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La première phrase du Répertoire était quelque peu énigmatique : « J’ai dit le trait, j’ai jamais dit la trace ». De quoi parlais-tu ?

Magyd Cherfi : J’ai pensé à l’exil, à l’immigration, à la question de la transmission. Qu’est-ce qu’on transmet ? Moi, je me suis retrouvé ici avec mes parents, ils étaient prolos, analphabètes, ils n’avaient pas de culture à nous transmettre si ce n’est une langue que ma mère nous a interdit de parler pour qu’on apprenne le français très vite. Elle voulait qu’on ait vite une place dans cette société. A l’âge de deux ou trois ans elle nous a dit « plus personne ne parle kabyle », elle a même interdit à mon père de parler kabyle et l’a forcé à parler français pour qu’on se fasse une place.


Et quand dans L’alphabet syndical, tu évoques une « lutte des traces », c’est toujours dans ce sens ?

Magyd Cherfi : Exactement, ces traces sont ce qu’on laisse. Qu’est-ce qu’on laisse ?


Dans ton album solo, tu évoques souvent la religion ou le ciel comme des impasses : « Y’a personne là-haut » (C’est par ma mère) ; « Quand le ciel a voulu nous sauver, nos blessures ne se sont pas lavées » (Cité des étoiles). C’est un propos qui va à l’encontre d’un discours de plus en plus présent qui sur-valorise le religieux et notamment la religion musulmane. Comment analyses-tu ce retour au religieux ?

Magyd Cherfi : Le problème dans cette histoire d’Islam et de retour de l’Islam notamment chez les jeunes, qui n’existait pas à l’époque où j’étais jeune, c’est que ces mômes de couleur, et notamment les filles qui portent le voile, comprennent très tôt qu’ils ne sont pas chez eux ici. Il est là le problème. Moi, à huit ou neuf ans, j’avais compris que je n’étais pas chez moi ici, à cause du regard de la société, de ce renvoi. Aujourd’hui, un môme noir du même âge, le renvoi de la société lui dit : tu es français, tu as tes papiers, mais… Comme si finalement pour les Français, même les plus dignes, être français signifiait être blanc. Ces mômes se disent que toutes ces histoires d’universalité, de droits de l’homme, etc., ce n’est que du papier. Dans la réalité, tu n’es français que si tu es blanc. A partir de là, quand tu ressens cette exclusion, année après année, tu prends conscience de ce truc et tu peux te radicaliser. Et en même temps ils sont plus érudits que nous, que les générations précédentes : ils ont compris où sont les armes de la radicalité, et la religion en fait partie : c’est un truc tout prêt pour ça.


Et quel regard portes-tu sur la loi contre le port du voile à l’école ?

Magyd Cherfi : Moi, je suis contre le port du voile de manière assez radicale. Mais le problème est que cette loi est islamophobe. On n’aurait jamais eu une loi pour une autre religion, et depuis très longtemps des mômes vont à l’école avec des croix et des kippas, les profs aussi, et ça passait. L’Islam subit un traitement particulier. De toute façon, tant que les mômes se diront qu’ils ne sont pas ici chez eux, ils se diront « on va les faire chier ». Et une telle loi exacerbe la radicalité religieuse. Mais pourtant, il y a mille manières de faire en sorte que ces mômes se sentent chez eux. Moi je parle beaucoup des partis politiques, parce que ça fait 20 ans qu’on traîne avec les politiques et qu’on leur dit : « mais prenez des mecs ! et s’ils ne sont pas formés, formez-les ». Et quand le PS, le PC ou la Ligue partent en campagne, qu’ils montrent des femmes, des immigrés, c’est-à-dire le vrai visage de la société moderne.


Oui, mais n’y a-t-il pas le risque de faire de ces personnes des faire-valoir ? Quelle valeur accorder au principe de discrimination positive ?

Magyd Cherfi : Ce n’est pas l’idéal. Mais je crois que je préfère être quelque peu humilié par la discrimination positive si elle fait en sorte que beaucoup de jeunes issus de l’immigration entrent dans toutes les institutions et les partis politiques.


Dans Latine est ma racine, tu as cette phrase : « La tradition, c’est peut-être ça la défaite ». Quelle est cette tradition dont tu parles ?

