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Avec La Rumeur, y'a-t-il un public particulier, une certaine catégorie de gens que vous aimeriez voir toucher par votre musique ?

Hamé : Pas particulièrement. On essaie de s'adresser à l'intelligence des gens. C'est pas une mince affaire, est-ce qu'on le fait bien ou mal je ne sais pas, j'ai plutôt l'impression qu'on avance dans la bonne voie. On s'adresse avant tout à ceux qui ont des cicatrices et des colères en commun avec nous. On a déjà été surpris de voir que des gens qui apparemment n'étaient pas issus du même horizon, du même environnement, se sont sentis profondément touchés par ce qu'on pouvait dire au détour d'un texte ou par un angle d'approche bien particulier, et qui nous l'ont fait savoir. Ca t'amène à relativiser. On n'est pas communautariste. Je suis rebeu et ne veux pas m'adresser qu'aux rebeus, Ekoué est renoi et ne veut pas s'adresser qu'aux renois, notre communauté est une communauté de convictions, de cicatrices, et de colères. Au contraire nous on aspire à casser ces espèces de clivages artificiels, d'un côté les jeunes, d'un côté les vieux, d'un côté les quartiers, d'un côté les bourgeois… Si on peut être entendu par n'importe quelle oreille c'est encore plus fort. Les codes du hip-hop, les débats interminables sur le flow, etc, on n'a pas le temps. Je ne prétends pas détenir la vérité ou la définition la meilleure par-dessus les autres du rap, mais à notre sens c'est une des définitions qui essaient d'anoblir le rap, de lui enlever sa plume dans le cul, son nez rouge et sa perruque. Et c'est ça que 95% de la scène rap française a fait, se mettre sur le trottoir et danser sur un podium avec une plume dans le cul. Beaucoup de rappeurs ont fait ça, et parmi les plus hardcores et les plus radicaux d'il y a dix ans. On ne va pas citer les noms... Les Non-soumis à l'Etat, L'argent pourrit les gens, Les damnés de la terre, etc. On les prend au mot. C'est une des dernières paroles qui nous restent... J'irais même plus loin : si tu prétends faire du rap et que tu ne marques pas de points pour les tiens, tu ne nous intéresses pas. C'est aussi simple que ça. Ca peut paraître lapidaire, mais le "ouais mais il y a de la place pour tout", ce n'est pas la question. Pour qui tu marques des points ? Pour l'industrie du spectacle, pour ton propre compte banquaire, pour l'industrie de la bijouterie, pour certaines marques de voitures allemandes, … Tu ne nous intéresses pas, on estime que tu es de l'autre côté de la barrière. Nous on a notre ton, notre manière d'aborder des thèmes et des situations, notre manière d'écrire, mais ce n'est pas forcément la seule pour s'inscrire dans ce débat là. Par le sarcasme, par l'humour, par la légèreté, tu peux être très violent. Ca peut faire très mal quand les mots sont bien maniés et touchent les bonnes cibles. De la même manière, des textes intimistes peuvent être très puissants. Peu importe le ton, et au-delà le genre musical, et au-delà l'expression artistique, et au-delà les acteurs dans une société. Moi j'ai dix mille fois plus de respect pour un syndicaliste de la CGT, qui est traditionnellement ancré aux luttes et ancré au peuple, que pour les petites prostituées du rap. Et je peux avoir beaucoup plus de respect pour un groupe de rock ou un groupe de ska qui reste ancré lui-aussi aux préoccupations, aux souffrances, aux douleurs, et aux espoirs du peuple, que pour n'importe quelle pute du rap. Sans problème. Faire du rap n'est pas un gage de vertu. Moi je ne me lève pas en pensant rap, je ne chie pas en pensant rap, je ne prends pas ma douche en pensant rap… Les rapports consanguins on laisse ça aux minots qui n'ont pas encore assimilé complètement le délire. A une période j'étais comme ça, quand j'avais 15-16 ans et que j'écoutais Public Enemy, avec un côté un peu idolâtrie. Mais après tu relativises, tu élargis ton champ d'horizon, et tu es capable de tirer vraiment l'essentiel. Le monde est grand, l'Humanité est nombreuse… Et il faut être tous les soirs un peu moins con. Ca ce sont les grandes leçons qu'on a pu tirer de la pratique de cette musique, et qu'on entend encore affermir, mûrir, et faire éclore, pour donner plus d'impact.

