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Yoda est un des trois rappeurs de La Calcine, groupe auteur d'un excellent premier album, "Des maux s'insèrent", paru chez Sriracha en octobre 2003. Flows carrés, sons parfaitement produits et scratchs omniprésents, La Calcine sert un rap classique servi par des textes au retentissement considérable, sincères et mesurés. Yoda, la voix grave de La Calcine, nous raconte ici l'histoire du groupe et son fonctionnement, nous fait part de ses envies, et revient sur quelques unes des phrases les plus marquantes de l'album, comme autant de maximes sujettes à des interprétations multiples.


Peux-tu nous raconter l'histoire de La Calcine ?

Yoda : Moi je fais les lights pour Lofofora, je travaille avec eux depuis un bout de temps. La Calcine, à l'origine, est un groupe un peu hardcore. Le backliner de Lofofora était le batteur du groupe, et il m'a présenté à Arno, Midji et à un guitariste, qui formaient à la base un groupe métal. Moi j'étais plus orienté rap, mais Arno développait aussi du rap de son côté. Donc voilà les faux-semblants de La Calcine, le départ. Ce qu'il s'est passé c'est que notre batteur a déménagé et qu'on n'a pas pu continuer. Et avec Arno on s'est dit "tu sais quoi on prend deux platines, un disque, un DJ, et c'est terminé". On fait de la musique, on a des choses à dire. Que ce soit du métal, du punk, de la salsa ou du reggae. Moi je ne suis pas noir, je n'ai pas une voix de kebla a faire du reggae, donc qu'est-ce qui m'a parlé le plus ? Même si je kiffe le hardcore et le rock, mon identité elle s'est mise dans le rap, parce que c'est ce que je fais tous les jours. C'est inconscient, c'est quelque chose que j'ai développé au volant de ma voiture. J'entendais des mecs rapper, Assassin, NTM, et je rappais dessus en faisant "vas-y ton texte c'est de la merde" (rires). Et c'est comme ça que tu commences l'histoire. Donc on a arrêté le métal pour faire du rap... Mais La Calcine est devenu un groupe hip-hop à part entière à partir du moment où on a rencontré Rilci. C'était un DJ qui était autour de nous, et qui nous a proposé tout simplement de répéter chez lui. Du coup avec Arno on s'est retrouvé là-bas, et Midji qui était le bassiste est venu nous retrouver car il écrivait aussi des raps. Voilà comment on a créé La Calcine.


C'était à quelle époque ?

Yoda : Ca c'était en 1999. Ca faisait un an qu'ils répétaient plus ou moins ensemble, et moi je suis arrivé à ce moment-là. On a répété un an comme ça, à écrire des morceaux plus qu'autre chose puisqu'ils avaient des problèmes pour définir leur musique... Ils avaient créé un univers qui était bien à eux musicalement, et c'est pour ça que ça m'a intéressé. A partir du moment où le batteur, qui tenait le groupe, est parti... Moi je ne suis pas musicien, et je ne me voyais pas tenir un groupe sans comprendre la musique. Déjà dans le hip-hop avant que je comprenne les temps, les beats calés... (rires). J'ai toujours rappé en l'air, en freestyle. Il y a plein de choses que tu te mets à calculer. Au jour d'aujourd'hui, après avoir fait l'album et tout, je comprends beaucoup plus ce qu'est la musique. Mais si je n'avais pas participé à tout ce qui s'est fait sur l'album, que ce soit la prise de son au moment où on accouchait les instrus, la prise de voix, les petits samples rajoutés, etc, je n'aurais pas cette vision là. Il fallait par exemple caler des voix pour les backs, donc on a fait de l'edit. Je me la raconte pas genre rappeur qui rappe super bien, non, on est des branleurs comme les autres (rires). Seulement nous on a la vérité de le dire. On n'a pas hésité à remettre des trucs qui n'étaient pas carrés, parce qu'on n'a pas dix ans de rap derrière nous, on n'a pas fait d'école de musique, on est encore à apprendre comment écrire un texte. Mais on est passé par des écoles différentes. Moi je suis passé par l'école Djamal, Kabal. Djamal m'a dit : "Yoda, tu sais rapper, t'es un vrai MC, mais seulement en freestyle ! Maintenant tu vas apprendre à écrire !". Donc pendant six mois il m'a cassé les couilles tous les jours derrière mon dos (rires). Quand on a enregistré PMGBO pour l'album Dur comme fer de Lofofora, c'était la première fois qu'Arno et moi on rentrait en studio. Midji n'avait pas pu être là. On s'est retrouvé au milieu de pointures, des mecs qui chantent depuis des années, et nous on était les outsiders, et on flippait ! Ca nous a poussé au cul et ça nous a donné envie de continuer, mais sur le moment on n'était pas fier ! (rires) Quand on a vu poser Djamal et D', on s'est dit "Ah d'accord, eux ils en sont là ?!".


Vous avez chacun un rap très différent.

Yoda : Midji et Arno ont vraiment un style à eux. Midji a un style décalé, c'est quelqu'un qui a un flow qu'il a encore du mal à maîtriser, mais le jour où il va le maîtriser et qu'il sera vraiment à l'aise il va tout défoncer. Arno a un style plus basique, mais une écriture tellement flagrante qu'il n'y a rien à dire, il va droit au but. Pour moi c'est lui qui est le plus en avance dans La Calcine, parce que ses textes te touchent obligatoirement. L'alchimie des trois donne un truc sérieux, et on est fier de ce premier album. On s'est autoproduit, on a travaillé sur du matos pas cher, on ne connaissait rien. Et quand on a eu des retours positifs on n'en revenait pas. On a fait ça dans un délire de potes, on fait de la musique comme n'importe quelle personne qui fait de la musique en bas de chez lui. Au début on faisait des anniversaires, on arrivait dans la soirée d'un pote, on rappait trois textes et on avait gagné notre soirée (rires).


