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Vous vous êtes engagés dernièrement contre l’implantation de Total en Birmanie lors d’une soirée concert, vous pouvez nous en parler ?

Cyril : C’est une photographe qu’on a rencontrée qui nous a branché là-dessus, on y a rencontré le groupe Meï Teï Shô.
En fait la politique de Total en Birmanie est de déplacer des populations pour faire passer leurs pipelines. C’est une compagnie parmi d’autres, ils sont tous pareils…


Comment vivez-vous un éventuel engagement à travers votre musique ?

Cyril : Lui il a horreur de ça…
Vincent : Moi je ne ferais jamais aucun truc avec un groupe de musique spécialement pour une cause… J’ai très mal vécu les années 80 avec des opérations genre Ethiopie et bien d’autres… A partir du moment où t’es assez connu, il y a toujours un truc narcissique qui te revient dessus et pour moi la politique, c’est vous, les gens, autant un ouvrier ou un chauffeur de taxi qu’un musicien. Souvent on voit toujours les artistes, les gens de cinéma pour des pétitions parce qu’on dit que ce sont des figures de notre temps, qui ont de la notoriété, mais je trouve que cette notoriété c’est anti-politique parce que…
Cyril : ... on est des privilégiés.
Vincent : Si on est invité dans un défilé, ils diront vous monsieur mettez vous devant et vous derrière et ça c’est horrible. Moi je suis très gainsbourrien dans ce sens là, c'est-à-dire que Gainsbourg il avait sa façon de vivre sa vie, je pense que politiquement c’était quelqu’un assez droit et assez honnête, il montrait autant ses défauts que ses qualités envers le public, mais était très pudique, et j’aime bien la pudeur politique. J’aime surtout pas quelqu’un comme Mick Jagger qui a fait quelques opérations comme ça car les Beatles en avaient fait, à un moment parce qu’il était marié avec Bianca, il a fait un truc pour le Nicaragua juste parce que sa femme était de là-bas, ça faut arrêter…
Par contre il y a des gens que je respecte, comme Henry Rollins ou des gens comme ça qui sont plus radicaux.
De même j’aime bien Manu Chao, plus que Noir Désir. J’ai l’impression que Manu Chao, dans sa vie au jour le jour, indépendamment du fait que ça soit un millionnaire et je respecte ce fait car il le mérite, tout du moins par rapport à d’autres mecs du groupe Mano Negra, lui est resté dans la même énergie, c’est un créateur, il reçoit ce qu’il mérite.
Cyril : Lui il n'aime pas que Noir Désir soit allé au Moyen Orient, qu’ils soient anti-israéliens et se promènent avec le drapeau palestinien, ça l’énerve.
Vincent : Non c’est pas ça, ils ont les mêmes pensées politiques, mais Manu Chao il vit là-bas tout le temps, il est tout le temps en déplacement, il y va pas seulement pour faire sa petite opération, il y est tout le temps, il sait ce que sont les favelas, il connaît la situation, il y a traîné et y traîne encore, il n’a pas de vie de famille, il est voué à ça. Pour moi Noir Désir c’est plus à la José Bové : on va là-bas, certes on est sincère mais pour moi c’est facile de dire on va a Beyrouth en tant que groupe de rock français, je joue à Beyrouth et là on dit je ne jouerai jamais en Israël. C’est pas comme un film de Suleiman (réalisateur palestinien de « Intervention divine » notamment, ndlr), où ce sont des gens qui vivent là-bas et savent de quoi ils parlent quand il s’agit de check point. C’était pareil pour la Yougoslavie, on voyait des gens organiser des opérations, même des amis à moi comme Agnès B que je connais très bien qui disait qu’elle voulait faire des trucs pour Sarajevo ; mais à un moment il y a un décalage avec vivre à Paris et faire de la mode. Pareil pour U2 avec Pavarotti même si ils ont ramené de l’argent…
Ca c’est mon côté chrétien, parce que j’ai été élevé dans une famille mi-chrétienne mi-juive, qui ne supporte pas ce genre de chose. Le côté charité-showbizz me gène, en tant que chrétien tu dois t’engager mais pas le faire sentir. Je connais une concierge dans mon quartier, c’est la plus active sur les trucs de quart-monde, elle connaît tous les clochards de mon quartier, nom par nom et tout de leur vie, et personne ne la connaît cette dame et je sais qu’elle, c’est une vraie militante.
Cyril : Il faut le faire le plus discrètement possible.