Magyd Cherfi : Cette tradition, ce sont toutes les coutumes qui ne s’adaptent pas à la modernité. Et c’est justement un des grands problèmes de l’Islam, qui depuis des siècles ne s’adapte pas à la modernité. Et on se retrouve avec des situations moyenâgeuses. Parmi les imams qui se sont fait récemment expulser, il y en a un qui a deux femmes et dix-sept enfants. Ces deux femmes en question, c’est quoi, deux objets ? Il faut tout le temps se méfier de la tradition. Elle peut et elle doit se plier à la modernité des choses, parce que les sciences avancent et nous permettent de mieux saisir les tenants et les aboutissants de ce qui nous entoure, mais elle est un danger quand on ne la maîtrise pas. Bien-sûr, il ne s’agit pas de tuer la tradition, mais il faut l’aménager. Quand on tue le mouton pour l’Aïd encore aujourd’hui avec mes parents, il y a un côté festif que j’aime bien. Après, fait sa prière qui veut, et ne la fait pas qui ne veut pas, et ça reste un moment de fête.


Tu termines ce même morceau en disant « j’ai perdu mes racines ». Cela résulte d’une action délibérée de ta part ?

Magyd Cherfi : Oui. Je porte comme une croix l’Algérie, mes cousins, la colonisation, la vie misérable de mes parents. Par extension je porte un peu l’Islam, je porte un peu du Tiers-Monde, je porte le monde arabe, je porte Ben Laden, je porte Saddam Hussein, je porte Khomeiny… Quand on est de culture musulmane, on est un peu le reflet de tout ça, on se dit que c’est un peu nous, parce qu’il y a ce lien musulman. Et ce lien n’est que de la négativité, malheureusement. Regardez l’Algérie, l’Islam, etc. Regarder l’Islam, c’est regarder quelque chose qui n’est pas de l’ordre de la modernité. Regarder le monde arabe, c’est regarder une immense dictature. J’en passe et des meilleures… Donc à un moment donné je me dis qu’il faut que j’arrête de me sentir héritier, attaché, lié à tout cela. Les cousins en Algérie, c’est fini, je ne viens plus : vous vous démerdez, parce que c’est sans issue, je ne peux rien faire pour vous, à part vous dire qu’il faut devenir laïc et blanc, gaulois (rires). Bien-sûr, tout ce que je vous dis là est entre guillemets, mais il y a chez moi l’envie de couper, parce qu’on ne peut plus rien. Regarder vers le sud de manière affective ou avec une filiation sanguine, ça ne sert à rien. Autant le regarder de façon politique.


Mais n’y a-t-il pas alors un terrible constat d’échec quant à l’immigration, constat qui irait finalement dans le sens de « l’intégration à la française » qui préconise une table rase et la rupture avec les racines ?

Magyd Cherfi : Oui, c’est vrai, c’est un constat d’échec. Cette histoire d’intégration, sans le dire, elle dit : « oubliez ce que vous étiez ». Et ça, c’est impossible. Moi par exemple, je me proclame athée. Mais je blesse tout le monde en disant ça : je blesse mes amis, je blesse ma mère, même s’ils ne sont pas pratiquants. Beaucoup le voient comme une trahison, un reniement. Mais ce lien est infernal. Tes parents sont d’Algérie, alors tu es musulman. Au moins musulman, parce que tout va mal pour les autres ; et parce que tout va mal pour les autres, alors il faut rester musulman, même si on ne l’est pas. Très peu le sont d’ailleurs. Mais il ne faut pas le dire ; on ne l’est pas dans le réel mais on dit qu’on l’est. Et c’est le réflexe des parias, des opprimés que de se raccrocher à cela. De mon côté, j’essaie déjà de faire un travail avec moi-même qui est loin d’être évident. Par exemple, j’emmène mon fils à l’école et il revient à midi en me disant « papa, je mange plus du porc », parce qu’il a deux copains qui lui ont dit « ouais, tu manges du porc, t’es un pédé » (rires). A la maison il vit ouvert, j’essaie d’ouvrir le culinaire, un peu de tout, histoire de brasser, et tout va bien, jambon-purée etc. (rires) Et à l’école, boum ! Il suffit d’un rien.



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