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Après plus de 15 ans à parcourir les routes de France et à offrir d'excellents morceaux sans jamais décevoir, les membres du collectif activiste toulousain Zebda ont annoncé en 2003 leur désir de tenter chacun de leur côté des aventures plus personnelles. Magyd Cherfi, parolier et chanteur, est le premier cette année à se présenter en solo, à travers la double édition de son disque "Cité des étoiles" et de son recueil de textes "Livret de famille". En filiation directe avec les textes écrits pour Zebda, mais dévoilant également certains aspects plus personnels, Magyd Cherfi nous offre des morceaux et des textes d'une complexité peut-être encore plus grande, où l'implicite et les non-dits croisent les images à double-sens. Riches de cette profondeur, les oeuvres de Magyd Cherfi évoquent des thématiques larges, parfois sujettes à des interprétations multiples, le plus souvent liées à la vaste question de l'identité, que nous évoquons ici avec lui sous quelques unes de ses facettes : quête d'identité liée à l'immigration, au rapport aux origines, ou encore à la recherche d'une place à géométrie variable et aux implications jamais simples, tant en politique qu'en art... les deux étant systématiquemnt liés chez Magyd Cherfi.


Si tu jettes un œil sur toutes ces années passées au sein de Zebda et qu’on te demande de dresser un bilan, peux-tu dire que tu es satisfait de tout ?

Magyd Cherfi : De tout, non. Mais de l’essentiel. Il y a 20 ans, on était des animaux. On est parti parce qu’on ne voulait pas bosser ; on a rencontré des musiciens et on s’est dit « on met le feu ». On faisait la tournée des bars et on renversait tout. On aimait mieux ça qu’être prof de français ou être à l’usine. Puis la machine s’enclenche et on s’interroge sur le fonctionnement du groupe. Il y a deux façons de monter sur scène : la façon individuelle et la façon collective. La façon individuelle, c’est surtout une histoire d’ego - et quand j’ai voulu faire quelque chose tout seul c’était avant tout pour le plaisir perso. Le collectif, c’est plus une histoire de valeurs, car il faut partager. Pour qui n’a pas appris à partager, à travers un groupe quel qu’il soit on peut faire un apprentissage du partage. Il y a ceux qui échouent, il y a ceux qui mentent. Dans Zebda on a fait l’effort de faire fonctionner une microsociété avec une relative équité. On a passé 80% de temps à travailler sur l’équité et 20% à faire de la musique. C’est la réalité de Zebda, et le grand intérêt du groupe a été cela : l’apprentissage des valeurs, de l’humilité. Ce n’est pas le partage idéal non plus, mais au moins on se pose en permanence cette question : comment faire de la place à son voisin ? Et ça, c’est pour moi l’essentiel. Car après, ça fait des adultes qui connaissent le problème des autres.


L’écriture des textes dans Zebda était-elle plus ou moins concertée ?

Magyd Cherfi : Elle n’était pas vraiment concertée, c’était plus moi qui me pliait à ce que je sentais. Hakim cogne, Mouss est plus doux. Dans l’ensemble, il fallait être nuancé mais violent, il fallait avoir de l’humour mais de la gravité ; donc si tu plombes, il faut qu’il y ait de l’humour ; et s’il y a de l’humour, autant que ce soit de l’humour noir ; et quitte à être dur dans un texte, autant qu’il y ait de la tendresse. Je comprenais l’avis des six autres et j’essayais d’écrire en fonction de cela. J’ai appris à écrire au fur et à mesure.


Dans Le Répertoire sur Utopie d’occase de Zebda, Mouss chantait : « t’ouvres ma bouche et t’y trouves un drapeau ». Peut-on y lire l’expression d’un regret ou au contraire d’un rôle assumé ?

Magyd Cherfi : C’est plus un rôle qu’on a envie d’assumer. Presque tous les artistes disent à un moment ou un autre qu’ils ne sont le porte parole de personne. Moi, je me sens appartenir à la communauté immigrée, au moins. Puis à la communauté dans son ensemble, bien-sûr. Mais quand on est comme moi d’une communauté paria comme celle des immigrés, notamment d’Afrique du Nord, on peut avoir envie de dire qu’on va porter l’étendard de l’immigration et des parias. Et finalement on devient porte-parole, mais sans le vouloir. C’est l’idée même de défendre une minorité qui implique le fait d’être porte-parole, donc on est porte-parole malgré nous. Mais quitte à monter sur scène, autant avoir un drapeau dans la bouche plutôt que rien.


Peut-être que cette image de porte-drapeau a pu avoir quelques effets pervers, et on a pu voir des hommes politiques s’approprier Zebda ou l’image de Zebda comme un faire-valoir. Est-ce que vous avez pu souffrir d’une forme de récupération ?

