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La Rumeur peut aujourd'hui être considéré à juste titre comme l'un des groupes de rap français les plus intègres et respectables qui soient. Porteurs de textes rigoureux et emprunts d'une noirceur caractéristique et corrosive, Ekoué, Hamé, Philippe et Mourad symbolisent plus que jamais cette frange dissidente décidée à utiliser le rap pour mieux mettre l'accent sur ce qui fait mal. Position politique radicale, choix artistiques tranchés, La Rumeur dérange et continue de se propager, au gré d'une longue et superbe tournée. Un an après la sortie du chef d'oeuvre L'Ombre sur la Mesure, et alors que le groupe se retrouve traîné devant les tribunaux français par le ministère de l'intérieur, longue et passionnante discussion avec des artistes et des militants hors-norme.


Vos textes mettent souvent en avant une terminologie qui a presque totalement disparu du langage politique en France : les termes de classes sociales, de lutte des classes.

Ekoué : Se revendiquer implicitement ou explicitement du marxisme aujourd'hui ça a effectivement disparu. Dès le moment où tu parles de lutte des classes, tu empruntes une terminologie qui est déjà très marquée politiquement, et tout de suite tu es archaïque, vieux jeu, hors de ton temps ou bien on te sort direct la question des goulags. La propagande capitaliste est suffisamment bien rôdée pour plonger dans la caricature tous les propos un peu marxisants. Alors que la lutte des classes ça n'a rien d'archaïque.


Y'a-t-il des partis ou des associations dans lesquels vous vous retrouvez ?

Ekoué : Oui, le MIB (Mouvement de l'Immigration et des Banlieues, ndlr), le Comité Contre la Double-Peine. On considère que ce sont les seuls qui abordent des problèmes tels que les meurtres en prison, les passages à tabac dans les commissariats, et bien évidemment la double-peine. Ce sont des gens qui sont issus des quartiers, et qui n'enferment pas justement la question prolétaire façon Laguiller ou LCR. Là en soi c'est archaïque, un prolétariat ouvrier des années 60, qui n'a pas évolué aujourd'hui. Le prolétariat c'est les quartiers, et ces associations s'inscrivent vraiment plus dans cette problématique là, à mon sens avec des moyens inappropriés, mais avec une grande conviction militante.

La Rumeur à Poitiers le 08.02.2003

Par rapport au MIB justement, La Rumeur n'était pas présent sur 11'30 contre les lois racistes, ni sur la mixtape Justice en banlieue. C'est le résultat d'un choix délibéré ?

Hamé : Non pas du tout, c'est un concours de circonstances. Au moment de 11'30 on était en enregistrement, on était à peine sorti du premier volet, on préparait le deuxième et donc on n'était pas vraiment dispo. Et puis pour la mixtape je sais qu'ils ont samplé des phrases de Pas de justice pas de paix entre autres, mais ça s'est fait sans nous. Je ne me souviens plus exactement pourquoi. Si on nous l'avait proposé, si on avait pu trouver un espace, on l'aurait fait.


On ne vous a pas non plus vus sur la compilation Sachons dire non sortie en réaction aux dernières élections présidentielles...

Hamé : On nous l'a proposé en nous faisant des petits appels du pied à nous et Casey, et on a dit non. Sachons dire non, le plus consensuel des débats… Ouais ok Le Pen au second tour, mais il y a des trucs qu'on ne peut pas oublier. Nous on a été abstentionnistes au premier et au deuxième tour. Il y avait aussi beaucoup de carnaval dans cette histoire là. On avait l'impression de voir rejouer une mauvaise parodie de l'occupation, Vichy, avec les résistants et tout ça. Je ne critique pas la mobilisation qu'il y a pu avoir, mais on n'a pas attendu les scores de Le Pen pour avoir notre point de vue et notre conscience du racisme. Le discours qui était casse-couilles c'était de placer Le Pen comme détenteur du monopole du racisme. Le Front National c'est un ennemi déclaré, il n'y a pas de problème. Mais jusque là ceux qui nous ont fait subir le racisme avec le plus de dégâts et de carnage, ce sont les institutions. Ce racisme là est beaucoup plus carnassier et beaucoup plus dangereux parce qu'il est du côté du pouvoir et qu'il s'exerce au nom de la loi. C'est un racisme institutionnalisé, avec les lois racistes par rapport au séjour des immigrés, des sans-papiers, les crimes policiers, comme point culminant d'un certain rapport avec les quartiers populaires. Dans les media il y a cette espèce d'idéologie où tu retrouves de manière larvée et latente une sorte de relan colonialiste dès lors qu'il s'agit de parler des quartiers, ou même des revendications ouvrières, et de ceux qui aimeraient avoir un petit peu plus d'oxygène pour affronter la vie tout simplement. Si Le Pen avait remporté les élections, le pays se serait arrêté de tourner et on aurait vu qui… A mon avis il aurait fallu passer un cap, pour redresser la situation. Le Pen au pouvoir c'est pas un truc que l'on appelle de nos vœux, c'est stupide. Mais entre se faire bouffer par un renard ou un loup, on préfère ne pas se faire bouffer du tout, rester en embuscade et s'armer. C'est critiquable, on peut ne pas être d'accord, mais c'est notre point de vue. Et il y en a plein qui ont essayé de s'acheter une virginité politique au passage… On ne veut pas hurler avec les loups. Quelque soit la cause je n'aime pas la promiscuité avec des fils de pute, avec des gens qui nous ont tiré dessus, qui nous ont craché dessus. Point. Si le vote pouvait réellement changer les choses, il y a longtemps que ce serait interdit, comme dit le proverbe.



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