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Tu as composé la grande majorité des titres du premier disque de La Bande des 4, « Hors de contrôle », en binôme avec Dawan… comment se sont répartis les rôles ?

Madj : Pour ma part, j’ai une pratique musicienne, mais je ne suis pas du tout familiarisé aux machines. Donc avec Dawan on forme un binôme assez efficace : lui il a la pratique des machines en plus d’une pratique musicienne ; moi j’ai des idées, des samples, et des notions musicales. On joue sur les forces et les faiblesses de chacun. C’est un vrai boulot d’équipe.


Et depuis combien de temps étiez-vous sur ce projet d’album instrumental ?

Madj : Cela ne faisait pas longtemps. Au début on voulait faire une suite aux street-tapes, puisque c’était un concept intéressant : mélanger des inédits rap français posés sur des faces B avec un mix de rap américain. Mais on s’est dit que ce serait peut-être bien d’arriver avec un vrai projet d’inédits. Donc on a commencé à bosser sur de la composition, et on pensait au départ faire rapper des gens ; on a fait écouter à Squat, et on s’est rendu compte que ça ne correspondait pas aux trucs ambiants. C’est là qu’on s’est dit qu’on allait se lancer dans un projet instrumental : c’est un format sur lequel on n’a jamais bossé dans le label, et ça permet de ne pas s’emmerder avec des rappeurs (rires). On s’était dit qu’on ne le mettrait en vente que sur le site Internet, donc on s’est mis dans une configuration de production très précaire : on n’a pas été en studio, on l’a fait dans notre home studio avec l’ingénieur du son Bruno Sourice. On a bouclé le projet en six jours de production pure, mais on peut dire qu’on a bossé en tout quatre ou cinq mois. Et une fois qu’on l’a fini, avec un coût de production dérisoire, je me suis dit que ce projet pouvait avoir une existence plus large. Je voulais le moins possible avoir affaire à l’industrie, donc j’ai juste été voir vite fait Delabel, parce qu’on a des liens privilégiés là-bas ; mais ça tortillait trop du cul, ça pulsait pas. Je suis allé voir Chronowax en parallèle ; on avait fait le maxi de La Caution ensemble, c’est des gens qui ont toujours travaillé sur nos vinyles, et ils ont un catalogue très intéressant, de Def Jux au punk-rock et à la musique électronique. Et ça a été très vite, parce que c’est vraiment le genre de projets qu’ils recherchent, et parce qu’on a aussi pas mal d’expérience. Le projet se retrouve donc dans les bacs en sortie nationale. Mais on le produit dans une certaine configuration : aujourd’hui les disques de rap ne vendent plus comme avant, et avec un projet comme ça on peut espérer entre 3 000 et 5 000 ventes ; c’est dans cette optique qu’il faut produire, et pas dans l’idée d’en faire 20 000. Et ce genre de démarche forcera les structures à en faire plus à l’année et les gens à se démerder autrement, car ils seront dans une situation beaucoup moins confortable. Etre sur le fil du rasoir, c’est à double tranchant, mais ça peut te forcer à être plus performant. Je pense que ce disque a la qualité d’être un truc différent. J’ai en plus la faiblesse de penser qu’il est pas mal. Il traduit aussi la volonté d’être en rupture, de réaffirmer un point de vue qu’on avait peut-être perdu ces derniers temps dans le label, musicalement parlant.


Que penses-tu du terme de « parcours » pour qualifier ce disque : est-ce une bonne définition ?

Madj : Oui, c’est une bonne définition. Plus que parcours, je dirais peut-être périple ou voyage. C’est un peu comme ça que ça a été conçu. A partir du moment où tu fais un album instrumental, tu ne peux pas faire une simple compilation d’instrus, et c’est là où est la difficulté. Il faut qu’il y ait une cohérence du début à la fin, il faut créer un univers. C’est difficile de faire vivre un instru sans rappeur, et sans faire un truc qui déroute l’auditeur. Il faut faire évoluer les éléments du morceau, ou en apporter de nouveaux tout le long du titre, pour qu’il y ait un intérêt.


Le morceau La marche des écorchés et des gueules cassées qui ouvre l’album a selon nous une dimension très subversive, et pourtant il n’est pas porté par des textes.

