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Tu parlais du manque d’inscription au niveau sociétal. C’est aujourd’hui ce qu’on reproche à Assassin.

Madj : Je pense qu’Assassin à une certaine époque, à partir de l’époque du « Futur que nous réserve-t-il ? » jusqu’en 1999-2000, on a été parmi les plus ancrés socialement dans le hip-hop français, c’est-à-dire ceux qui étaient capables d’aller jouer pour des causes et de se positionner avant tout le monde, et pas du tout dans une optique promotionnelle, puisqu’on a co-organisé des concerts de soutien. On ne pouvait pas reprocher à Assassin de ne pas être ancré socialement, car on pouvait répondre dans les actes à ceux qui nous critiquaient, à l’époque. Mais c’est différent aujourd’hui, car il n’y a plus cet aspect actif dans Assassin. A l’époque, les gens critiquaient, mais nous on agissait. Aujourd’hui, Squat ne peut plus répondre, parce qu’en tant qu’artiste, il n’est plus du tout investi comme à une certaine époque.


Parmi les thèmes récurrents chez Squat ces derniers temps, il y a l’idée d’un « boycott » qui serait subi par Assassin…

Madj : Tout dépend où tu te places. Moi je n’ai jamais adhéré à la grande théorie du boycott, elle me fait même pitié plutôt qu’autre chose. Je pense qu’il y a deux façons d’organiser la carrière de l’artiste. Il y a la façon conventionnelle, qui aujourd’hui s’inscrit dans des règles établies par le show business, et elles sont draconiennes et impitoyables. Et il y a le développement de l’artiste engagé ou qui se développe en marge. Donc quand tu choisis -ou quand tu prétends choisir- l’alternative, la reconnaissance n’est pas la même, c’est comme ça. Donc les endroits ou certains se feraient fracasser, tu y passes tranquille, par exemple ; dans les milieux militants, si tu es correct et que tu as un vrai engagement, tu jouis d’une renommée ou d’une considération différentes. Et ça créé des réseaux, des liens qui font que ton histoire se développe en profondeur, même si ce n’est pas forcément visible. Après, que l’intelligentsia hip-hop ou rap parisienne ne bastonne pas les morceaux d’Assassin, c’est la règle du jeu. On s’en fout. Quand tu choisis d’être en marge, tu comptes sur tes forces, sur les gens qui te soutiennent. Et un jour ou l’autre, ceux qui t’ignorent ne t’ignoreront plus, et c’est vers ça qu’il faut tendre, en gardant une certaine ligne de conduite. Et ça a marché comme ça pour certains groupes : Noir Désir, dans leur rapport à une pratique artistique liée à un investissement social, ce n’est pas un groupe qui a tourné sa veste. Et ils ont un échos considérable, quand ils sortent un disque on en parle partout. Pourtant, à une époque, certains pontes de la presse musicale parisienne, surtout à leur début, les descendaient ; et curieusement ce sont les mêmes qui n’aiment pas Assassin. Donc après c’est une question de personnalité, et je pense que la grande théorie du boycott de Squat est peut-être liée au fait qu’au fond de lui la vraie reconnaissance dont il a besoin est celle du milieu « show biz » du rap français, milieu contre lequel il s’inscrit dans son discours. Ce qui fait qu’il y a une bipolarité dans son discours qui par moment est déroutante : il dit qu’il ne faut pas attendre de reconnaissance, et il s’élève contre le boycott. Donc s’il se plaint de ça, c’est qu’il a envie d’être reconnu. Il faut être logique. Après, bien-sûr, je suis le premier à dire qu’on n’a pas été traité comme les autres, en particulier concernant « Touche d’espoir ». Mais c’est parce qu’on s’est inscrit, et peut-être à tort, dans un développement qui était inclus dans celui de l’industrie du rap français, et peut-être qu’on n’aurait pas dû. Mais vu sa consistance, il fallait peut-être que ce disque se développe comme ça. Ce n’était pas un « Homicide volontaire » numéro 2, selon moi en tout cas, car il n’en a pas la profondeur. Ca reste dans une identité Assassin certes, mais il faut dire que tu peux très vite paraître intéressant en étant même parfois quelque peu banal, vu le désert au niveau de la réflexion dans cette scène. Donc on n’a peut-être pas eu la reconnaissance médiatique et commerciale qu’on aurait dû avoir, mais c’est peut-être parce qu’on était pas tout à fait à la place où il aurait fallu qu’on soit avec un disque d’Assassin. Après, le fait qu’on ne parle pas d’Assassin est lié à des choix personnels de certains journalistes. Par exemple je me rappelle qu’il y a quelques années il y avait un gros dossier dans « Libé » sur le rap français : en 14 pages, on était à peine évoqué… je trouve que c’est quand même chaud, en terme de logique intellectuelle, surtout à cette époque là. Et pire que tout, il y avait une page et demi sur le rap engagé, et on était à peine cité. Je trouvais ça douteux intellectuellement, après j’ai compris en voyant qui avait fait le dossier. Mais bon, ça ne change rien.


