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Hamé, tu fais dans Le cuir usé d'une valise cette évocation du "procès des agitateurs d'une usine embrasée"...

Hamé : C'est un petit peu pour redresser un tort, de l'image qu'on nous a très souvent présentée de nos parents, comme des personnes qui ont rasé les murs, courbé l'échine, qui n'ont surtout pas parlé, pas fait de vagues. C'est très loin d'être la vérité. Les franges immigrées de la classe ouvrière ont toujours fait partie des plus combatives. Renault-Billancourt dans les années 60-70 c'est 70% de main d'œuvre immigrée, et à l'époque on disait : "Quand Renault s'enrhume c'est toute la France qui éternue". Ca veut bien dire ce que ça veut dire. C'est un bastion ouvrier très combatif, et d'ailleurs c'est pour ça qu'on l'a liquidé rapidement, parce que c'était un pôle attractif de luttes, qui foutait trop la merde et freinait trop de choses par rapport aux réformes réactionnaires du gouvernement en place. C'est ce genre de bastion là qu'on a supprimés. Il y avait une présence très forte et très politisée des immigrés : Arméniens, Polonais, Italiens, Sénégalais, Algériens, Marocains, Chinois, Vietnamiens, Pakistanais, Hindous, … Ce visage là on nous le présente très rarement. C'était peut-être rappeler de manière un peu allusive qu'effectivement l'immigration, la déportation économique, l'exil, le déracinement, c'est beaucoup de douleurs. On a des exemples vivants dans nos familles. Une date de leur vie très difficile à vivre. Mais il n'y a pas que cette facette, il y a aussi des poings qui ont été brandis. Nos parents ont aussi pris le maquis. Moi je suis Algérien d'origine, et historiquement on sait ce qui s'est passé en Algérie. Au nom de quoi il ne faudrait retenir que certains épisodes ? C'est ce qu'on appelle la désinformation, du mensonge par omission. On va exacerber un aspect en occultant l'autre.


Philippe dit "j'ai mon avis sur les suites des colonisations"... on pense forcément à la situation en Côte d'Ivoire aujourd'hui...

Ekoué : Arrêtons de parler de néo-colonialisme, puisque là on se trouve dans des formes aussi archaïques que les pères blancs qui viennent évangéliser ces bons vieux négros. Ces ressortissants français qui nous sortent des bons vieux discours comme "oui cette terre nous appartient" me rappellent étrangement les pires heures de la colonisation. On est en plein dedans. Et avec une indécence des media qui nous balancent ça dans la gueule en croyant que ça va pas faire réagir les gens... mais là on est vraiment dans le "y'a bon Banania" puissance 10000.


Hamé, à la fin de Premier matin de novembre, tu parles de "mauvais bergers qui ont accordé leur violon au diapason du colon" ; il s'agit de la fraction du FLN qui est arrivée au pouvoir en 1962 ?

Hamé : Oui, cette bourgeoisie spéculative corrompue qu'on retrouve d'ailleurs dans tous les pays d'Afrique et du Tiers-Monde, les laquets de l'impérialisme dans leur propre pays, les pions aux bottes du quai d'Orsay, de Washington, de Berlin… Ces gens là ont en commun avec le pouvoir occidental de partager la même peur que ces brasiers renaissent. C'est assez révélateur. Le morceau se termine par l'extrait d'un film qui s'appelle Chroniques des années de braise, un film algérien de 1975, un peu prophétique. C'est dit en arabe mais ça veut dire en gros "Quand un peuple aspire à sa liberté, force aux chaînes de se briser". C'est une phrase que je trouve éloquente.

La Rumeur à Poitiers le 08.02.2003

On ne parle presque plus de l'Algérie dans les media français...

Hamé : Juste des petites brèves vite fait… Je crois qu'en Algérie il y a deux trucs qui tuent plus qu'autre chose. D'une part la politique économique d'un gouvernement corrompu qui amasse et amasse, qui privatise, qui fait des appels d'offres à des grosses entreprises étrangères, et qui laisse son peuple croupir dans la misère. Elle ne produit plus rien et a complètement dépossédé ce pays de ses richesses naturelles et humaines, en les bradant à des intérêts privés étrangers. Et puis d'autre part la barbarie et la violence d'une fraction de cette bourgeoisie là, parce que moi je tends à dire que le FIS et le GIA sont des fractions des oppresseurs, qui utilisent une violence et une cruauté féodale, et qui poussent pour arriver au pouvoir. Ce sont essentiellement ces deux trucs là qui tuent le plus en Algérie.


