore, l’amnésie fustigée touche tant le rap français qui se conforme à ce qu’on attend de lui, que la France qui fouette ses rejetons pour qu’ils l’aiment. Et l’amnésie peut compter sur deux alliés : l’aveuglement et la surdité.

Comme il s’agit de rompre avec des habitudes tout en n’oubliant pas, à l’originalité indéniable du projet répond un retour à certaines sources, fait de clins d’œil, de références, de réappropriations. Comme pour rappeler qu’un martèlement, un ressassement, peuvent être autant nécessaires que novateurs – si celui qui les joue sait être un carrefour : le free jazz embrasse ainsi à merveille un rap français à l’ancienne fait de textes fleuve à messages, tandis que sont convoqués dans les textes et à quelques pistes d’intervalle une pré-féministe antiesclavagiste du 18e siècle et un groupe de rap américain.

Pas de postures, une dynamique. La périphérie et le centre qui créent le troisième genre.

Cette phrase de Djohar se fait porteur d’un souhait qui inonde Identité en crescendo : détruire les cases, les assignations, et courir au-delà, bien plus loin. La course, la fuite : le crescendo musical, très sensible dans Des problèmes de mémoire et surtout Besoin d’oxygène, y est comme une invitation. Mais une invitation seulement, une saleté d’espérance : avant la liberté au sens le plus fort du terme, le chemin semble bien long à parcourir.

En 1990, Public Enemy chantait Burn Hollywood Burn, pamphlet virulent contre la culture raciste américaine ; dans le clip, Chuck D, Ice Cube et les autres s’agitaient dans les fauteuils d’une salle de cinéma, accablés par ce qui défilait sur l’écran : des images de films du début du siècle, où les noirs (souvent des acteurs blancs « noircis ») incarnaient systématiquement des rôles de bouffons tout juste bons pour quelques pitreries – cette représentation grossière en cachant de bien plus sournoises, demeurées à l’œuvre au fil des années. En 2006, Rocé dresse un même état des lieux de cette culture occidentale dans sa version française, et s’interroge sur ses structures profondes et ses retombées individuelles. A défaut des flammes, il réclame, ultime prière de son album, de l’oxygène

Créateurs ou récepteurs, c’est bien par de telles initiatives artistiques, en attendant que la politique recouvre un jour un sens qu’elle a perdu, que l’on peut espérer fracturer cette chape trop pesante et y creuser quelques trous d’air. Rocé nous y convie. Ne nous en privons pas.

PJ
03.12.2006


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