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Auteur il y a deux ans d'un premier projet au format cassette (Lyrikal Teknick), le jeune groupe de rap Psykick Lyrikah sort en octobre 2004 un premier album intitulé Des lumières sous la pluie, via le label Idwet. Doté d'une cohérence rare, ce disque réussit l'exploit de proposer des morceaux aux sens complexes et appelant à diverses interprétations, tout en présentant un travail musical abouti et original porteur à lui seul d'idées et d'émotions. L'un des traits majeurs du groupe, extrêmement rare dans la chanson française (et a fortiori dans le rap), est l'affirmation d'une véritable personnalité littéraire : celle du rappeur Arm, obsédé par des thèmes récurrents qui habitent chaque texte, et porteur d'un vocabulaire à la fois riche, singulier et personnel. Le binôme formé avec le talentueux compositeur Mr Teddybear offre donc une oeuvre remarquable, autant poétique que musicale. Afin d'évoquer le travail du groupe, d'aborder son regard sur la musique, et d'insister sur certains thèmes majeurs du disque, nous avons choisi de laisser Arm et Mr Teddybear expliciter ou développer librement et par écrit ce que nous leur proposions : des mots, des noms et des citations de textes.


Rap

Arm : Pour moi le rap est une musique massive, ce qui ne signifie pas forcément agressive, mais plutôt massive par sa forme. Sa structure rythmique, le phrasé, la manière d’agencer les phrases, les rimes, les placements… c’est un tout. C’est une musique bien plus complexe qu’elle n’y paraît. On passera outre les problématiques de l’image véhiculée par ce courant musical, souvent à juste titre, on sait bien qu’on n’y changera rien (et qu’on continuera à passer pour des profonds abrutis pour un paquet de gens)… Une chose curieuse est que le rap est une musique de contradictions, et qu’elle a cette obscure façon de ne jamais danser sur le même pied, de marier les zones d’ombres aux récits lumineux, de faire cohabiter des émotions contraires par cet aspect incisif… et de pouvoir compter dans ses rangs des artistes aussi divers que Nas et Mf Doom, Mobb Deep et Bigg Jus, Busta Rhymes et Company Flow, Gangstarr ou Madlib… je trouve ça puissant. On qualifie notre musique de rap, même nourri d’influences diverses, de Nick Drake à David Axelrod, de Galt Mc Dermot à Henri Mancini, de Jacques Brel à Godspeed, quoi qu’on écoute à côté, Psykick Lyrikah est du rap, pas du « rap-electro » ou de l’« abstract hip hop »… même si ces étiquettes ne nous empêchent pas de vivre.

Mr Teddybear : Personnellement, pour avoir écouté pas mal de rap au lycée, j’en avais retenu à l’époque une idée de dire et de faire la chose juste, de ne pas prendre un mot pour un autre, de ne pas mettre un son en trop, d’être mesuré dans son discours et dans ses émotions pour être honnête avec soi-même et avec les autres. En tout cas, c’est cette idée-là que j’aime retrouver chez des groupes de rap. Cependant, je serais bien incapable de nous juger nous-mêmes, et de nous qualifier de cette façon. Parce que ce n’est pas à nous de le faire, et que nous sommes adeptes du rap pour sa forme et sa quête de justesse, tout en étant, comme vient de le dire mon collègue, nourris d’influences musicales et d’émotions diverses. Le rap est peut-être avant tout une affaire d’hommes (au sens universel du terme bien sûr), et c’est ce qui en fait une musique si riche de si évolutive.