La Rumeur à Poitiers le 08.02.2003

On voit très peu les membres de La Rumeur sur des compilations, des albums d'autres artistes, hormis Ekoué qui fait quelques featurings...

Hamé : Il y a plusieurs choses. Déjà celui qui a eu les premières expériences discographiques dans le groupe c'est Ekoué, avec les autres tartuffes là (rires). J'ai pas envie de les citer. J'ai fait quelques featurings mais nettement moins. Et puis Ekoué il est dans le 18ème à Paris depuis une dizaine d'années à peu près, et donc il est beaucoup plus amené à croiser les acteurs de l'underground du circuit parisien. Moi depuis onze ans que je suis à Paris je suis banlieusard, j'ai vécu à Nanterre et Argenteuil aujourd'hui, et je suis un petit peu en retrait. Philippe pareil. En 1996, quand on réfléchissait au concept de la trilogie, celui qui était le plus apte à assumer un projet de maxi cinq titres c'était Ekoué, avec ses expériences de studio et de scène. Donc naturellement il est parti un petit peu en éclaireur et en ambassadeur du groupe. Et ce n'est qu'au bout de trois ans qu'on a découvert les autres facettes du groupe avec nos maxis respectifs. Donc la première impression du groupe c'est Ekoué qui l'a marquée au fer rouge avec le premier volet.


Vous êtes beaucoup sollicités pour des featurings ?

Hamé : On en refuse plein, tous les mois, presque tous les jours ! Des compils, des mixtapes, des bandes originales de film… On nous a proposé de faire Le boulet, Nid de guêpes. Même déjà à l'époque de la trilogie on refusait des trucs, on ne voulait pas s'égarer et tomber dans la marre aux crocodiles. A l'époque on nous proposait des Nulle part ailleurs, des plans qui sentaient le souffre. On ne s'estimait pas encore prêt, on a préféré apprendre dans l'ombre, forger nos armes dans l'underground, dans la soixantaine de concerts qu'on a faits pendant la trilogie.


Comment vivez-vous et analysez-vous le fait d'être signés sur une major ? Est-ce une position qui vous convient ?

Hamé : L'argent c'est le nerf de la guerre. Nous on est dans une major, une maison de disques, et on a une plainte de Skyrock et un procès avec les keufs, et pourtant on ne nous a pas rendu nos contrats. Parce qu'il y a autre chose derrière. Il y a des résultats concrets : ils n'ont pas perdu d'argent, c'est à dire que les frais engagés dans la production ont été récupérés, et depuis 3-4 mois ils font du profit. Avec le fait que Noir Désir nous aient appelés, avec les Transmusicales, la presse unanime, ils ont l'impression de tenir un truc qui va éclore sous peu. C'est l'analyse que je fais. On ne leur amène que des embrouilles avec les plaintes et le procès, mais malgré ça ils continuent à nous soutenir. On a fait une demande de budget pour enregistrer des titres et faire la réédition, et ça s'est fait sans problème. Ils ont leurs intérêts à défendre, et leurs intérêts en ce moment sont convergents avec les nôtres. On efface l'ardoise. Et ça c'est une dimension qu'il faut prendre en compte quand t'es un temps soit peu dans des rapports de business avec des gens. On ne prête qu'aux riches, et finalement une major ce n'est pas autre chose qu'un banquier qui te fait des prêts à taux zéro, et qui ne te prête que si tu es capable de rembourser et de leur faire gagner de la thune. Cette réalité là il faut bien l'avoir en tête, et on en n'est pas détaché. Et puis on n'est pas des saints, on sait l'importance de l'argent. Moi j'ai envie de tirer le maximum de fruits de notre travail, c'est légitime. Aujourd'hui on a un contrat de production, mais si on arrive à s'émanciper financièrement, demain ce sera un contrat d'édition, et puis après-demain ce sera un label indépendant, et puis après ce sera un contrat de distribution, où on gèrera tout de A à Z, du point de vue contractuel. On aspire à ça, à nous prendre en charge le plus totalement et le plus largement possible.


propos recueillis par PJ et JB au Mans le 15.03.2003
mise en ligne : 07.04.2003




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