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Il y a cette mode depuis quelques temps dans les médias d'inviter des rappeurs pour "représenter" les quartiers, c'est quelque chose que vous accepteriez ?

Hamé : On ne nous aurait pas invités parce que notre point de vue c'était un point de vue abstentionniste, on n'aurait pas appelé au vote. Après c'est aussi une conception de la soi-disant démocratie dans laquelle on vit, qui est une démocratie de façade, un vernis démocratique... Et puis Le Pen ne pouvait pas passer. Chirac c'est le candidat des multinationales avant tout, le candidat du capital. Pour qu'un parti fasciste arrive au pouvoir, il faut qu'il y ait certains paramètres, des conditions historiques. Le fascisme correspond à des périodes historiques. D'une part à des crises sociales, politiques et économiques, très exacerbées, et d'autre part à une exacerbation très virulente des conflits sociaux de la lutte des classe. Hitler et Mussolini sont arrivés au pouvoir parce qu'effectivement la situation sociale, politique et économique du pays était catastrophique, mais aussi et surtout parce que quelque part dans les rangs des ouvriers ça rougissait. La ligne se rougissait. Y'avait l'URSS à côté, des îlots de révolution, des revendications de plus en plus radicales. Il y a une phrase du Che qui résume ça, et qui dit : "La démocratie parlementaire est le mode de domination que la bourgeoisie choisit quand elle n'a pas peur, le fascisme quand elle a peur". On s'inscrit dans ce genre d'analyse. Et fondamentalement la bourgeoisie n'a pas peur aujourd'hui de la masse et du bouillonnement d'en bas, contrairement aux années 60-70. On vit des temps très réactionnaires, donc un parti fasciste au pouvoir… Si ça avait arrangé les tenants de la thune, les véritables personnes qui ont le pouvoir dans ce pays, ceux qui ont l'argent, les gros capitaux, les Total Fina Elf, les Lagardère, les Dassault, les grosses multinationales françaises, si à un moment donné Le Pen pouvait mieux servir leur intérêts dans une situation donnée, que Chirac, Jospin ou autres, il serait arrivé au pouvoir. Et la situation n'était pas celle-là. Il y a aussi beaucoup de fantasmes autour de ça.


Hamé, tu critiquais ouvertement SOS Racisme dans ton article paru dans le magazine La Rumeur ; qu'est-ce qui vous dérange chez eux ?

Hamé : A peu près tout. Ils se proclament anti-racistes, avec cet anti-racisme de pacotille, un anti-racisme bon enfant, satellitaire du PS, et qui a été un organe de division, d'édulcoration, et qui a contribué à désamorcer le début de la radicalisation des luttes issues des quartiers populaires, qu'on a appelée la "marche des beurs pour l'égalité des droits". Donc l'égalité des droits est passée à la trappe, et on a substitué à ces revendications des espèces de slogan à la Benneton qui ne mangent absolument pas de pain et qui tournent complètement le dos à la réalité sociale. Et puis c'est une association, une organisation politique, qui a été accueillie consensuellement par toute la presse, les milieux politiques, les milieux médiatiques. Harlem Désir (fondateur de président de SOS Racisme de 1984 à 1992, ndlr) a même été reçu par Chirac, le premier ministre de l'époque. Ca veut bien dire ce que ça veut dire : ils se sont imposés comme interlocuteur privilégié de la cause anti-raciste et de la cause des quartiers, mais c'est un titre qu'ils ont largement usurpé pour enterrer les réels problèmes, et pour ne pas qu'une jeunesse des cités organisée claque entre les mains du PS. Donc voilà, ce sont des traîtres.


A propos du magazine justement, vous avez été attaqué en justice... Pouvez-vous nous faire un bref historique des plaintes ?

Hamé : Il y a d'abord eu Skyrock qui a menacé de déposer plainte, pour faire pression sur la maison de disques pour qu'ils retirent le magazine. La maison de disques s'est exécutée contre notre avis, mais ils sont éditeurs, c'est eux qui ont sorti la maille donc ça leur appartient… ça c'est une leçon pour nous. Malgré ça, Skyrock a quand même porté plainte dans un commissariat. Etrangement, deux semaines après, le ministère de l'intérieur dépose aussi plainte. Ce qu'il s'est passé c'est que dans le dossier que Skyrock a monté, ils sont allés balancer aux flics mon article. Donc on a été auditionné dans le commissariat du 13ème pour prendre acte des deux plaintes. Puis silence radio pendant quelques mois, et on apprend la semaine dernière notre convocation pour le 28 mars, pour diffamation publique envers la police nationale.




Le Ministère de l’intérieur poursuit en justice le groupe de hip hop français La Rumeur pour "délit de diffamation publique" envers la police nationale. Cette accusation vise trois passages (ci-dessous, soulignés en gras) de l’article Insécurité sous la plume d’un barbare , paru dans La Rumeur, le Magazine (gratuit de 16 pages, distribué le 29 avril 2002, dans le cadre de la promotion de l’album L’ombre sur la mesure) :

La Rumeur, Le Magazine  

« Les rapports du ministère de l’intérieur ne feront jamais état des centaines de nos frères abattus par les forces de police sans qu’aucun des assassins n’ait été inquiété. »

« Aux humiliés l’humilité et la honte, aux puissants le soin de bâtir des grilles de lecture. A l’exacte opposée des manipulations affleure la dure réalité. Et elle a le cuir épais. La réalité est que vivre aujourd’hui dans nos quartiers c’est avoir plus de chance de vivre des situations d’abandon économique, de fragilisation psychologique, de discrimination à l’embauche, de précarité du logement, d’humiliations policières régulières, d’instruction bâclée, d’expérience carcérale, d’absence d’horizon, de repli individualiste cadenassé, de tentation à la débrouille illicite… c’est se rapprocher de la prison ou de la mort un peu plus vite que les autres… »

« (…) au travers d’organisations comme SOS racisme, crée de toutes pièces par le pouvoir PS de l’époque pour contribuer à désamorcer le radicalisme des revendications de la Marche des beurs : l’égalité des droits devient l’égalité devant l’entrée des boîtes de nuit. La justice pour les jeunes assassinés par la police disparaît sous le colosse slogan médiatique « Touche pas à mon pote ! » ou « Vive le métissage des couleurs ! », etc. »




Vous êtes convoqués en tant que La Rumeur ?

Hamé : La maison de disques est attaquée puisqu'ils sont éditeurs, ce sont les premiers responsables de la sortie du magazine. Et moi, en tant qu'auteur de l'article, je suis cité à comparaître à titre de complice.


Et comment réagit votre maison de disques ?

Hamé : Ils vont se défendre sur la base de la liberté d'expression. Mais ce pour quoi on nous attaque en diffamation c'est la question du comportement de la police, de ses méthodes, des crimes policiers. Tu ne peux pas dire aujoud'hui que les flics sont des assassins, on te fait comprendre que tu n'as pas le droit de le dire. Tu ne peux pas dire que la police humilie, qu'elle agresse, qu'elle sort de la légalité et qu'elle outrepasse ses droits. Et quand bien même elle n'outrepasserait pas ses droits, elle est complètement couverte. Et ça tu ne peux pas le dire. Et c'est ce débat là qu'on aimerait remuer.


Vous comptez relayer l'information concernant le procès ?

Ekoué : Ouais bien sûr. La presse est alertée, les interviews vont fuser. On ne va pas en rester là. Mais pour l'instant on attend de voir comment les choses se passent. Ce sera après ou avant le procès… On nous a conseillé de ne pas le faire avant, éventuellement on va y aller avec beaucoup plus de pincettes avant qu'après.



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