Magyd Cherfi : Non. Je pense qu’on souffre plus de la division. Politiquement, les gens avec qui je suis et moi, nous nous sentons appartenir en partie à une gauche radicale, en partie à une gauche disons plus traditionnelle, etc. Il y a un vaste espace de gauche et on se sent appartenir à cet espace, car notre idée à tous dans le fond est globalement celle du progressisme, du progrès, de la modernité. On a créé Motivé-e-s à Toulouse car les socialistes n’ont pas voulu qu’un beur prenne une place importante dans la section locale. On s’est dit : puisque c’est comme ça, puisqu’on est condamné aux 20ème, 40ème places, alors on va le faire nous-mêmes, et en créant une liste supplémentaire. Mais ça divisait encore un peu plus la gauche aussi… donc ce n’est jamais très simple, parce que l’un dans l’autre il nous faut faire avancer l’idée progressiste. Donc il est à la fois nécessaire d’avoir des mouvements qui tirent la gauche du bon côté, pour lui dire qu’elle passe à côté de beaucoup de rendez-vous, mais en même temps il nous faut être avec tout le monde pour faire avancer le bloc.


Dans En enfer sur ton album solo, tu as cette phrase « Si on chante ça ira mieux demain ; ça ira pour qui ? », qui rejoint le propos du titre Troisième degré chanté avec Zebda, où on pouvait lire un constat assez désabusé sur le poids des mots.

Magyd Cherfi : C’est vrai qu’au bout de toutes ces années je fais un constat désabusé. Un mec comme moi avait 20 ans en 1980. Il y a 20 ans, on pensait que la gauche allait faire avancer un certain nombre d’idées, comme par exemple le vote des immigrés aux élections locales. Des années ont passé, et on se retrouve 20 ans plus tard à réclamer qu’on ait des places éligibles dans les partis. Regardons l’Assemblée Nationale : pas un beur, pas un black, à peine une dizaine de femmes, pour 500 bonshommes. Pas le moindre immigré dans un Conseil régional ou général. Ca légitime le fait qu’on soit désabusé. Mais je ne suis pas intégralement désabusé, car je porte une utopie. Comme on a l’obligation d’être des combattants, je dirai que je suis à la fois désabusé et combattant. Et c’est vrai que quand tu as chanté comme nous pendant 20 ans ce même refrain des discriminations, et que les choses n’avancent pas vraiment, ça t’amène à écrire une chanson comme Troisième degré, qui se demande finalement à quoi servent tous ces mots.


Dans Goota ma différence, Zebda chantait « je ne veux pas être la bouche qui croit s’être lavée en passant la tête sous la douche », comme pour signifier qu’il faut savoir faire preuve de nuance ; tu visais sans doute certains groupes de rap français en écrivant cela.

Magyd Cherfi : Exact. C’est absolument ça. Il ne suffit pas par exemple de dire « respect » pour que le respect existe. Dans le hip-hop, jamais je n’ai autant entendu ce mot, et jamais je ne l’ai vu autant galvaudé. Le hip-hop français m’émeut car j’estime que c’est ma communauté qui a pris ce mouvement culturel entre ses mains : la communauté immigrée, de la banlieue, dont je suis issu. J’aurais donc rêvé d’un hip-hop qui ne fasse pas l’apologie des bagnoles, des bijoux, des vêtements aux marques infernales, de l’apparence, et finalement de l’ultralibéralisme. Car c’est là que je me dis que c’est complètement schizophrénique : comment ces mômes issus de l’immigration, dont les parents sont esclaves de la mécanique capitaliste et libérale, font-ils pour générer cette même mécanique ? Pour nous tout cela ne veut rien dire, et il faut aussi faire preuve de nuance, c’est ce que dit cette phrase. Il n’est pas interdit au hip-hop d’avoir un hip-hop féminin voire homosexuel ; si on s’interdit de telles choses, c’est la mort, car il n’y a pas d’issue. J’entends que les femmes, les « pédés », des fois j’entends même les « harkis » ou les blancs, n’ont pas de place dans le hip-hop. Il y a une piste un peu trop facile qui est prise par beaucoup et qui amène droit au mur. Je sais qu’il a existé et qu’il existe des groupes intéressants, mais souvent il y a un manque cruel de nuance. Car attention, nous ne détenons pas, nous, de la banlieue, black ou beur, plus de vérité qu’un blanc né à Neuilly. La force viendra dans la nuance. Le fameux « nique ta mère », je dirais pourquoi pas… mais après, ça devient un drapeau. Mon père, franchement, si je montais sur scène pour chanter « nique ta mère », il achèterait un fusil. Le hip-hop naîtra de ses cendres quand il acceptera et intégrera la nuance. Récemment par exemple, je voyais un mec du label de Kool Shen qui avait fait jouer des hardeuses dans son clip et qui expliquait qu’il trouvait ça sympathique… Mais c’est pas des valeurs ! C’est pas ça qu’on défend ! Le rap a de la force quand il est politique, et la politique ce n’est pas ça.



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