Et Assassin a fait une tournée considérable en 2000 et 2001 qui a très bien marché…

Madj : Il y a eu une grosse tournée, et Assassin a fait des concerts de soutien. Mais on a peut-être été trop leurré dans nos choix par les paramètres de l’industrie. Je repense à tout ça, et c’est justement pour ça qu’on s’oriente vers une autre conception de la production : avec La Bande des 4, on est en total indé ; on ne l’a jamais fait, sauf sur le maxi de La Caution. Assassin Productions c’est un parcours qui est long, c’est une histoire qui a plus de dix ans, et il faut parfois savoir se regarder… et quand tu es mal habillé, tu es mal habillé. Il faut être capable de faire son auto-critique pour avancer, et pas remettre toujours ça sur la faute des autres. Et l’objectif aujourd’hui, et je l’ai dit à Squat depuis un moment, c’est de s’extraire de ce merdier, parce que le rap français c’est globalement un vaste merdier ; il faut toujours continuer à représenter le hip-hop car c’est ce qui a fondé notre histoire et animé notre parcours d’un point de vue culturel, mais il faut être en marge de cette scène. A un moment, on voyait des artistes qui vendaient 200 000 albums et qui étaient incapables de monter sur scène… il y a truc qui ne va pas quand même. Et on voit le contre-coup aujourd’hui, dans l’état du marché pour ces groupes là. Même eux ne vendent plus. Donc il faut être capable de réagir à tout ça.


Quelque chose nous a semblé très déroutant dans le DVD « Assassin live » : on croirait que toute la période entre « Note mon nom sur ta liste » (1991) et « Touche d’espoir » (2000) n’a jamais existé. En tout cas elle est presque totalement absente du DVD, pourtant « Le futur que nous réserve-t-il ? » et « L’homicide volontaire » sont les disques que les amateurs d’Assassin jugent généralement les plus représentatifs du groupe en terme de discours politique et social, mais aussi artistiquement. Comment comprendre une telle occultation ?

Madj : Il faudrait poser la question à Squat, mais je pense qu’il est pris dans une contradiction de laquelle il faudra qu’il se sorte pour rebondir au mieux. Je ne pense pas qu’il serait d’accord avec mon interprétation des choses, mais c’est ce que je ressens : je pense qu’il est nostalgique d’une période où il y avait beaucoup moins de groupes de rap à Paris, et où chacun d’entre eux avait une autre importance ; à l’époque, quand un disque de rap sortait, tout le monde allait l’écouter, même si c’était une merde. Les groupes étaient beaucoup plus visibles dans le milieu qu’aujourd’hui. Et je pense que quelque part il veut rompre avec le côté politique d’Assassin dans lequel il ne se retrouve plus trop aujourd’hui. Mais en même temps je parle de contradiction parce que j’ai remarqué dans ses interviews qu’il continue à se baigner dans certains trucs : il continue à parler d’un groupe, alors que selon moi « Touche d’espoir » est quasiment le premier album solo de Squat ; il continue à parler de musique contestataire et de contre-culture, mais quand je vois les textes qu’il sort dernièrement je me demande s’il connaît vraiment le sens de ces mots. Il déroute le public avec des propos pareils, en contradiction avec la réalité. Donc concernant le DVD, même si ça ne m’était pas apparu comme ça, ce que vous dîtes est vrai, quelque part. Il y a la volonté de faire apparaître d’une part cette époque bénie de 1991, avec Solo, Doctor L et Clyde, et d’autre part « Touche d’espoir », qui est à la fois la fin d’un cycle et l’avancée vers autre chose, vers quelque chose de plus léger ; et cette tendance, à quelques exceptions près, s’est largement confirmée depuis deux ou trois ans, en tout cas j’ai l’impression que c’est ce que ressentent beaucoup de gens.


