liste des interviews pages 1 - 2 - 3 - 4 - 5


Souvent présenté comme la "tête pensante" du groupe Assassin car activiste politique et social de longue date, Maître Madj est un des fondateurs d'Assassin Productions, structure montée autour d'un des plus grands groupes de rap français aujourd'hui presque éteint. Alors que les morceaux de Rockin'Squat se font de plus en plus décevants à mesure que le temps avance, Assassin Productions sort un projet instrumental original et très intéressant : le premier album de La Bande des 4, "Hors de contrôle", que Madj a co-réalisé avec Dawan. Avec désormais un véritable investissement dans l'artistique, Madj représente un certain renouveau d'Assassin Productions, renouant avec les plus grandes heures du label. Ce long entretien tente de revenir sur la musique au sens large, le rap en France, l'engagement, l'histoire et l'actualité du label et de ses composantes, mais aussi sur quelques sujets de société brûlants.


Pour commencer, peux-tu définir ton rôle au sein d’Assassin Productions ?

Madj : De manière implicite et évidente, mon rôle au sein d’Assassin Productions a été de m’occuper de ce qui était du domaine de la gestion et de l’administration. Quand on a monté Assassin Productions fin 1992 pour sortir l’album « Le futur que nous réserve-t-il ? », il y avait ce besoin d’organisation autour du groupe –car à l’époque c’était un groupe. On a été dans les premiers à s’orienter très vite dans une démarche qu’on appelle « do it yourself », c’est-à-dire se démerder par soi-même, et je crois que dans les groupes de notre génération on a été le premier à signer des licences. Donc il fallait un support organisationnel autour d’Assassin, et en l’occurrence j’avais quelques capacités pour amener ça. Ensuite, au-delà de ça, j’ai assumé toutes ces années certaines tâches de management autour du groupe ; mais je ne me qualifie pas du tout comme manager d’Assassin. C’est un peu particulier Assassin, ça n’a jamais été des artistes baby sittés, et la personnalité de Squat faisait qu’il fallait qu’il soit lui aussi en charge de ses histoires. Enfin, je dirais que plus précisément sur Assassin, j’ai pas mal alimenté l’histoire en terme de maîtrise d’un certain propos et d’un certain discours qui collaient tout à fait à l’orientation et à l’identité qui étaient celles de ce groupe.


Intervenais-tu au niveau artistique, en particulier dans l’écriture des textes ?

Madj : Non, pas directement. Disons qu’à mes yeux, il y a eu deux phases dans cette histoire : jusqu’au départ de Doctor L c’est une époque, et après son départ c’en est une autre. Je suis arrivé en 1991, et il me semble que de 1991 à 1996 c’est une certaine configuration, une certaine époque, et qu’après 1996 c’est un autre délire. Donc dans la première période en tout cas, je ne participais pas directement à l’écriture des textes, mais Squat avait la démarche de souvent me faire lire ce qu’il écrivait, et il m’est arrivé de lui soumettre des avis contraires ou des conseils, qu’il écoutait le plus souvent. Après, ça s’est passé très différemment : Squat a pris le truc en main de manière unilatérale, donc j’intervenais beaucoup moins.


Le label a souvent inscrit ses productions dans une logique contestataire, voire engagée. Es-tu avant tout un auditeur de musique engagée ?

Madj : Je suis passionné par la musique en général, disons la bonne musique, et je me situe hors des chapelles. Je considère qu’il y a des mouvements culturels, que chacun à son histoire, mais qu’ils constituent tous ensemble la contre-culture urbaine. J’ai bien-sûr un intérêt particulier pour la musique que j’appellerais « témoin de son temps » - parce qu’il y a différents degrés d’engagement et différents degrés d’expression d’un propos politique, c’est-à-dire pour la musique qui est en phase avec la société dans laquelle elle émerge. Donc j’écoute beaucoup de musique dite engagée, mais je n’écoute pas que ça, aussi des trucs plus légers mais qui m’intéressent parce qu’ils correspondent à un truc sociologique précis. Enfin il faudrait que je donne des exemples…


Justement, les deux titres intitulés La musique est mon occupation présents sur l’album de La Bande des 4 fournissent quelques éléments…

