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Tu évoques entre autres ton athéisme et cette intégration dans le texte provocateur « Vercingétorix » qui clôt ton ouvrage Livret de famille. Mais la chute du texte est radicale et contraste avec tout ce discours : « Le soir, Jean-Marie Le Pen était au second tour de l’élection présidentielle ». Pourquoi ?

Magyd Cherfi : C’est pour dire qu’on est dans la merde. Des gens comme moi font l’effort de ce qu’ils appellent l’intégration, qui est d’ailleurs un faux problème, car il n’y a pas de problème d’intégration : un enfant qui grandit peut avoir des problèmes sociaux, familiaux, économiques, mais pas d’intégration, quand tu nais et grandis dans cette société. Nous, on étudie Voltaire, Rousseau, mais aussi le marxisme, l’histoire coloniale pour comprendre certaines choses. On fait en quelque sorte la démarche vers ce qu’ils appellent l’universalisme, vers cette idée que nous sommes tous à égalité. Et au bout du compte, il y a cette élection, qui donne le reflet d’une partie de la France, et qui nous dit « vous faites chier, rentrez chez vous ». Moi, je n’ai pas de solution. On est coincé entre d’un côté notre culture, notre famille, nos origines, qui nous rappellent que nous sommes opprimés et que nous restons enfermés, et de l’autre une société d’accueil, avec ses valeurs universelles, mais qui nous dit au fond : « vous n’êtes pas blancs ».


Que penses-tu du discours récurrent qui victimise l’électorat du Front National ?

Magyd Cherfi : L’analyse de l’électorat du Front National est pour moi assez simple : ce sont des gens qui sont complètement flippés par ce que leur propose l’avenir, et qui ont par conséquent besoin d’un bouc émissaire. Et depuis 50 ans, l’Afrique du Nord et l’Afrique noire sont le bouc émissaire de l’Europe. Sans même parler d’un discours comme celui de Jacques Chirac qui est caricatural, aujourd’hui on voit mal un homme politique du PS ou de la droite prendre un reubeu et dire « Françaises, Français, il est chez lui ». Un des meilleurs exemples est que quand Sarkozy nomme un préfet issu de l’immigration, il dit « préfet musulman » ; quand il le qualifie ainsi, on retourne à la colonisation. Ca veut dire que dans l’inconscient de Sarkozy, nous sommes des colonisés. Et voilà la vérité. Nous, ici, nous sommes encore des colonisés, et c’est une réalité dans l’inconscient collectif français : il y a d’un côté la France, l’Empire, et de l’autre les indigènes. Chez Mitterrand, je n’en parle même pas, au PS pas mal, à droite c’est l’intégrale. Nous sommes les indigènes.


Dans C’est par ma mère, tu parles des « perroquets » qui disent que « là-bas dans les ruelles, il y a des fleurs qui résistent à la Noël ». Le mythe du retour est-il toujours présent autour de toi ?

Magyd Cherfi : Beaucoup moins qu’avant. Il y a de moins en moins d’Algériens qui vont en Algérie et se disent qu’il y a de l’espoir. Mais ils mentent quand même sans y croire : il n’est pas de bon ton de dire que l’Algérie est un cauchemar. Ca dépend peut-être de quelle Algérie on parle, mais quand moi je vais voir mes cousins, tous me disent « on est mort ». Les perroquets sont ceux qui viennent raconter qu’il se passe des choses en Algérie, qu’ils le pensent ou qu’ils ne le pensent pas.


Tu n’as pas participé, seul ou avec Zebda, à l’année de l’Algérie en France, contrairement à de nombreux artistes algériens ou d’origine algérienne. Pourquoi ?

Magyd Cherfi : Je l’aurais fait s’il y avait eu un mélange avec des artistes français. Mais cette histoire de rendre hommage à l’Algérie avec un Zénith fait de quinze artistes algériens, avec en plus la guerre pour savoir s’ils doivent être berbères ou arabes, ça ne m’intéresse pas. Avec Zebda, on a fui les choses comme le printemps berbère, et on nous l’a reproché. Mais c’est que des ghettos ! Quand on fête l’Algérie, il faut bien qu’on dise « attention, on est français ! ». Il y a une différence à faire entre Mami ou Khaled, qui sont des mecs du bled, et Rachid Taha, les groupes de hip-hop, ou Zebda, qui sommes français. OK pour le printemps berbère, mais s’il y a Higelin ou Renaud… Pour moi l’idée est là.


A la mort de Claude Nougaro, tu as rappelé qu’il avait dit de Zebda que vous étiez ses « fils ». Qui citerais-tu comme « pères » dans la chanson française ?

Magyd Cherfi : Honnêtement, je ne me sens pas des pères. Mais je me sens en filiation avec beaucoup de gens. Renaud, Higelin, Noir Désir, Massilia Sound System, Fabulous Trobadors, ou Ridan, qui est intéressant. Je vous passe tous les anciens bien-sûr. Mais j’aime beaucoup de choses ; j’ai adopté la musique en fonction des valeurs qu’elle pouvait transporter. Je me mets à l’écoute de celui qui porte un drapeau. Noir Désir, par exemple, j’écoutais très peu, je n’aimais pas du tout le genre. Mais en voyant cette volonté qu’ils avaient de nous aider, d’être dans les quartiers, de se mettre à notre service pour telle ou telle raison, j’ai fini par aimer. Tu aimes ceux qui ont envie d’être solidaires avec toi.


Et les chansons en kabyle que vous avez pu reprendre, véhiculaient-elles un propos politique ?

Magyd Cherfi : Ca dépend. Mala Diural est une chanson de fête, de mariage, que ma mère chantait. Par contre dans Motivés je chantais Nekwei s warrach e eezzayer, une chanson kabyle d’Aït Menguelet, qui véhicule beaucoup de choses à travers la dérision : « nous les enfants de l’Algérie, nous sommes les rois de la galère, les médaillés d’or de la misère, les champions de la défaite ».


Pour finir, à la fin du Répertoire, Zebda chantait « C’est vrai je passe, mais je passe pour du beur ». Penses-tu pouvoir un jour passer pour autre chose ?

Magyd Cherfi : Ce n’est pas moi qui choisit cela. Cet album solo que j’ai fait, par exemple, franchement dans ma tête je pensais faire une pause avec le combat et rentrer dans des sentiments. Parce qu’on oublie que dans Zebda il y a des individus, qui aiment des gens et qui sont aimés en retour. Je voulais entrer dans un album plus perso, où il y ait un rapport politique mais plus intime, quelque chose de plus subtil, parce qu’un rapport entre un homme et une femme au quotidien peut par exemple se fonder sur des idées. Je pensais rentrer là-dedans. Mais au final je suis retourné dans la machine à broyer. Et c’est finalement plus un album de combat qu’un album perso. Et j’ai fait un album finalement très Zebda dans le texte, même s’il y a des touches intimes. La chose m’a rattrapé.


propos recueillis par PJ, Adis et JB à St Brieuc le 29.05.2004
mise en ligne : 06.06.2004




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