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Es-tu musulman ?

Madj : Je me considère de sensibilité musulmane, oui. Mais pas musulman au fait d’une pratique rigoureuse de l’islam. On peut croire en Dieu, ne pas y croire, mais il y a toujours eu ce regard vers le ciel, ce questionnement existentiel. Certains y répondent par une version religieuse, d’autres par une version scientifique ; entre tout ça, je ne suis pas encore vraiment positionné, mais je suis de sensibilité musulmane, et je considère que le rapport au divin me semble plus logique tel qu’il est défini dans l’islam.


Que penses-tu de ce qu’a lancé Sarkozy concernant la représentativité des musulmans ?

Madj : Je pense que c’est un calcul politique. Personne n’est entre Dieu et toi dans l’islam, il ne peut pas y avoir de clergé dans le sens où on l’entend dans le christianisme. Mais je pense qu’il faut qu’il y ait une instance qui soit représentative des musulmans, pas en terme de représentation politique, mais en terme d’organisation. Car il y a par exemple un vrai problème dans la formation des imams aujourd’hui, il y a un vrai problème dans la gestion des lieux de culte, et dans la vraie représentation de la communauté musulmane de France. Et dans les bases de l’islam c’est expliqué : ce sont les croyants dans une mosquée qui doivent nommer un imam, il ne doit pas être parachuté comme ça. Il faut bien-sûr replacer ça dans son époque, mais il y avait une volonté de démocratie directe en quelque sorte : l’imam serait l’émanation de la volonté de la masse, car nommé par les croyants. Et ça n’est pas respecté en France. Il faut voir aussi entre les mains de qui est l’enseignement religieux… des gens comme l’UOIF, qui sont majoritaires dans ce conseil de Sarkozy, ce ne sont pas des tendres, il faut le savoir. Ces choses là doivent être discutées, car il ne faut pas laisser la gestion de la religion ou de la représentativité religieuse à des gens qui s’orientent clairement vers une conception fondamentaliste. Et je pense que la volonté de Sarkozy là-dedans c’est un calcul politique. En terme de démagogie, d’abord, mais ce n’est pas le plus important : ils savent très bien qu’il y a un rapport très affectif à l’islam chez les jeunes de France, et que peut-être ça servira, car ça pourra être une clé pour prévenir certains bouleversements : il vaudra mieux par exemple dans certains coins envoyer l’imam que d’envoyer le maire pour calmer les jeunes. Et d’ailleurs c’est ce qui commence à se faire ; à Lille, quand il y a eu une bavure il y a deux ou trois ans, la municipalité et les flics se sont servis de l’imam pour calmer les mecs, et c’est vrai qu’ils ont plus de difficulté à envoyer balader un imam, et ça témoigne d’un rapport affectif aux choses, qui doit être dépassé.


Dans ce rapport affectif à l’islam, il y certaines personnes qui ont sans doute tendance à sur-valoriser l’islam, à considérer peut-être aussi le fait d’être musulman comme un gage de vertu.

Madj : Peut-être... Je pense que le rapport actuel de beaucoup à l’islam répond à une absence. Absence de perspective, et plus particulièrement de perspective politique. Tu peux très vite penser que les perspectives se trouvent dans l’islam, qui est une religion éminemment politique comme toutes les religions. Dans ma génération, on était curieusement moins proche de l’islam que les jeunes d’aujourd’hui, alors qu’on avait un rapport plus immédiat avec la notion de l’exil et du pays d’origine. Mais ça s’explique tout simplement : à cette époque là, il y avait des perspectives politiques, il y avait un mouvement ouvrier, des gens organisés. Aujourd’hui, tu es jeune dans une cite et tu es révolté, tu fais quoi ? Hormis t’organiser dans des réseaux informels, associatifs… Alors tu vas faire quoi, te tourner vers les organisations institutionnelles qui te mentent depuis toujours ? Il n’en est pas question. Donc il y a beaucoup de jeunes qui partent vers cet aspect spirituel, et pour certains c’est désastreux… Par exemple, les jeunes Français qui sont à Guantanamo, au départ c’est des mecs comme tout le monde… et en prison, t’en as plein, des mecs qui traînaient dans certaines mosquées et qui se sont faits enrôler dans des histoires pas claires. C’est dû sûrement aussi au fait –et là je parle plus pour les Maghrébins- qu’il y’a chez beaucoup de jeunes la sensation de ne pas être reconnu à leur juste valeur, d’avoir été traité comme des parias. Cette religion est traité comme une religion de paria alors qu’elle est la deuxième de France. Le fait d’aller à fond là-dedans est sans doute une manière de s’affirmer en terme identitaire. Mais il n’y a pas que ça…


On parle beaucoup du voile en ce moment, et beaucoup sont très affirmatifs sur la question : certains déclarent que c’est un instrument de soumission, d’autres que c’est un instrument de libération. Mais ce qui ressort de cela est sans doute que le rapport au voile est très variable d’une personne à l’autre…

