liste des interviews pages 1 - 2 - 3 - 4


Dans Pile fils, tu parles du "pays du "just do it"".

Yoda : Les Américains nous ont dit "fais-le", "tout est possible". Et c'est vrai que tu peux tout faire. Et comme NTM l'a dit : "Quoiqu'il advienne le monde de demain nous appartient". Mais on ne nous a pas appris à croire en ça, mais plutôt à penser que quand tu es dans la merde tu ne t'en sortiras jamais. A titre personnel, tout peut changer. Si tu veux voir positif, tu verras ta vie positivement. Si tu ne veux voir que de la merde, tu ne verras que de la merde. Si t'as envie de manger de la merde, tu vas en manger. Je ne dis pas que tout est facile. Moi-même j'ai fait des métiers d'enculés, j'ai été coursier cinq ans dans Paris, avec un accident par an, j'ai connu le salaire de la peur, et je ne souhaite à personne ce métier-là... mais ça m'a permis de vivre pendant des années. Au jour d'aujourd'hui vous faites une interview d'un mec comme moi, alors qu'il y a des mecs qui triment comme des oufs, et qui ne se rendent même plus compte qu'on ne leur a pas fait croire au pays du "just do it". Ou plutôt on leur a fait y croire, mais la réalité est tellement difficile que tu as l'impression que tu ne peux pas avancer, que tu n'y arriveras jamais.


Une autre phrase de Noar peut-être sujette à de multiples interprétations, dans le morceau Complexe : "Une porte s'est ouverte au fond et y entrer c'est tentant".

Yoda : Comme je l'ai dit tout à l'heure, c'est qu'on veut parler à tous les publics, quitte à défoncer des portes. Mais il y a aussi un autre aspect, lié à la drogue. Sur toutes les drogues il y a marqué "danger" ; on te dit que tu peux devenir toxico, alcoolo, qu'avec la télé tu deviens teubé... chacun son lexomyl ou son tranxene. Maintenant, il y a des drogues dont je dirais qu'elles t'ouvrent des portes. Nous, le jour où on a commencé à fumer on s'est mis à se poser des questions différentes. Il ne faut pas abuser des drogues évidemment, mais du moment que tu sais dire non, il n'y a pas de problème. A côté de ça, il y a des gens qui s'enferment et qui ne sont pas libres dans leur vie, et qui sont aussi enchaînés qu'un toxico, qu'un alcoolo, ou qu'un type qui a un mal de vivre. Quand quelqu'un tombe dans la déchéance, ce n'est pas à cause de la drogue, mais à cause de lui-même. S'il avait rencontré autre chose que la drogue il serait tombé dedans aussi. Après il y a une hypocrisie par rapport à ça. On te parle de la drogue sans t'expliquer ce que ça te fait, ce que ça t'amène. Des gens n'en ont pas besoin. Mais par exemple les poètes maudits se sont défoncés la race pour arriver à casser tout ce qu'ils avaient dans le crâne. J'ai lu L'art de rêver de Carlos Castaneda, et à un moment il explique pourquoi il s'est défoncé comme un porc : il était tellement cartésien que Don Juan l'a drogué pour lui permettre d'avoir une autre perception. L'être humain est endoctriné. Les gens soit-disant cultivés ou culturés sont comme des machines, comme un singe à qui on a appris à faire un tour et qui le reproduit. Avec la drogue on est peut-être mieux ou on est peut-être pire, mais on cherche autre chose... Après on vient te casser les couilles parce que tu fumes un bédo... Désolé j'ai pas les moyens de me payer du champagne. Chacun sa drogue.


Djamal chante dans un titre d'In Vivo "On ne lutte pas contre un système, mais contre l'homme lui-même" ; et dans Chantier, Noar dit à propos du "système" : "c'est l'homme qui l'a défini".

