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Ca rejoint ce que tu rappes : "J'm'invente pas un rôle, j't'invite à découvrir le vice caché".

Yoda : Voilà c'est ça, c'est tout à fait ça. On nous parle d'insécurité, de cité, de culture racaille et compagnie... moi je ne vois que des gens qui ont des choses à dire, mais qu'on oublie et qu'on ne veut pas voir. On fait partie de ce milieu-là, pourquoi on n'aurait pas notre droit de parole ? On n'est pas des racailles, on n'a pas envie de dire "nique sa mère la réinsertion" (rires). On a d'autres choses à dégager. Moi mes parents avaient un peu d'argent, ce n'était pas la haute-bourgeoisie mais ils s'en sortaient, avec six enfants. J'avais 15 ans quand j'ai débarqué dans ma première téci, et d'un coup il y a eu un réveil. Il y avait un autre regard, que je n'avais jamais eu dans le milieu dans lequel j'étais avant, où les gens ne se regardaient pas. Alors que dans les téci, tout le monde a les yeux sur tout le monde, et même si c'est la misère tout le monde se regarde. Personne ne peut rien changer pour l'autre, mais tout le monde est dans la même galère, et il y a une unité qu'il n'y a nulle part ailleurs. On en parle rarement de ces gens qui vivent dans les cités. Il n'y a pas que des bons côtés, il n'y a rien de plus pénible que de vivre dans une cité, et quand tu fais vivre 1000 ou 2000 personnes dans des cages à lapin, il ne faut pas s'étonner que ça parte en couille. Mais en attendant il y a une vraie énergie... Les gens savent encore se dire bonjour, et les gens se voient. Moi je me suis retrouvé à 4h du matin à Châteauroux dans une cité, et je suis rentré chez quelqu'un qui a accueilli quatre personnes qu'il ne connaissait ni d'Eve ni d'Adam. Dans une maison bourgeoise j'aurais eu le droit aux condés et à me faire allumer la gueule. Quand tu parles avec les gens d'humain à humain, ça change tous les comportements.


Revenons à la conception des morceaux, comment se passe l'écriture des textes, le choix des thèmes ?

Yoda : Ca dépend. Des fois il y en a un qui écrit un texte et qui le propose pour lancer un thème. Sur Money par exemple on avait écrit des parties, ensuite on s'est croisé et on a tout mélangé. Sur Sous le ciel, Arno et Midji avaient écrit leurs parties, je les ai écoutées et j'ai écrit direct. Souvent on se retrouve, on écoute les instrus et on discute d'un thème, mais sans avoir vraiment de méthode.


Vos voix se chevauchent, vous utilisez abondamment les backs aussi.

Yoda : Ca c'est un truc qu'on avait décidé de beaucoup travailler. On est à 200% avec ce que dit l'autre, on kiffe son texte comme si c'était le nôtre, alors on l'appuie. Et par exemple si tu nous mets Arno et moi en binôme, on peut rapper tous les textes. Midji et Arno en binôme, c'est pareil. Arno est vraiment central, il nous aide beaucoup.


Genre il rappe à votre place !

Yoda : (rire général) Genre ! Bon on en a fait une, c'était un coup de délire ! (rires) C'est un bâtard lui, mais avec Midji on peut aussi se foutre de sa gueule et l'imiter, t'inquiète pas. C'est bien qu'on soit tous différents, ça permet une complémentarité. Si on était tous pareils on se ferait chier. Je trouve qu'on se complète bien, on est une bonne équipe, un bon trio de bâtards (rire général). Les gens qu'on connait et qu'on côtoie sont bien dans notre éthique ou dans notre positionnement, donc on se sent bien. Mais va falloir qu'on se calme sur les backs parce qu'on en fait trop (rires). On nous a souvent dit qu'on en faisait trop. D'ailleurs, on nous a dit aussi que La Calcine c'était hardcore... Toutes les maisons de disque nous ont dit que c'était trop hardcore. Ah bon ? On n'y croyait pas. On ne se prétend pas hardcore.


En tout cas le morceau Brigade est vraiment hardcore !

Yoda : On était obligé avec des mecs comme Lofofora, Watcha, et puis Farid à la guitare. Au niveau des rappeurs, on a mélangé un peu. Les premiers gars qui passaient on leur a dit "Allez viens-là toi, tu fais partie de la maison, t'as quelque chose à dire, viens remplir !". Et encore, on l'a fait avec le noyau le plus proche, parce que si on commence à faire un vrai freestyle avec les gens qu'on connait, il y a marqué "Danger" (rires). C'est pas "11'30", ou 36, ou 40 ou tout ce que tu veux, là on a deux albums de freestyle (rires). Déjà sur Brigade il y a dix-huit lascars de différents horizons qui ont réussi à faire un truc cohérent. Le thème qu'on avait lancé c'était : "T'as quelque chose à dire ? viens !".


Et sans prétention ni égotrip...

Yoda : La mégalomanie des rappeurs qui disent "j'ai inventé le style machin, je suis arrivé il n'y avait que moi"... Tu as amené une petite pierre à l'édifice, mais si tu crois que tu es le mur... bah non tu ne l'es pas. Avant toi il y a eu la soul, le funk, le blues, il y a eu des gens qui tapaient sur des cailloux pour faire de la musique.


Et aujourd'hui on en est arrivé à Star Academy.

Yoda : Honnêtement c'est la pire insulte qu'on puisse faire à la musique. Ces gens-là je ne dis pas qu'ils n'ont pas de talent ou qu'ils n'auraient pas pu en avoir, mais c'est vendu comme de la lessive. Vous voulez pas vous ouvrir ? Il y a du jazz, de la techno hardcore, de la jungle, il y a des mecs qui font des sons de fou mais qu'on entendra jamais, et pourquoi ? Parce qu'on va se taper du Céline Dion et du Mariah Carey qui vendent trois millions d'albums et avec qui tu es sûr de faire de la thune. Je ne savais pas que la musique c'était juste des millions de dollars, je croyais que c'était de l'émotion et de la passion avant tout. Et c'est pareil pour n'importe quelle chose, pas que dans la musique. Quand tu es mécano, la mécanique c'est une passion. Moi j'ai été mécanicien, le matin je ne me levais pas en me disant que j'allais gagner un salaire : je faisais de la mécanique parce que je kiffais de faire de la mécanique. Si tu as envie de passer à autre chose, tu le fais, et c'est à toi de te dire de le faire.



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