Y'a-t-il des mouvements d'opposition conséquents en Algérie ?

Hamé : Ouais, très forts. Mais ça non plus on ne va pas l'exposer. Je sais que dans les années 96-97 il y a eu une des plus grandes mobilisations de femmes à Alger, il y a eu plus d'un million de personnes dans la rue pour réclamer la démocratisation du pays et obtenir des revendications progressistes, et il n'y a pas eu d'écho dans les media. Ca donne envie de les brûler, les media. Ca on n'en parle pas. Effectivement le sang qui coule, les villageois qui se font égorger, c'est peut-être sensationnel et ça fait partie de la réalité algérienne, mais s'il n'y avait pas ces résistances populaires là, l'Algérie serait encore plus à genoux, vraiment au fond. La situation n'est pas enviable, loin de là, mais ce serait encore pire sans ces résistances, ce contrepoids. Il est en recul, en perte de vitesse, et un peu isolé, mais il existe encore et il y a beaucoup de choses qui tiennent grâce à lui. Et puis il y a des convergences objectives entre l'oppression de l'Etat et les exactions du GIA ou du FIS. Un petit exemple, à Alger il y a une ligne de bus publique où il y a eu des attentats émanant d'extrêmistes. Par résistance, les conducteurs, les contrôleurs et tout le personnel ont continué à faire fonctionner cette ligne. Ca continuait, et par découragement beaucoup ont baissé les bras et cette ligne a fini par fermer. Et sur les cendres de cette ligne, il y a une ligne privée qui arrive, venant d'un constructeur européen suite à un appel d'offres, et il n'y a plus de bombes et elle est super-protégée… Il y a des convergences, ce n'est pas le GIA et le FIS d'un côté, c'est beaucoup plus imbriqué. Sous le gouvernement de Zeroual (Liamine Zeroual, président algérien de 1995 à 1999, ndlr) il y avait sept ministres du FIS, dont le ministre des privatisations. Ce ne sont pas les bons contre les méchants. Le clivage qui me semble le plus juste c'est le peuple contre les oppresseurs.

Philippe et Hamé

Tu as eu l'occasion de rencontrer des artistes algériens exilés en France ?

Hamé : Non, jamais. On est un groupe qui commence un petit peu à prendre de l'envergure, mais on n'a pas ce qu'on peut appeler une renommée. On fait notre bonhomme de chemin, c'est en train de prendre, mais on n'a pas grillé les étapes. On a refusé plein de trucs qui auraient pu nous propulser en 97-98, mais qui nous auraient baisé tout de suite après. C'est un travail de longue haleine qu'on fait. Mais je suis friand des créations du bled, et pas seulement d'Algérie… Au Sénégal, au Mali il y a de grand écrivains, en Amérique du Sud… Partout où quelque part les gens résistent. Je pars du principe que là où il y a souffrance, il y a résistance. Elle peut être passive ou plus ou moins active, c'est une question de degré, mais je pars de ce principe là. On est assez ouvert, pas enfermé seulement sur nos quartiers ou le bled. On se positionne à partir de là, mais c'est pour élargir ensuite à un truc plus global.


Il y a beaucoup de rappeurs en France qui parlent de religion dans leurs textes, et de l'Islam en particulier, quelqu'un comme Kery James...

Hamé : Je préfère laisser ça dans la cellule du privé. J'ai beaucoup de respect pour ceux qui ont une foi, qui la pratique, quelque soit la religion, et qui ont su en tirer des leçons humanistes, de partage, de mise en commun, et d'ouverture sur les autres et sur le monde. Que ta foi, que tes partis pris et tes principes ne t'empêchent pas de te confronter à l'altérité. Ca je le respecte complètement. Maintenant c'est pas des choses qu'on souhaite forcément mettre en avant, parce que malheureusement ça devient un peu gonflant dans le rap cette caution que certains s'achètent, en en faisant un élément marketing. C'est de l'impudeur complète. Avec cette espèce d'arrogance que certains peuvent avoir par rapport à l'Islam, en se mettant à juger ceux qui leur ressemblaient il y a quelques mois. C'est un petit peu l'excitation des néophytes, qui viennent d'arriver dans le bain. Il y a des papas, des papis, qui pratiquent ça depuis 40-50 ans, et qui leur mettraient plein de fessées. Nous c'est pas qu'on soit plus terre-à-terre dans nos textes, mais tu ne peux pas tout mélanger. Tu peux avoir des trucs intimistes où tu te dévoiles un petit peu, mais après c'est une question d'équilibre.



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