Sample

Mr Teddybear : C'est quelque chose de purement technique : un sample, c’est un échantillon de son, de telle durée, tel volume. C'est un principe de base, et c'est justement ce qui permet des possibilités inouïes. Un sample, ça peut être une mélodie de guitare, comme le son d'une goutte d'eau. On essaye d'en faire une utilisation la plus honnête et la plus musicale possible. Honnête par rapport à la personne qui se trouve à l'origine du son utilisé ; musicale, parce que c'est tout de même plus gratifiant de pondre une mélodie que d'en mettre deux en même temps, piquées au voisin. Ceci dit, c'est agréable aussi de prendre une grosse boucle et de la faire tourner, mais sans excès. Si musicalement ça marche, c'est finalement le plus important. En ce qui concerne le rap, rien ne peut partir sans discuter avec son collègue. Il est important de démarrer d'une idée, d'un état d'esprit, de composer pour quelque chose. Personnellement, je ne peux pas faire de la musique par simple amour pour elle. Il me faut bosser pour arriver à quelque chose, et là seulement il peut en sortir un son correct, tout simplement parce qu'un texte va m'inspirer un temps et un espace, un contexte. Tout est lié avec le texte, ou du moins avec le rappeur. Quelque chose nous obsède pendant telle période, il va en sortir quelque chose de nos deux côtés, de même que s'il me dit ça, je gamberge sur quels instruments et quels sons je vais utiliser, si je pars dans du dur ou du plus cool. C'est tout simplement une affaire d'écoute de ce qu'il veut dire, de comment il veut le dire, etc… Là où c'est marrant, c'est qu'entre nous ça marche aussi dans l'autre sens. Ceci dit, il est inévitable chez toute personne qui fait de la musique, qu'il y ait une part d’impulsivité dans l'acte de composer, et même d'écrire. C'est inévitable et même plus sain d'agir de la sorte, ne serait-ce qu'en tant qu'être humain.


Ecrire / Composer

Arm : On fonctionne par étapes. Teddy fait plein de sons, me fait écouter, on change des trucs et on valide toujours tout ensemble. Il arrange et bidouille de son côté, et construit ses musiques comme des morceaux à part entière, jusqu’à la structure. La plupart du temps, j’écris après cette étape, et j’adapte la structure du texte à la musique, rarement l’inverse. L’album, dans sa version instrumentale, était fini quasiment tel quel il y a plus d’un an. Jusque dans l’ordre des morceaux. On a pensé les ambiances et le tracklisting comme un disque à part entière : j’avais donc des idées très précises de ce que j’allais écrire, ou du moins des ambiances des textes. On n’a changé que très peu de choses par rapport à ça : enlevé un titre, un interlude, rajouté un morceau, mais c’est tout. Le fait d’avoir une vision d’ensemble assez tôt nous a permis de penser le disque dans sa globalité et d’équilibrer les choses consciencieusement, comme de choisir de ne pas rapper sur certains sons, de les laisser instrumentaux, quitte à apporter de nouveaux éléments, comme les guitares (L’homme errant), et d’aérer le disque afin que son déroulement ne soit pas pesant. Pour les textes, j’écris de mon côté, quand j’en ressens l’envie, sans me forcer. Je n’ai pas de rythme établi, je peine parfois trois jours sur une phrase, parfois j’écris un texte en une nuit (Des lumières sous la pluie). Je n’arrive pas à écrire la journée, j’ai besoin d’être au calme, coupé de tout, et sentir que plus rien ne bouge, ou presque, dehors. J’écris donc tard, parfois tellement tard que la plume se perd un peu… mais c’est ce que je recherche… Une certaine pudeur fait que personne ne lit la moindre ligne jusqu’à ce que je rentre en studio. Teddy découvre donc la plupart du temps les textes là, parfois une fois posés. Je sais qu’il me fait confiance tout comme je lui fais confiance sur les sons. On sait qu’on exprime exactement la même chose, avec juste un langage différent.

Mr Teddybear : Je ressens quasiment la même chose. La musique est comme une gestation, d’où une composition par périodes. Il me faut discuter, me nourrir de sons différents à chaque fois, écouter de nouvelles choses, bouger, presque transformer ma vie quotidienne pour adopter sans cesse une oreille et un regard neuf et curieux, et pour rester attentif et juste dans mon observation. La création m’apparaît comme un entonnoir, ou un filtre à émotions, à images et à sons, dont le résultat est un impossible mélange de cohérence, de nouveauté, et de justesse. Trois notions très floues et très subjectives, en fait.


Idwet

Arm : On les a connus via Lionel d’Abstrackt Keal Agram. On lui avait filé une démo cd-r quand nous bossions sur la mixtape (Lyrikal Teknick), il a trouvé ça bien, et a fait suivre à Idwet, pensant que ça pouvait les intéresser. Finalement tout est parti de là : on s’est très vite entendu avec Thomas Lagarrigue et Nicolas Duhem. Ils nous ont accordé leur confiance, nous ont laissé bosser à notre rythme, ont accepté notre façon de travailler (parfois un peu secrète), bref, ils n’ont pas forcé les choses, n’ont mis aucune pression… On a des rapports amicaux et francs avec eux, on aime les disques qu’ils sortent, et même si nos univers musicaux sont assez différents globalement, on s’entend sur pas mal de choses. Et comme on n’a jamais eu vraiment l’occasion de les remercier, j’en profite ici : donc merci à Lionel, et merci à eux.