Vincent : Surtout nous on est en première ligne. Nous-même quand on en parle on se rend compte que l’on est noyé dans les infos. Je déteste le côté non-engagé et en même temps je comprends certains adolescents, à l’époque, qui se disaient le côté beauf je m’en fous, à travers la new-wave ou le disco. Des fois les discours des rappeurs sur les cités, je trouve ça limite.
Pourquoi tel joueur de foot, par exemple on voudrait que Zidane soit le porte-parole des kabyles, lui il a été élevé par une famille, c’est une histoire unique et personnelle
Cyril : De toute façon il ne doit pas être assez conscient politiquement pour ça déjà…
Vincent : Pareil pour Desailly, il est black il a grandi dans un autre contexte, il va pas représenter comme ça la cause africaine, chacun est un cas particulier. Surtout dans l’univers sportif, moi je vois bien avec mon fils comment ça se passe, la famille doit faire des efforts énormes en déplacement et autres. Ce sont des gens qui ont un parcours individuel fait pour porter l’enfant tellement dur que souvent ils sont mis à mal avec le système autour, souvent ils sont mal vus, les gens disent qu’ils se la donnent parce que leur fils a réussi. Ca me fait penser à un film que j’ai vu récemment sur Arte, Ressources Humaines. Tu vois ce film, tu pleures : un père ouvrier, son fils qui a réussi qui va en stage dans l’entreprise de son père dans la direction, son père lui dit de ne pas manger à la même table que lui car il sera mal vu par les cadres… Tu ressens des relations de ce style qui font pour moi que tout ce qui est engagement est complètement remis en cause à partir du moment où tu vois la réalité de la vie au jour le jour.
Dans les lycées des qu’il y a engagement c’est collectif mais à un moment il faut un porte-parole et ça lui monte automatiquement à la tête, d’une manière ou d'une autre, et ce n’est même pas de sa faute. Moi j’ai vu la cas dans ma génération avec des filles comme Isabelle Thomas qui était dans les manifestations étudiantes, porte-parole et qui de là est rentrée directement au PS.
Je pense que c’est bien d’avoir des petites structures et tout de suite de faire attention à ce côté là. Quand t’es un groupe de rock c’est facile de dire je suis ATTAC à fond, pour moi ça me paraît tellement la logique de la simplicité. Zebda ils ont fait du militantisme avant d’être groupe de rock, ils étaient déjà dedans.
Cyril : Au niveau de leur quartier ils ont monté des trucs…
Vincent : C’est comme les Dupain que je fréquente, ce sont des mecs qui ont toujours été dedans, ils n'ont pas attendu d’avoir un groupe de rock pour être dans des mouvements comme ATTAC, ils connaissent mais y en a d’autres… Noir Désir pour les connaître assez bien je peux dire qu’ils connaissent vraiment pas le fond et qu’ils sont vraiment dedans quand ça les arrange mais après ils retournent tranquilles chez eux, et c’est un peu dommage. Surtout des trucs genre Messier aux Victoires de la Musique, ça m’a vraiment énervé. Ca pourrait faire des années qu’ils aient monté leur propre label et sorti ça en indépendant. Par contre Manu Chao lui chez Virgin il est comme le pape là-bas, c’est lui qui ramène le plus d’argent. Puis récemment il y a eu des problèmes chez Virgin, ils voulaient licencier 70 personnes, et Manu Chao a dit « ah vous licenciez des personnes comme ça, je veux partir alors » ! Il leur met la pression tout de suite, ça c’est un genre de classe car jamais le mec il va te dire je suis rebelle, il l’est dans sa vie. Moi je l’ai vu sur scène quand on tournait avec Susheela Raman, à Bristol en Angleterre. On est resté le lendemain pour le voir jouer en concert devant 300 personnes et sur scène, à 40 ans, même si ce n’est pas une question d'âge car il ne fait ni jeune ni vieux, il était dans une énergie en accord avec lui-même.


J’ai lu que vous aviez notamment participé à la BO de « Un héros très discret » d'Audiard, je trouve que faire des musiques de film pourrait être intéressant.

Vincent : Pour le film d'Audiard il n'y avait que moi mais on a beaucoup participé à des musiques de films en tant qu’interprètes.
En composition j’ai fait avec Jean-Pierre Sluys (qui a enregistré Nude for Love) la musique de I Am Josh Polonski’s Brother, film de Raphaël Nadjari.
Sinon j’ai reçu récemment un proposition de quelqu’un de Rennes qui fait des dessins animés et ça pourrait être quelque chose qu’on puisse faire.

Vincent et Cyril

propos recueillis par undDa et Zool à Rennes le 24.10.2002
mise en ligne : 17.12.2002




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