Madj : C’est un faux problème. C’est une manière, une de plus, de stigmatiser, de façon particulière les gens d’origine maghrébine, et d’une façon plus générale les gens des quartiers populaires, les pauvres, les banlieues… Ca n’est pas innocent… de la même façon, on parle des « nouveaux antisémites », on croirait que ce sont les jeunes Arabes de France qui ont inventé l’antisémitisme… et c’est pareil pour tous les amalgames qui ont été faits avant les élections présidentielles, sur l’insécurité, la délinquance… tout ce merdier c’est pour moi la même chose, et le foulard je le mets là-dedans aussi. Maintenant, mon positionnement plus précis sur le voile à l’école est le suivant : à partir du moment où le choix religieux, peu importe ce qu’il est, n’intervient pas dans le contenu de l’enseignement et le respecte, je ne vois pas où est le problème. Et pour moi, la laïcité, c’est que le contenu de l’enseignement et la façon d’enseigner ne soit absolument pas influencé par une quelconque religion. C’est ça la laïcité. Ce n’est pas l’égalité des religions, et ce n’est pas l’absence de religion. Si le foulard est un choix personnel de la fille, qu’il soit religieux ou purement vestimentaire, c’est son choix. A partir du moment où il n’intervient pas dans la bonne dispense de l’enseignement, pour moi il n’y a aucun problème. Dans le cas contraire, c’est un problème, et on revient alors sur les bases essentielles de la laïcité. Au-delà de ça, non. Ce n’est pas une attaque contre la laïcité de voir une fille avec un foulard.


Quel regard portes-tu sur Internet ?

Madj : Je suis venu assez tard là-dessus, puisque j’ai commencé sérieusement à m’y intéresser et à comprendre réellement le média que c’était aux alentours de 1999. On a commencé à utiliser Internet de façon vraiment intéressante au moment de la sortie de « Touche d’espoir » : on a fait des chats, on a commencé à annoncer les sorties de manière fragmentée. Je pense que c’est un réseau de communication qui aujourd’hui a encore ses limites, mais duquel il ne faut pas se déconnecter, parce que ça va évoluer très vite. Ca ne va pas tout remplacer, bien-sûr, mais beaucoup de foyers vont être équipés, et c’est un média qu’il faut utiliser dans la musique comme on utilise la radio ou la presse. C’est ce qu’on fait sur notre site, qu’on essaie d’alimenter de notre actualité. Donc ça, je trouve ça bien. Il y a un côté démocratisant là-dedans. Après les forums, moi je ne suis pas dans ce genre de communication...


Pourquoi avoir attendu si longtemps avant de mettre en place les forums Assassin Productions ?

Madj : Justement parce qu’on n’est pas dans ce genre de communication. Donc ça a été un long débat avec notre webmaster, sur lequel j’ai cédé récemment. Mais je trouve ça un peu dangereux. Je me suis baladé un peu, il y a vraiment à boire et à manger ; dans la communication entre les gens, ça peut être très dangereux, et je pense que derrière de nombreux claviers se cachent de nombreux psychopathes et sûrement de sacrés trous du cul (rires)...


Les labels indépendants se sont multipliés dans le rap français ces derniers temps, dans diverses « branches » et avec différents discours. Quel regard portes-tu sur cette sorte d’effervescence de l’indépendant ?

Madj : Je situe ça à deux niveaux. L’indé est devenu pour certains un label commercial : c’est la manière pour ceux qui ne sont pas signés chez les majors de faire croire que leur musique est différente de celle signée chez les majors. Alors qu’on est indé par nécessité et non par choix, il ne faut pas me raconter d’histoires. Et globalement quand tu écoutes ces groupes, tu te rends compte que c’est la même chose que les groupes qui sont sur Skyrock. Ensuite, il y a les groupes dits décalés. Et ça, même si ça peut être intéressant en terme de démarche, bien souvent j’ai l’impression que c’est un peu limité par le discours. Quand tu grattes, ça va moins loin que leurs équivalents américains, qui sont selon moi déjà limités. A mon sens, ça masque bien souvent des carences artistiques. Et surtout, ça ne s’inscrit dans rien au niveau sociétal, et c’est ce qui me gêne le plus. Donc tout ça ne me parle pas trop... De toute façon c’est ta musique qui compte. Comme disait Ice T à l’époque, la seule différence entre être sur un label indé ou être sur une major, c’est la différence de taille de ton maquereau (rires). Le rapport sur un label indé est peut-être plus humain, mais fondamentalement il est le même.


Donc si on comprend bien, tu es le maquereau de Squat !

Madj : (rires) Non, c’est différent parce que Squat et moi on est associé. Mais l’indé et la major, c’est comme un artisan et un grand patron d’industrie : ils s’inscrivent fondamentalement dans le même rapport de production.



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