Madj : Je pense qu’au-delà des textes, il faut que les éléments choisis pour constituer un morceau aient une identité sonore. Contrairement à beaucoup, on ne sample pas au hasard. Ce morceau est rentre-dedans, c’est pour ça qu’on l’a placé au début. C’est une manière tout de suite de clarifier les choses : on n’est pas dans le format actuel du rap français qui sample dans la variété française : on ne va pas faire des morceaux avec ce que l’on a toujours détesté… en tout cas, on s’inscrit complètement dans la scène hip-hop. Et s’il n’y a pas de paroles, il y a quand même trois interludes constituées à partir d’extraits de documentaires qui sont là pour en quelque sorte ramener le propos : « Quelques éléments de notre histoire », « D’autres éléments de notre histoire », et « Quelques enseignements de notre histoire ». Ca a été un boulot de fou en terme de visionnage. J’ai visionné des tonnes de cassettes. Après, il y a eu le travail de collecte, d’enregistrement, et en tout on avait 1 heure 20 de cuts… et on en a fait en tout un peu plus de cinq minutes de morceaux : il fallait faire le tri, trouver les extraits qui s’accorderaient entre eux. On est parti dans un truc chronologique, où on donne un peu notre vision de l’histoire du 20ème siècle à travers quelques évènements bien précis. C’est un boulot de fou, mais vu le résultat, on se dit que ça valait le coup. Et il y a plein de gens que ça interpelle.


Dans le morceau Quelques éléments de notre histoire, on entend cette phrase : "je déchirerais le rire Banania de tous les murs de France" : c’est une phrase de Senghor, non ?

Madj : Oui. Je ne suis pas particulièrement fan de Senghor, mais cette phrase tue.


Pourquoi avoir choisi des chants indiens pour conclure ce même morceau ?

Madj : La musique de ce titre est en fait constituée à base d’éléments pris dans la musique sioux, car les Sioux symbolisent pour moi une volonté de résistance : c’est une des nations indiennes, à travers des figures comme Sitting Bull, qui a le plus résisté à la colonisation de l’Amérique. A la fin du morceau il y a cette phrase : « Tout est calme, apparemment calme, mais le feu couve dans les cœurs et dans les âmes », puis le chant sioux, qui est un chant offensif. C’est un disque offensif, c’est pas un disque de planeurs (rires).


La troisième interlude historique se nomme Quelques enseignements de notre histoire...

Madj : « Enseignements », parce que contrairement aux deux premières, qui sont un regard chronologique sur les évènements, la dernière est plus quelque chose qui affirme des opinions, qui est dans le domaine de la revendication. On a fait assez fort sur les titres (rires). Je trouve qu’il y a une dimension poétique dans beaucoup d’entre eux. Et ils sont venus tout seul, ça n’a pas été une prise de tête. Parfois les titres ont été adaptés à partir de la première dénomination qu’on leur avait donné, signe que les éléments concordaient.


Tu as dit dans une interview récente que ce disque était comme une quête « à la recherche d’une dignité perdue »…

Madj : Ca, c’est pour tout le rap français. Je fais partie de la génération qui a beaucoup travaillé pour que cette scène existe en France, mais pas pour qu’elle existe de cette manière. Il y a une forme de dignité chez les gens modestes, et cette dignité fait pour moi partie de l’essence des milieux populaires, donc des cultures populaires, donc du hip-hop. Quand on dit que cette culture consiste à créer de l’énergie positive à partir de la négativité, c’est tout à fait ça ; et je pense que beaucoup des acteurs du rap français ont oublié que la dignité existait, sinon il y a beaucoup de choses qu’on n’aurait jamais vues ou entendues et des comportements auxquels on n’aurait jamais assisté. On veut également rompre avec la vision du rap français comme étant une musique de gosse. On a besoin d’avoir un autre propos, mais aussi une autre approche de la musique. Et j’espère que ce disque répondra à ce genre de besoins. Il s’agit donc de repartir d’arrache-pied à la recherche d’une dignité perdue.


Et dans l’histoire du label Assassin Productions, comment situes-tu ce disque ?

Madj : Je l’inscris comme une production importante, car je pense que dans notre histoire il fera date comme étant le disque d’une certaine forme de repositionnement. On a eu vocation d’être un label, donc de se diversifier. Je pense qu’il y a globalement une cohérence dans ce qui est sorti chez nous, même si ces derniers temps tout ça était un peu dilué. Il fallait qu’on revienne à quelque chose de plus solide en terme de démarche, d’attitude, car c’est ce qui a fait la force d’Assassin et d’Assassin Productions : développer un truc solide et un propos qui avait la volonté d’être parfois didactique, avec une volonté de transmettre, de léguer quelque chose, sans pour autant être des professeurs. Pour moi, « Hors de contrôle » est dans la filiation de « Le futur que nous réserve-t-il ? » et de « L’Homicide volontaire » d’Assassin.


propos recueillis par PJ et JB à Paris le 30.10.2003
mise en ligne : 11.12.2003




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