Visuel

Arm : On tenait à confier ça à des potes. Tout le disque devait se faire comme ça, avec des gens proches, donc c’est Myshel, du collectif de graffeurs OPK, qui a bossé dessus, et qui a fait un très beau boulot. Il connaissait déjà assez bien notre musique, donc a su très vite l’atmosphère qu’il pouvait aborder. Je ne peux pas parler à sa place, par contre sur le rendu, cette espèce de « ville-mutante », qui semble exploser de tous les côtés au dos du disque, colle parfaitement au contenu. Et puis il semblait évident pour tout le monde d’inclure un livret contenant tous les textes, pour être certain que tout soit compréhensible. Voilà, on est plus que satisfaits du résultat. C’est vrai qu’on n’a pas lâché Myshel, surtout vers la fin, mais bon, on savait le potentiel qu’il avait, donc pas de scrupules ! Big up à Ego pour le tag, il avait déjà bossé sur la tape.


Arm, Mr Teddybear et Robert le Magnifique


Olivier Mellano

Arm : Olivier est connu pour ses travaux avec Dominique A, Christophe Miossec, Yann Tiersen, Sloy, Bed… la liste est très longue… Nous l’avons rencontré par l’intermédiaire de Thomas Lagarrigue. Venant d’un univers assez différent du nôtre, il a adhéré à notre musique, apportant une touche très personnelle à trois morceaux (3 lettres rouge sang, L’homme errant et Le double). Il s’est laissé guidé par la trame de l’album, n’imposant rien : il proposait, tentait des choses et s’arrêtait lorsque nous trouvions les idées intéressantes. C’est, en plus de ce qu’il a apporté au disque, une rencontre humaine exceptionnelle : son expérience dans la musique ne lui a jamais fait perdre de vue la passion qui l’anime, c’est une personne douée, rigoureuse, et humble. Je me suis vite rendu compte que nos univers musicaux étaient différents sur la forme, mais très proches au niveau du sens. Et puis comme lui on écoute du blues, du rock, on s’est même trouvé des groupes de rap en commun, comme New Kingdom, qui ne sont pas franchement connus… Il tourne actuellement avec Laetitia Sheriff, et a créé avec Gaël Desbois le groupe « Mobiil » (2 albums au compteur) où, en plus de son rôle de guitariste, il écrit et interprète ses textes très personnels. J’aimerais qu’il puisse se joindre à nous sur scène le plus souvent possible, mais son agenda ne le permet pour l’instant pas (sauf le 4 décembre 2004 aux Transmusicales de Rennes). J’aimerais évidemment retravailler avec lui sur des projets futurs, qu’ils soient rap ou pas.

Mr Teddybear : J’ajouterais que la manière dont il est intervenu est particulière dans le sens où il a réellement trouvé son chemin dans les mélodies. Il s’est immiscé dans des instrumentaux déjà pensés pour la plupart (excepté L’homme errant, qui était prévu comme son espace « de liberté »), où il est intervenu sur des choses très simples, et où il a construit quelque chose à lui, de la même manière que Robert Le Magnifique et son intervention dans la deuxième partie de La sphère. En fin de compte, dans ses autres interventions, il a peut-être trouvé la manière de s’accorder avec nous, tant au niveau harmonique qu’au niveau du sens. Son arrivée, et celle de sa guitare dans ces quelques morceaux, est un plaisir pour nous qui attendions d’une rencontre qu’elle nous surprenne, et qui nous conforte dans notre idée que la musique est tout simplement une affaire de gens et de sensibilités, et que le rap ne déroge pas à cette règle. En un mot, on est très impatient de le revoir.


Blues

Mr Teddybear : Pour moi, le blues est une musique historique. C'est même la base des musiques modernes : du rock, d'une part, et même du rap, autant musicalement que dans son propos… J'admire surtout le vieux blues, à vrai dire, des trucs comme Robert Johnson, Son House… Sans être très spécialiste, juste auditeur, on entend que c’est une musique plaintive mais pas larmoyante, que c'est une musique de gens au comportement simple et sobre.

