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Vous animez des ateliers d'écriture : vous vous concentrez d'abord sur le travail autour de la langue ou sur les idées ?

Ekoué : Les deux, on considère que les deux sont liés.


Et il y a l'optique rap derrière ?

Hamé : On se concentre dans un premier temps sur du travail d'écriture pure, dans le silence. Il n'est pas encore question de musique ou d'aspect rythmique, de métrique conditonnée par la musique. Sans tomber dans le côté professoral et scolaire. C'est un travail à la fois individuel et collectif, c'est un va-et-vient, des tours de table, de l'auto-critique, en les amenant à être critiques vis à vis de ce qu'ils disent, des thèmes qu'ils abordent. On les incite à ouvrir des bouquins… On ne peut que transmettre ce petit virus là, après c'est à eux de porter ça, de nourrir leur plume, de nourrir leur réflexion, de nourrir leur regard sur le monde, sur leur environnement direct, sur leur histoire, sur eux-mêmes. C'est un travail sur soi, on essaie de les inciter à ça, à casser d'entrée de jeu le rapport que beaucoup de jeunes ont au rap et au format dominant qu'on a bombardé et propulsé entre autres chez nos amis de Skyrock. On essaie d'amener un contrepoint, une alternative. On ne mâche pas nos mots. On est une minorité, mais c'est souvent une minorité qui fait reculer la connerie dominante. On s'inscrit à contre-courant, mais sur un plan populaire. C'est pas une espèce d'alternative élitiste. L'identité et la définition la plus juste qu'on peut donner à notre rap c'est d'arriver à poser les bases d'un rap qui soit réellement populaire, c'est à dire ancré aux préoccupations, aux souffrances, aux douleurs, aux luttes, aux mémoires, du monde populaire. Donc forcément combatif, forcément subversif et forcément alternatif.

La Rumeur à Poitiers le 08.02.2003

Est-ce qu'il est arrivé que des gens viennent vous voir pour vous demander des précisions sur vos textes, s'agissant du 17 octobre 1961 par exemple ?

Hamé : Oui c'est arrivé. Moi c'est un événement que j'ai découvert un petit peu par hasard, au contact de militants issus de l'immigration. Je l'ai donc appris très tard, vers 18-19 ans, sans en avoir jamais entendu parler dans les programmes scolaires. Un massacre en plein Paris de plusieurs centaines de personnes, c'est quand même scandaleux d'apprendre ça comme ça, presque par accident. C'est un épisode qui a subi une chape de plomb, pendant trente ans, avec une censure totale et implacable, ça a été vérouillé au fond d'un placard. Les gens ont sans doute plus entendu parler du métro Charonne parce que c'était des blancs qu'on assassinait, et les Algériens du 17 octobre 1961 c'est une histoire qui reste au fond de la Seine. Mais par la force, la conviction et le travail de certains militants issus de l'immigration, ou pour l'histoire des peuples, ou encore d'anciens militants sympathisants des guerres de décolonisation, cette histoire a fini par émerger, et on connaît la réalité aujourd'hui, depuis 10-15 ans. La petite évocation que j'avais faite dans On m'a demandé d'oublier a interrogé certains.


Ekoué et Mourad Et c'est un rôle que vous assumez ?

Hamé : Oui entre autres. Quelque part c'est aussi le rôle du rap. Etre porteur d'une contre-information, d'une alternative, d'une contre-histoire. De l'histoire des lions comme dit le proverbe : tant que les lions n'auront pas leurs historiens, les histoires de chasse glorifieront le chasseur. Cette histoire des lions, le rap doit s'en faire le véhicule.


Concernant cette autre Histoire justement, l'ambiance années 50-60 de certains morceaux n'est-elle pas un moyen de se réapproprier un moment de l'Histoire de France où les immigrés et les ouvriers n'avaient presque pas la parole ?

Ekoué : Ouais ça peut être vu comme ça... mais je vous avoue qu'on ne l'a pas cogité comme ça. Que ce soit les DJ ou nous, on est nostalgique d'un certain cinéma français, les dialogues d'Audiard, la musique en noir et blanc. C'est aussi un peu pour marquer un retour vers des influences différentes, plus filmiques.


Est-ce que vous avez fait écouter Le cuir usé d'une valise à vos parents ?

Ekoué : Bien sûr. Ils ont vu le clip, et on le leur a fait écouter comme tout le reste de l'album. Forcément c'est un morceau qui parle. C'est leur histoire en ligne directe, et donc la nôtre aussi.


Et c'est des choses dont vous parlez avec eux, en famille ?

Ekoué : On ne parle que de ça. Dès le moment où le débat a été soulevé… on considère qu'avec ce qu'on ne nous a pas appris dans l'école républicaine, il est de notre devoir de les interroger. On aimerait entendre de leur bouche que la France que l'on connaît aujourd'hui, dans toute sa répression, elle a été la même à leur époque, si ce n'est pas pire. Et forcément quand t'es jeune ils n'ont pas envie de te confiner dans ce discours là parce qu'ils savent les dérives que ça peut engendrer. Maintenant petit à petit ils y arrivent.



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