Vous travaillez ?

Yoda : On a tous un taf. Moi je suis intermittent. Donc on attend pas après le rap pour vivre, on fait du rap parce qu'on kiffe ça. Si le truc est abouti et que des gens trouvent ça bien, on est content ! C'est ça la musique. Qu'il y en ait deux ou trois qui nous disent "c'est d'la bombe", bah c'est cool ! C'est d'la bombe comme des gens qui font un webzine, qui s'investissent dans quelque chose. Pour moi c'est ça qui est important. On n'est pas meilleurs que les autres... il y a seulement ce qu'on voit et ce qu'on vit tous les jours, et si des gens se retrouvent dans ce qu'on fait, c'est qu'on les a touchés et qu'ils sont dans la même réalité.


A qui avez-vous fait appel pour les compositions ?

Yoda : A Dawan, qui fait partie du possee Assassin. Il nous a aidé et a fait des instrus, ça a été une perle pour nous. Avec Toty ça a été pareil à une époque... même s'il est sorti du projet, j'ai un gros respect pour lui. Donc il y a Dawan, et un pote à nous qui s'appelle Bagoo, qui a fait Ca sent pas l'soleil. Il commence à faire des instrus. Il se disperse un peu dans beaucoup de choses, mais il a des instrus de fou, il a beaucoup de matière. Dawan est très productif, il avait préparé beaucoup de choses. On est allé chez lui écouter des boucles, des instrus. On demandait "ça c'est à quelqu'un ? non ? on prend !" (rires). On a choisi un morceau, deux morceaux, et on s'est retrouvé avec huit morceaux de Dawan ! Même lui au début il n'était pas parti pour nous faire un album ou s'occuper de La Calcine. C'est venu naturellement... En fait tous les gens avec qui on a travaillé c'était assez compliqué. A un moment on s'est posé la question, on s'est dit "qu'est-ce qu'on branle ?". Mais avec Dawan, ça l'a fait, et en six mois de boulot on avait huit morceaux.


Et comment s'est passé l'enregistrement de l'album ?

Yoda : On a eu de la chance, on est tombé sur le mec qui avait mixé l'album de Lofofora. Je suis arrivé chez lui en lui demandant "Hey y'a pas moyen de bosser la nuit dans ton studio ?", ambiance un peu ghetto-style (rires). Le mec aurait pu nous dire de dégager, mais même sans avoir encore rien écouté il était d'accord, à partir du moment où on avait un vrai ingé son. On pensait à Reptile, mais à ce moment-là on n'avait pas encore osé l'appeler. "Salut on s'appelle La Calcine, groupe de hip-hop Sriracha, ça te branche ?", et le mec a répondu qu'il était ok. Et je n'ose même pas vous dire le salaire qu'on lui a donné, parce que je ne voudrais pas qu'après des mecs pensent qu'il n'est pas cher ! On a pu travailler avec des vrais professionnels, et on a vraiment kiffé. On a quand même galéré, l'album était mixé toutes les nuits, de huit heures le soir jusqu'à cinq heures du matin. Mais c'était une pure expérience, on a rencontré des gens comme nous, dans la même optique.


Les scratchs sont très présents sur l'album.

Yoda : Il s'agit de revenir à une base de ce qu'était le hip-hop. A l'origine, c'était des DJs qui ambiançaient, et c'est seulement ensuite qu'ils ont fait venir des MCs. Aujourd'hui on a limité le rap aux MCs, mais non ! Les petits concerts qu'on faisait au début, on les a faits en ambiance sound-system. Mais on s'est rendu compte que les gens s'y perdaient, ils ne savaient pas s'il fallait applaudir à la fin des morceaux, on les déstabilisait (rires). Donc on n'est plus dans ce délire-là. Mais on a un gars qui a deux platines, il n'est pas là pour se branler et passer des skeuds. Il a à jouer un instrument. Rilci, c'est un scratcheur qui est tous les jours sur ses platines. Il a le champ libre, car ça fait partie de notre culture hip-hop. S'il n'y pas de scratchs, il manque quelque chose.


Et c'est vous, rappeurs, qui choisissez les phases scratchées ?

Yoda : Il y en a qu'on a choisies oui. Sinon, le DJ essaie de s'adapter aux textes, pour qu'il y ait un fil conducteur. C'est des petites dédicaces, avec un clin d'oeil pas méchant. Même si sur certains scratchs c'était un peu avec ironie, le fait est qu'on appréciait quand même. On peut penser à Tonton du bled au début de Chantier. 113 ça casse pas des briques, mais en attendant je préfère écouter 113 que du neo-metal d'aujourd'hui (sourire). Faut des trucs plus légers... Maintenant si des gars veulent faire les méchants... Les méchants n'en ont rien à battre de rapper. J'en connais des cramés, des psychos de ouf, le rap ça les fait rigoler. Parce que nous on n'est pas des méchants, on n'est pas dans ce truc-là. Les mecs qui ont envie de se battre, ils perdent leur temps... Celui qui pissera le plus loin, on le sait... A la fin tu seras comme les autres, tu vas rien emporter. Donc conduis-toi bien, essaie de vivre en paix et en harmonie avec les autres. Moi c'est le seul truc que j'ai envie de vivre.



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