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En tournée internationale pendant toute l'année 2003, la nouvelle formation d'Asian Dub Foundation présentait son nouvel album "Enemy of the enemy" à travers des concerts explosifs et à guichet fermé. Après avoir interviewer Dr Das et Pandit G en juin 2002 ainsi que les deux nouveaux chanteurs du groupe, Aktarvata et Spex, en décembre 2002, la venue d'ADF en France nous donnait une excellente occasion pour rencontrer d'une part Chandrasonic afin de discuter du dernier album et de sujets d'actualité, d'autre part les percussionnistes Rocky Singh et Prithpal Rajput (alias Cyber), nouvellement intégrés au groupe.


La plupart des critiques du nouvel album que nous avons lues insistent beaucoup sur l'aspect musical d'Asian Dub Foundation et très peu sur vos textes...

Chandrasonic : Pour parler honnêtement je ne vois aucune différence entre la musique et les textes. La musique est les paroles, et les paroles sont la musique... Donc ça ne me pose aucun problème. En réalité nous trouvons cela très bien que l'on parle un petit peu de notre musique pour changer, plutôt que de réduire ce que l'on fait au soit-disant contenu "politique" de nos chansons. Donc je préfère qu'on parle de la musique pour elle-même, ça fait contrepoids. En un sens chacun peut être une personne que l'on qualifiera de "conscient", et ce dans n'importe quel domaine : un artiste conscient, un journaliste conscient, un balayeur public conscient... Il est possible de s'interroger, de s'informer et de diffuser de l'information dans tous les domaines de la vie. Je pense que la musique est un domaine particulier car un musicien touche les gens à plusieurs niveaux : à un niveau cérébral, conscient, mais aussi à un niveau physique. Mais la plupart des journalistes veulent réduire notre musique à une simple catégorie, qui est bien souvent le soit-disant contenu "politique" de nos chansons, sans aucune réflexion sur ce que nous disons exactement. Alors que bien souvent, je pense que nos paroles se suffisent à elles-mêmes, puisqu'elles sont bien ciblées.


Nous voyons Enemy of the enemy comme un album très dur, hardcore, peut-être plus que les précédents.

Chandrasonic : C'est votre interprétation et il m'est assez difficile de répondre à cette question... Ce nouvel album est sans doute plus sombre, certaines chansons le sont en tout cas, un peu plus lourd en terme de son. Mais ce n'est pas le résultat d'une décision ou d'un processus conscient. Quand j'écoute RAFI's revenge maintenant, je me dis qu'il est aussi plutôt hardcore. Dans Community Music, l'accent est davantage mis sur les cordes, sur la guitare, et sur une musique plus ouverte, avec des cuivres par exemple. Mais le prochain album sera également différent. On ne peut pas conceptualiser, formaliser, enfermer dans un système notre évolution. Le prochain album sera je pense vraiment celui de la nouvelle formation, vraiment celui du groupe, car Enemy of the enemy, pour plusieurs raisons, correspond à un contexte précis, dans l'enregistrement et la composition.


Dans Fortress Europe, vous dîtes "This generation has no nation"...

Chandrasonic : Oui, parce que dans la réalité, les pays n'existent plus. Tout tourne autour d'une économie mondiale. Et le pouvoir, le véritable pouvoir, est également international. Je ne dis pas que les gens ne pensent plus en termes de nation ou de région, mais simplement que ceux qui naissent aujourd'hui grandissent et vont grandir dans un monde où les nations et les frontières n'ont pas une réelle existence, en termes d'argent et de pouvoir bien-sûr, car pour ce qui est de la circulation des humains, les frontières et les restrictions n'ont jamais été aussi fortes... et c'est le thème de cette chanson.


A quoi fait référence le titre 19 rebellions ?

Chandrasonic : A une série de rébellions qui ont eu lieu dans des prisons brésiliennes. Pour la création du morceau, nous connaissions un Brésilien qui travaille avec les prisonniers et avec des artistes ; il a rassemblé plusieurs rappeurs autour de ce thème, il organise des discussions, et c'est très intéressant.

Cyber et Chandrasonic

Dans le titre La Haine, on trouve une réflexion sur la revanche, la vengeance physique contre les fascistes...

Chandrasonic : Oui, le morceau fait référence au moment exact du film de Kassovitz où Vinz pointe de son arme un skinhead dans la rue.


On a trouvé intéressant de faire le parallèle avec le titre TH9 que vous chantiez en 1995 et où vous disiez : "There are many different languages spoken in this land, but only one language that the fascists understand. So why don't you kick the fuckers in the head ?"...