Le morceau d’Assassin Esclave 2000 reproduit mot pour mot des phrases du livre de Dominique Torrès « Esclaves ». Le savais-tu ?

Madj : Je n’étais pas au courant avant de le lire sur Internet il y a quelques mois : j’ai appris ça sur un forum, où un mec recopiait des passages du bouquin et faisait des comparaisons avec le texte de Squat. Je n’aurais jamais pu cautionner un truc comme ça. C’est intellectuellement honteux, minable. Ou alors il faut le dire, et tu l’accrédites dans le livret. Quelque chose que j’ai toujours appris, c’est que la vérité paie tôt ou tard… ou en tout cas le mensonge peut te coûter très cher. Quand je dis le mensonge, je veux dire la dynamique où tu n’es pas dans la vérité. Parce que faire ça, ce n’est pas être dans la vérité. Et moi j’ai toujours pensé qu’il valait mieux être dans le vrai, ça t’occasionnait moins de problèmes à tous les niveaux que d’être dans le faux. Même si j’aurais des réserves à émettre sur l’aspect politique de ce texte, j’ai toujours pensé que ce morceau était bien écrit, qu’il y avait une bonne osmose entre le fond et la forme ; alors quand j’ai lu ça sur Internet… j’étais déçu. C’est bien dommage. Surtout venant d’un lyriciste comme Squat, qui a quand même écrit de sacrés textes.


Hormis le boycott, Squat a souvent parlé de censure, et même évoqué des écoutes téléphoniques dans le morceau « Etat policier ». Avez-vous subi directement la censure ?

Madj : Directement et indirectement. Par exemple, il nous est arrivé une mésaventure au moment de la sortie de « L’Homicide volontaire » : on avait présenté un spot de pub reprenant le visuel de l’album avec les fusils qui braquent les mômes, on n’a pas pu la diffuser comme ça, il a fallu masquer les fusils. Il y a eu des petits trucs comme ça, mais pas des écoutes des R.G… Je pense que les renseignements généraux ont un œil sur la scène du rap, comme ils ont un oeil sur tout. On est catalogué, c’est sûr, et peut-être moi encore plus personnellement, même avant Assassin ; parce qu’à partir du moment où tu milites dans certaines organisations, ils savent qui tu es. On ne peut pas dire qu’on ait subi la censure. Le fait qu’on ne passe pas sur Skyrock est peut-être une manière de te censurer, de te mettre à l’écart, mais est-ce que Skyrock était le lieu où on devait s’épanouir et passer ? Je ne me le demande même plus : ce n’était pas le meilleur calcul qu’on a fait d’essayer de coller à un moment donné à ce qui pouvait passer à la radio. Et ce n’est pas étonnant qu’ils ne nous aient jamais suivi. S’ils considèrent qu’il faut abreuver les jeunes de quinze ans avec des conneries, ça les regarde.


On imagine que tu es au courant de ce qui arrive à La Rumeur, qui pour le coup subissent de plein fouet la censure, même si c’est pour un article et non une chanson…

Madj : Oui, mais vu sur quoi ils ont été attaqués, ils pourraient l’être sur l’ensemble de l’album. Je pense que tout ça correspond à un contexte politique : le gouvernement mise beaucoup sur l’aspect sécuritaire ; la police a toujours été un corps protégé et à part dans la société française, donc encore plus maintenant. Ce procès est une manière de montrer qu’on ne peut pas parler de la police. Beaucoup savent que La Rumeur ne nous portent pas en affection pour parler gentiment… Mais il faut faire preuve d’honnêteté intellectuelle, et moi sur cette histoire je ne peux pas rester insensible. On est manifestement dans un problème de liberté d’expression, et là pour de vrai, pas comme l’affaire NTM, et j’ai choisi mon camp : entre le ministère de l’intérieur et La Rumeur, je choisis La Rumeur. Je leur ai fait parvenir des mails de soutien en mon nom et en celui d’Assassin Productions. Du point de vue politique, sans qu’on ait besoin d’être des amis, je suis prêt à leur apporter le soutien dont ils auraient besoin et que je serais en mesure de leur apporter.



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