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Au fil des années et après quatre albums, Lofofora s'est imposé comme LE groupe fort de la scène métal française. Textes puissants, son très dur mais n'ayant pas peur de la recherche, véritable machine de guerre scénique. A l'occasion de la première édition de la Nuit des Enragés à Rennes le 24 octobre 2002, brève mais excellente rencontre avec Reuno, le très charismatique chanteur de Lofo.


Reuno Ca fait 10 ans...

Reuno : Plus que ça en fait ; 10 ans, c'est l'anniversaire de Sriracha, la structure qu'on a intégrée au tout début, qui s'est même montée autour de Lofo ; les toutes premières répèt de Lofo ça va faire 13 ans à la fin de l'année.


Après tout ce temps, quel regard portes-tu sur ton passé dans Lofo ?

Reuno : Juste le regard d'un fan de musique qui un jour a rêvé de faire un groupe et qui a réussi à le faire. Mais bon je ne me glorifie pas du tout de ça, je me dis juste que j'ai eu du bol, j'ai fait les bonnes rencontres au bon moment, on a su saisir quelques opportunités qui nous ont été favorables ; on a fait des erreurs aussi, mais c'est pas grave, ça permet d'apprendre. Mais, surtout, mon regard est étonné : 13 ans en arrière, jamais j'aurai pensé faire un groupe qui pourrait perdurer, enregistrer 5 albums, etc... Tous les jours je me dis que j'ai du bol, que j'ai une position - même si elle n'est pas vraiment enviable financièrement - qui au niveau de l'expérience humaine me convient. Donc j'ai pas le droit de faire ma tête de con à cause de ça (rires). Je pense qu'il faut rester humble face à ça, je crois pas du tout aux valeurs de succès, de notoriété... pour moi ça veut absolument rien dire. Là où ça se passe c'est le soir, quand on se regarde face à face avec les gens qui sont au concert, c'est ça le vrai moment. Plus ces moments là se multiplient, plus je sens la vraie complicité qu'il y a au sein du groupe et avec toute l'équipe, plus je me dis que j'ai vraiment du bol de vivre toutes ces choses dans ma vie, plutôt que d'être à l'usine ou pire...


La structure Sriracha s'est formée autour de vous ?

Reuno : Y'avait un premier groupe, les Coquines, un groupe de filles qui faisaient un délire funk-reggae-salsa et qui avaient sorti un album. Et c'est deux mecs de filles qui étaient dans ce groupe là qui ont pris la suite du manager qui les avaient entubées et qui ont monté Sriracha. Mais le début de Sriracha, c'est vraiment quand on s'est rencontrés, par des potes en commun ; un jour ils sont venus dans notre local et ils nous ont dit "bon on va apprendre à se connaître et si on s'entend bien on devrait travailler ensemble" et voilà, ça fait donc 10 ans qu'on bosse ensemble et on n'a jamais signé un contrat avec eux comme quoi on leur doit ceci ou cela ; des fois on signe ensemble avec un éditeur ou une maison de disques parce qu'on est co-producteurs de nos albums la plupart du temps, mais on n'a pas un contrat qui nous lie. C'est rassurant de voir que malgré l'époque dans laquelle on vit, ce genre d'aspects humains qui contiennent une volonté de construire et de faire manger des gens puissent rester dans un esprit pas trop arriviste.


On ressent une très grande sincérité dans tes textes, et on a un peu le sentiment que beaucoup de groupes hip-hop dits "engagés" auraient des leçons à recevoir...

Reuno : Je ne me vois pas du tout comme un brandisseur d'étandard et je ne me revendique pas du tout l'étiquette de chanteur engagé. Je suis pas engagé ! J'ai voté pour la première fois au premier tour des dernières élections présidentielles, j'te dis pas la deuxième fois que j'ai voté comme j'avais mal au cul ! Avant ça, et je ne l'avoue pas avec fierté, je n'avais jamais voté, c'est bien la preuve que je ne soutenais aucun combat. Même quand j'ai été voté j'ai voté pour celui qui me semblait le plus correspondre à mes idées, mais c'était pas en me disant "ouais je vais voter parce que y'a enfin un vrai mec qui me correspond". Mon truc dans les textes de Lofo c'est plus des réactions, des états d'âme personnels, et je ne sais pas pourquoi je suis comme ça, mais des fois je vois des trucs aux infos qui se passent à l'autre bout du monde, et ça me touche comme si c'était des gens de ma famille. Je suis un mec hyper-sensible, je suis réceptif à ce qui m'entoure, j'ai des grands yeux et je regarde toujours autour de moi (rires). Je sais que parfois j'ai pas la tête froide dans mes textes, mais c'est pas grave, parce que c'était une pulsion du moment, et cette pulsion elle a été sincère. Et contrairement au hip-hop, que je dénigre pas parce que y'a quand même du bon, et moi j'en écoute pas mal. Pas trop de rap français parce que je ne me reconnais pas assez dans cette espèce de "H.I.P-H.O.P" mes couilles, c'est pas une église ! Les mecs ils se foutent sur la gueule entre "H.I.P-H.O.P", alors qu'ils nous balancent pas ça comme si c'était une icône sacrée, non ! C'est du rock'n'roll, point. Avec des boîtes à rythme. Mais y'a plein de gens qui dans cette musique sont en quête d'une identité vraie plutôt que de revétir l'étiquette qu'on a envie de leur coller sur le dos, et ça je comprends très bien. Mais le côté ego-trip il est encore vachement présent, même quand c'est pour dénoncer des choses, c'est tout le temps en se mettant dans la position du juge. Par exemple moi Rockin'Squat il me saôule à la longue, parce que c'est toujours "JE montre du doigt, MOI JE sais, MOI JE dis", ouais mais bon, toi, tais-toi ! (rires) C'est bien aussi de se positionner dans la tête du méchant, dans la tête de la victime, et pas toujours être là à faire le juge, le mec qui montre du doigt. Moi ça me saôule ce genre d'attitude. Ce que je remarque plus ces dernières années dans le hip-hop c'est plus des mecs qui ont envie de rouler en BM que des mecs qu'ont envie de pendre Le Pen (sourire). Franchement, c'est plus ça que je ressens, et ça me gène. La plupart ils se rendent même pas compte qu'ils se sont déjà fait complètement bouffer le crâne, et que leur délire c'est pas que les gens qui vivent dans les HLM vivent mieux dans des endroits plus humains, mais c'est d'être pote avec Eddy Barclay. Et même ceux qui se disent rappeurs engagés, faut les croiser dans la vie quotidienne pour se rendre compte que c'est un fonds de commerce ; c'est un petit dommage, mais y'en a. Et dans le rock aussi, je ne veux pas jeter la pierre au hip-hop, on n'est pas un milieu qui a quoi que ce soit à se faire envier.



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