Yoda : Bah c'est nous, et comme je l'ai dit on est tous complices. On ne peut pas faire grand chose, mais on fait partie de la roue qui fait que ça tourne. Je me souviens d'un film de 1979 qui s'appelait Les Guerriers de la Nuit, où au début le mec dit "Savez-vous compter ? Les rues sont à nous !". Si demain on a vraiment envie de changer les choses on peut le faire. On est plus nombreux que les politiques, que l'ordre établi, la police etc. Si tu prends toutes les cités, tous les gens qui forment la masse... les décideurs sont ridicules par rapport à nous. A côté de ça on cautionne les conneries qu'ils font, on est d'accord avec eux. Raffarin pense que la loi ne se fait pas dans la rue. Mais s'il n'y a personne dans la rue, tu la fais à qui ta loi ? Si demain la rue a envie de dire "Raffarin, retourne dans ton péquenot-land et lâche-nous avec tes conneries à la con", qu'est-ce qu'il va faire ? Leur boulot c'est d'imposer, mais ils n'ont rien à imposer, ils travaillent pour nous ! C'est nous qui les payons et qui les mettons en place. Mais moi le premier je ne vais pas voter, parce que les gens qu'on me propose ne m'intéressent pas. Ils se connaissent, ont fait les mêmes écoles, et ne connaissent pas les réalités. Ils te disent qu'avec 1800 francs tu arrives à vivre, mais toi tu gagnes combien pour dire ça ? 1800 francs c'est vingt minutes dans ta journée, si ce n'est pas deux secondes...


Tu parles de Raffarin... tu es intermittent du spectacle...

Yoda : Peut-être plus pour longtemps. Les intermittents c'est une grosse misère. Nous on n'a jamais abusé de ça. Moi je suis intermittent quand je travaille avec Lofofora, et quand je ne travaille pas avec eux je travaille sans prendre d'argent avec d'autres groupes. Quand des artistes travaillent pendant un an sur des shows ou un nouvel album, le statut d'intermittent nous aide bien. Comme nos groupes ne vendent pas des millions d'album, on n'a pas beaucoup de moyens, et le fait d'être intermittent nous permet de vivre honnêtement sans se dire qu'on est des parias. Mais il y a des gens qui ont abusé de ce système et ont gagné de l'argent avec, alors que quand tu gagnes énormément d'argent, prendre des intermittents je trouve que c'est abuser. Maintenant s'ils veulent la mort de l'intermittence, en voulant nous mettre sous un régime d'intérimaire, c'est clair qu'il y a plein de groupes en développement qui vont disparaître. Avec La Calcine on a mis beaucoup de temps pour faire un album parce qu'on travaille tous, et qu'on ne pouvait pas se permettre de prendre six mois pour ne bosser que sur l'album, pour des raisons financières. Moi je veux continuer à faire ce que je fais. Mais aujourd'hui si tu ne vends pas 200 000 albums, tu n'existes pas, et tu ne peux pas avoir ta propre structure et payer des gens. Aujourd'hui on nous vend du Star Academy... On l'aura dans le cul, on va disparaître. Ou alors on jouera dans des quartiers, dans notre village. Mais je croyais que la musique c'était un truc pour tout le monde. Il y a des vrais musiciens, qui prennent du temps pour maîtriser leur instrument, mais pendant ce temps-là ils ne seraient plus payés. Pour nous l'intermittence permet d'assouvir sa passion et de continuer à produire de la musique, et si ça n'existe plus des gens vont arrêter dans le futur. Il en restera qui s'accrocheront, comme on l'a fait avec La Calcine. Si on vend 3000 albums on est les rois-carottes ! Mais 3000 albums aujourd'hui c'est rien. On ferme des salles, on baisse des subventions, alors si en plus on enlève les intermittents on veut aller où ? En ce moment on est en train de tuer la culture et son développement, et réserver des subventions énormes à une petite minorité. Par exemple, il y a une compagnie de théâtre du sud-ouest qui a englouti des tonnes et des tonnes de thunes pour des comiques qui avaient de l'argent et qui sont maintenant connus. Ils se sont gavés des salaires de ouf, ils se sont achetés des maisons, et ont fait des décors à 300 000 francs qui ont servi deux fois et qui brûlent. On balance des thunes à des gens qui représentent certes quelque chose dans la culture, mais on noie tous les gens qui essaient d'amener quelque chose de différent. Avec Sriracha ça fait des années qu'on rame, mais on n'a presque jamais touché de subventions... et encore, les rares fois c'était grâce à des concours, ça ne venait même pas de l'Etat. Et c'est pareil dans d'autres domaines. Ils n'aiment pas les gens qui font des fanzines, les mecs qui se crèvent le cul à faire ça sur des A4 et qui essaient de faire exister des trucs. Les mecs dans la rue qui vendent le journal des SDF, le truc vaut deux francs et personne ne le regarde. Les subventions on ne pourrait pas les donner à ces gens qui crèvent ?


propos recueillis par JB et PJ à Paris le 30.10.2003
mise en ligne : 11.12.2003




DONNEZ VOTRE AVIS
» Réagir et lire les réactions à cet article



page précédente pages 1 - 2 - 3 - 4



© Acontresens 2002-2017