liste des disques
Mouss et Hakim
Origines contrôlées
Tactikollectif, 2007

 Mouss et Hakim - Origines contrôlées

01. azger
02. intro adieu la france
03. adieu la france
04. telt-iyyam
05. maison blanche
06. intro la carte de résidence
07. la carte de résidence
08. gatlato
09. bahdja beïdha
10. chehilet iaâyani
11. abrid
12. intas ma dyas
13. anfass

  

Porté par Mustapha et Hakim Amokrane, interprètes au sein des groupes Zebda et 100% Collègues, ce projet signé Tactikollectif frappe par une alliance remarquable entre un fond défendu avec exigence et une beauté formelle qui doit tant aux chansons d’origine qu’à leur interprétation.

En reprenant onze chansons de l’immigration algérienne – en kabyle, arabe et français –, chacune présentée longuement dans un livret de haute tenue, les Toulousains livrent un disque indispensable à la construction mémorielle comme aux luttes présentes. En effet, ces chansons souvent magnifiques – car toutes nourries d’un sentiment d’exil que les poètes expriment différemment et à travers le cœur de plusieurs sujets de l’histoire – font toujours sens aujourd’hui, tant leurs textes sont actuels.

Plutôt que de revenir en détails sur ces chansons, nous reproduisons ici des extraits des remarquables textes de présentation inclus dans le disque – véritable exemple d’un art populaire et engagé :


« Dans les années 1950, à la demande expresse d’entreprises françaises recrutant une main-d’œuvre massive, pas très qualifiée, sous-payée, facile à employer et à renvoyer chez elle, afin de remplacer la polonaise, italienne et portugaise, les pères venus seuls ont reconstruit le pays au lendemain de la Seconde Guerre mondiale.

Cette histoire d’hommes s’est scellée par un accord bilatéral à sens unique : dans le projet de départ était inclus le projet de retour… source bien évidemment de nombreuses paroles de chansonniers. Les plus prolifiques furent les artistes algériens. Cheikh El Hasnaoui, Slimane Azem, Dahmane El Harrachi, Mohamed Mazouni, Djamel Allam… mais aussi Akli Yahiaten, Cherif Khedam, Salah Sadaoui et de nombreux anonymes venus pour la pelle et la pioche.

Vivre « l’exil » est souvent un acte fondateur dans la vie d’un individu. Quant à l’artiste, il est profondément marqué par cette période, au point qu’elle devient la source d’inspiration de son chef-d’œuvre. Les sentiments nourris par ce châtiment pèsent lourd dans la besace de l’ouvrier. Seul remède : se retrouver dans les cafés et exprimer sa nostalgie du pays si éloigné, la famille laissée, l’alcool, la mauvaise vie, le racisme ambiant… Ce foisonnement créatif, né du besoin d’exprimer le quotidien de l’immigré, va durer jusqu’au milieu des années 1970.

Durant vingt ans, du début des années 1960 au début des années 1980, plus de 200 bars, pour la plupart en région parisienne, fréquentés majoritairement par des immigrés, ont été équipés de scopitones, ces juke-boxes à images. Ces machines diffusaient de petits films musicaux (sous forme de clips) produits et réalisés par une équipe française, qui mettaient en scène des chanteurs du Maghreb et du Moyen-Orient. Inconsciemment, ces mini-films retranscrivaient, sous un regard français, la situation des travailleurs immigrés de l’époque. (…)

Les pères sont restés, sans jamais s’installer définitivement, pensant au mythe du retour, forme d’espérance. En 1974, le gouvernement préconise une politique de regroupement familial qui amène les mères sur le sol français. Leurs premières années sont très dures, elles vivent l’enfermement. En marge de la France de l’époque, elles sont, dans leurs foyers, garantes du maintien des traditions et de la religion dans l’idée du retour.

La seule ouverture au monde extérieur sera les enfants. Ces derniers briseront définitivement le projet de retour. Elevés dans le provisoire qui dure, écorchés vifs entre deux pays, riches de deux cultures, leur présence sur le sol français a transformé en « immigration de peuplement » ce qui n’était, à l’origine, qu’une immigration de main-d’œuvre en transit…

Dans les années 1960 et surtout 1970, la chanson algérienne dans l’immigration en France atteint son zénith. Se nourrissant des vicissitudes de l’immigré ouvrier, ces artistes vivant entre les deux rives de la Méditerranée ont vivement participé à l’enrichissement d’un répertoire qui n’a jamais eu droit de cité jusqu’à présent. Nous espérons, au travers de ce recueil et de ce disque, vous faire découvrir ou redécouvrir des artistes et des chansons, afin d’en partager la richesse. (…)

Pour nous, au Tactikollectif, aborder ce patrimoine culturel que sont les chansons de l’immigration, ce n’est pas une affaire nostalgique. En tant qu’héritiers de l’immigration, ce travail doit contribuer à modifier le regard porté sur l’immigration et son histoire. En croisant ces thèmes avec la mémoire et l’histoire des luttes – l’immigration est riche d’histoire et de traditions d’engagements –, on modifie en profondeur les représentations dominantes sur la première génération de l’immigration. Il s’agit d’en finir avec « le silence des pères » et avec un stéréotype solide, celui des « Chibanis » (les anciens), soumis et murés dans le silence, qui n’auraient rien transmis aux générations suivantes.

Avec ce travail, nous contestons cette absence de transmission, et dénonçons la surdité de la société. Ces chansons sont de véritables « témoins » de la vie quotidienne, des préoccupations sociales et de la nostalgie de ces hommes et femmes qui pensaient alors que l’exil ne durerait pas. L’immigration n’est pas un désert culturel et politique.

Contrairement à la caricature de certains discours sur la nature ethnique des questions d’identité, l’identité n’est pas figée, elle est un mouvement depuis la nuit des temps ; dire qu’il suffit de se ranger derrière un drapeau pour répondre à cette question est un sacré mensonge.

Ces chansons sont une partie de l’histoire de l’immigration de ce pays, elles sont le reflet d’une parole qui a déjà été prise depuis longtemps ; parce qu’elles viennent de là, ce sont des chansons de France.

En nous appuyant sur notre propre expérience, nous voulons rappeler combien la musique était présente au quotidien pour nos parents, qui n’étaient pas des bêtes de somme, mais des êtres de chair, pas toujours instruits, mais toujours cultivés
. (…) »


Voir le site « Origines contrôlées » , dédié au festival toulousain du même nom, à la revue qui en est issue et à ce disque.

PJ
20.04.2008


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