Arm : Le blues est la musique de l’âme et du cœur. C’est certainement la musique que j’écoute le plus. Comme Teddy, le vieux style rural de Sud du début du siècle, le « Delta blues », jusqu’aux années 30/40, évidemment les patriarches Robert Johnson, Ledbelly et Son House, mais aussi Blind Willie McTell, Sonny boy Williamson… Après l’exode dans les villes, le truc s’est électrifié, là j’adhère moins. Tous ces gars faisaient une musique à la fois axée sur leur quotidien (social et amoureux) et en même temps extrêmement spirituelle ; je ne parle pas de religion (le blues était pendant longtemps fustigé par les croyants à cause du discours et de l’attitude, comparable à celle du rap aujourd’hui : femmes, sexe et alcool), je veux dire spirituel dans la contemplation et la description de leurs émotions, de leurs douleurs, leurs envies. J’écoute souvent des « work songs », ces chants de travaux collectifs des esclaves noirs dans les champs (ou aux travaux forcés), des mecs parfois sont allés jusque dans les bagnes avec de quoi enregistrer les prisonniers ! Dans les années 20, 30 ! Tu écoutes ça, tu sais que cette personne est morte, qu’elle chante en live son truc, c’est du réel, il n'y a pas de mise en scène, c’est très dur, et en même temps tu te laisses porter par l’émotion. Tu ne peux retrouver nulle part ailleurs la douleur et la beauté qui se dégagent de ces chants et cette musique… Rien ne se rapproche plus du rap que le blues. Le rap se revendique souvent des musiques noires des années 60/70, la soul, la funk, je suis d’accord, mais tous ces courants sont le résultat de mélanges partis du blues et du gospel, je trouve dommage que ça n’apparaisse jamais. Ce style reste cantonné à ses clichés, et malheureusement le rap reproduit ça… On voulait faire un morceau guitare/voix sur l’album, un truc sec et dépouillé, mais on n’a pas trop eu le temps. Finalement Trois lettres rouge sang va puiser dans des influences blues… jusque dans la thématique. Musicalement j’espère qu’on sera amenés à retravailler ce genre de choses.


Scénarisation de l'album

Mr Teddybear : C'était ce qu'on voulait dès le départ, sans trop savoir comment au début, mais c'est venu naturellement par la suite. Peut-être parce qu'après notre première cassette, où il y a eu plein de collaborations, on a voulu un premier album, pas nécessairement intimiste, mais qui pose des bases concrètes. On voulait savoir ce qu'on pouvait faire tous les deux seulement, être sûrs de notre identité de groupe. Du coup, la scénarisation s'est imposée naturellement, d'une volonté commune de faire un album construit, cohérent, et peut-être du fait qu'on a tous les deux fait des études de ciné, et qu'on est des gros fans de ciné. En ce qui concerne ce premier album, il est un peu divisé en deux, un peu comme une structure en huit ou le noeud du milieu serait le morceau L'homme errant. Ça n'a pas vraiment été calculé, mais il se trouve qu'avant ce morceau, on parle de gens et de leurs problèmes en confrontation avec d'autres ou avec un extérieur, quel qu'il soit, comme dans Ma Ville, ou Le Dernier Chapitre, où un homme perd le sens de la réalité et chute dans une sorte d'ivresse émotionnelle très dangereuse. Après L'homme errant, ce sont des morceaux globalement beaucoup plus personnels et plus concentrés autour de nos pensées et nos expériences.

Arm : Le disque est construit selon une logique narrative qui s’est imposée d’elle-même au fur et à mesure qu’on avançait. Le fait d’avoir une structure instrumentale très avancée avant les textes nous a certainement aidés. C’est une sorte de voyage dans la ville, à différents niveaux. Ce voyage-là, c’est un peu le principe des « road movies », le déplacement géographique est souvent un prétexte, une métaphore du voyage intérieur des gens. Deux parties sont à peu près distinctes : de Fractions à Ma ville, puis de L’homme errant à Des lumières sous la pluie. L’homme errant a une place très importante dans l’album : ce morceau permet de poser d’autres bases avant de repartir sur autre chose. Mais dès Descente, on change effectivement de niveau, on quitte un peu la surface pour plonger dans les entrailles de la ville (et des nôtres), et des réflexions personnelles que cela implique. Le dernier morceau fait une sorte de bilan du disque et des questionnements, et ouvre sur un autre décor, plus aéré, à un moment où l’on atteint une frontière. Par contre ce sont des choses que nous, nous avons ressenties, ça ne veut pas dire que c’est une explication forcément nécessaire à l’écoute du disque : les musiques et les textes sont écrits de façon tellement détachée de tout qu’en offrir une interprétation serait absurde et prétentieux. Chacun y voit ce qu’il veut, en bien ou en mal.



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