Madj : Ces interludes ont été faits pour montrer que l’histoire de la contre-culture urbaine ne débute pas avec le hip-hop. Selon moi, cela démarre avec le blues, dans les années 30, quand des jeunes noirs du sud des Etats-Unis, poussés par la dépression et des conditions de vie déplorables, montent au nord plus industriel, pour trouver du boulot. Parmi ces jeunes noirs, certains sont musiciens et c’est là que le blues devient une musique urbaine. C’est l’aspect fondateur de la musique afro-américaine, et tout le reste en découle. Donc le premier cut, c’est « Sweet Home Chicago », un morceau de Robert Johnson, qui est un jeune noir du sud monté dans le nord, et son destin est très particulier. Il est mort très jeune, à moins de 30 ans. Il avait une vie complètement décousue : cette musique tournait dans les bastringues, dans les bordels. Il n’y avait pas beaucoup de disques à cette époque, donc toute la réputation de ces artistes se faisait de manière orale, et il y avait toute une légende autour de lui. Johnson a à son répertoire moins de 30 morceaux, mais c’est quelqu’un dont le nom restera indélébile, car ces 30 morceaux sont fondateurs pour ce qui va se passer après. Et c’est là où tout ça devient magique, c’est que 70 ans après sa mort on parle toujours de ce mec là, et on réédite ou compile ses enregistrements. A notre sens, c’est le début de ce long parcours populaire, qui se développe de deux manières différentes , à cause de la ségrégation ; mais je m’insurge contre la théorie de la musique noire et de la musique blanche comme musiques séparées. Pour moi, la seule chose qui existe est la musique américaine, car c’est finalement un même folklore qui s’est développé de deux manières différentes : quand tu commences à t’immerger là-dedans, tu te rends compte que les influences culturelles qui ont fondé le blues et celles qui ont fondé la country music sont les mêmes. C’est vrai que le blues est plus propre à la sensibilité des Afro-américains, et que la country est plus propre à la sensibilité des blancs, mais il y a plein d’échanges entre ces musiciens : croire que ces deux musiques se sont développées de manière complètement séparées est faux. Il y a de nombreux exemples de classiques du blues dans les années 30 et 40 qui étaient repris par des musiciens de country et vice-versa, et les techniques s’échangeaient… Et ce sera comme ça tout au long de l’histoire, entre chaque mouvement, chaque branche. Donc pour revenir aux interludes, la volonté était de montrer le cheminement qui fait qu’aujourd’hui on arrive au hip-hop, qui est selon nous la forme la plus aboutie d’un long processus qui s’est développé depuis les débuts du blues moderne. Bien-sûr, ce n’est pas exhaustif, mais ce sont quelques repères dans le temps. Après, c’est à chacun de les reconnaître, et il faut sans doute des codes pour écouter ce disque… mais la volonté n’est pas d’enterrer l’auditeur, mais au contraire de l’élever, et si ces interludes peuvent amener des gens qui n’étaient pas a priori destinés à ça à s’ouvrir à d’autres choses, peut-être que ça aidera cette scène et cette musique en France. Parce qu’il ne faut pas se leurrer : tous les gens qu’on aime aux Etats-Unis, ceux qui sont vraiment dans la musique, comme DJ Mugs ou El-P, ils ont des références. El-P, pour faire les albums qu’il fait, pour sonner comme ça dans l’album de Cannibal Ox, il va sampler dans certains disques, il n’y a pas été au hasard, j’en suis sûr.


Vous vous positionnez en quelque sorte contre une certaine amnésie dans la musique.

Madj : Amnésie dans la musique, et plus particulièrement dans la scène rap française. Car les gens qui ont tenu les rênes de cette scène au début des années 90 ont oublié le côté culturel et ont plus pensé à des soucis de carrière, et ce même si certains d’entre eux étaient à l’époque des vrais b-boys. Il y a une transmission culturelle qui n’a pas été faite, et aujourd’hui on a une scène - dans laquelle nous nous inscrivons - qui n’est pas porteuse de grand chose… Je mets au défi quiconque de me dire par exemple quel disque de rap français sorti depuis 5 ans restera gravé dans sa mémoire, comme certains disques du début des années 90, qui pourtant étaient techniquement beaucoup moins forts que ce qui se fait aujourd’hui…


Quels disques citerais-tu dans l’histoire du rap français ?

Madj : Toute la première vague, les débuts de NTM, Assassin, IAM, resteront, je pense. Le premier Oxmo Puccino durera également. Après, pas spécialement des disques… mais je pense que quand La Cliqua est arrivé vers 1994, ça a beaucoup influencé. Il y a des écoles dans le rap français : nous à l’époque on bougeait beaucoup, et plein de mecs en province rappaient comme Rocca ; pareil pour les Sages Poètes de la Rue des années 93-94. Après, le travail de quelqu’un comme Dee Nasty pour développer cette scène est indéniable. Moi je suis rentré tard là-dedans ; je m’y suis intéressé à partir de 1986, et je suis vraiment rentré dedans vers les années 1988-89, et Dee Nasty m’a donné des vibes très fortes : je l’ai vu mixé au Globo, dans des squats… et il n’a pas forcément la reconnaissance qu’il mérite. Mais ça fait partie de l’histoire...



pages 1 - 2 - 3 - 4 - 5 page suivante



© Acontresens 2002-2017