Chandrasonic : C'est très intéressant (sourire). J'aime beaucoup le parallèle que vous avez fait, le lien entre les deux morceaux... Et une autre chose très intéressante, pour approfondir ce parallèle, est que le show que nous avons fait pour présenter le film commençait par TH9... Concernant TH9, ce morceau correspondait à un contexte mais aussi à un lieu très précis : les conflits dans le quartier Tower Hamlets à Londres au début des années 90. Dr Das avait écrit les paroles de cette chanson, et elles reflètaient une attitude et un état d'esprit particuliers à un moment précis. J'ai pour ma part écrit les paroles de La Haine, qui sont ma propre interprétation de ce qui se passe dans la tête de Vinz à ce moment précis du film. Le parallèle est vraiment intéressant, et reflète aussi notre envie et ce qu'il y a de bon dans le fait d'avoir des points de vue différents, à différents moments, dans différents contextes.


Concernant votre spectacle La Haine, peut-on espérer le trouver sous une forme audio ou vidéo ?

Chandrasonic : Oui nous en avons parlé avec Kassovitz, et j'aimerais beaucoup... Une réédition du film en DVD sortira très certainement accompagnée de notre musique. Je n'ai aucune idée de la façon dont cela peut se faire mais j'en meurs d'envie (rires).


Nous avons lu que le titre Cyberabad faisait référence à Hyderabad.

Chandrasonic : Hyderabad est une ville d'Inde située dans la région d'où est originaire mon père. C'est la Silicon Valley indienne, que l'on surnomme "Cyberabad", car c'est le haut lieu de la technologie informatique en Inde, qui est un grand exportateur de matériel informatique. J'aime associer l'Inde à cela, bien plus qu'à ce que j'appelle le "tourisme hippie". L'Inde est un lieu de sciences, de philosophie, d'astronomie... Un observatoire spatial de la NASA porte le nom d'un grand astronome indien, Chandra, qui est également mon nom. J'aime associer toutes ces choses, car ce n'est pas la facette de l'Inde que les gens connaissent. L'Inde n'est pas associée à cette modernité scientifique ; Hyderabad n'est pas un lieu visité par les touristes puisqu'on n'y trouve pas de vieux temples et de t-shirts représentant Shiva... Nous avons toujours voulu faire une chanson avec ADF pour prendre ça à rebours et parler différemment de l'Inde. Et c'est un titre instrumental, qui dans son déroulement, dans la rythmique, évoque aussi le rythme mécanique et routinier de l'industrie.


Tony Blair est aujourd'hui le grand allié des Etats-Unis...

Chandrasonic : Nous nous en étions déjà pris à lui dans le dernier album, dans la chanson Real Great Britain. Le nom de travailliste ne veut strictement plus rien dire. La Grande-Bretagne est totalement dominée par les multinationales et la finance mondiale, et la majorité des décisions-clés sont prises par des gens qui n'ont pas été choisis par le peuple et élus démocratiquement. Donc concernant cette guerre... Le système de défense militaire britannique est américain. L'Angleterre est le 51ème Etat américain depuis maintenant un certain temps, en termes de défense et d'organisation militaire, ce qui place le pays dans une situation extrêmement ambiguë. D'un côté de très nombreuses entreprises sont tournées vers l'Europe et associées aux autres pays européens, et de l'autre l'armée est complètement à la botte des Américains. J'ai lu à ce propos quelque chose de très intéressant concernant le réseau d'écoute Echelon, grand système d'espionnage mis en place par les Américains au moment de la guerre froide et qui sert aujourd'hui d'instrument d'espionnage économique. Le Parlement européen s'est saisi de la question, mais la Grande-Bretagne ne signera pas quoi que ce soit, puisque des antennes sont situées en Angleterre et que le pays partage tous ses renseignements secrets avec les Américains. Voilà la clé du problème, je pense. Rien ne sera fait contre Bush, c'est impossible ; aucun premier ministre, qu'il soit travailliste ou conservateur... Seul un radical pourrait changer les choses, et prendre le risque de se positionner contre les Américains. Alors évidemment les gens se posent un tas de questions : "mais pourquoi Blair s'aligne-t-il sur cet idiot ?", "pourquoi est-il incapable d'avoir une ligne de conduite indépendante ?". Mais ces questions viennent uniquement du peuple, et ce n'est certainement pas le Parlement qui va les poser...


Y'a-t-il des gens à se positionner contre Blair ?

Chandrasonic : Bien-sûr, énormément, et plus que jamais ; je n'ai jamais vu une telle mobilisation. C'est fantastique, surtout chez les jeunes, ceux qui ont aujourd'hui 14 ou 15 ans, et qui savent qu'ils vivent un moment important dans leur vie. Ils s'organisent, des débats sont lancés... et c'est comme ça que le changement peut venir, tout commence comme ça. Je suis optimiste, plein d'espoir, il ne faut pas s'arrêter là.



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