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La ville

Mr Teddybear : C'est un truc qui nous fascine, et qui me fascine personnellement à plein de niveaux. Une ville, c'est comme un organisme vivant et monstrueux par sa taille, par ce qui peut s'y passer. D'ailleurs on parle d'artères pour les avenues et les boulevards… D'autre part, elle a aussi un côté fictionnel puisqu'on la retrouve dans les livres et les films de toutes sortes, dont certains lui laissent une part très importante si elles ne sont pas le centre du débat. Je pense à Blade Runner (le livre et le film), à Dark City pour le ciné, et aux livres de K.Dick et de Lovecraft (qui avait pour la ville une admiration particulière) dans lesquels elle joue une part importante et où elle représente surtout un lieu de perdition. En tout cas, c'est une source d'inspiration terrible par sa complexité, sa monstruosité, sa grandeur. La ville que j'ai en tête est une gigantesque fourmilière, autant pour l'anarchie organisée qui y règne que pour les gens qui y vivent ; en tout cas, un endroit où l’on peut être anonyme facilement.

Arm : Effectivement la ville a pour nous (mais je pense que c’est le cas pour beaucoup de monde) cet aspect à la fois attirant et effrayant, sentiment cultivé sans fin dans la littérature et le cinéma. La ville est une entité à part entière, elle manipule ses créatures en son sein, domine et pervertit, attire et rejette. La ville n’apparaît pas que vivante par les gens qui y habitent. Le titre Ma ville en décrit une qui pourrait être n’importe laquelle, je n’ai pas décrit Rennes. Ma ville a ses flics débiles, ses fachos et ses punks à chiens comme partout, je ne suis pas attaché au lieu en particulier. C’est aussi pour ça que je ne la cite à aucun moment, et que je paraphrase Jacques Brel sur « La ville s’endormait et j’en oublie le nom », que je cite à la troisième personne. La ville, c’est notre refuge à tous, et avec tout le dégoût qu’elle m’inspire, elle reste belle. Qu’importe ce qu’elle est et quel est son nom.


« Avec ceux qui ne prêchent rien »

Arm : « Je tombe avec ceux qui ne prêchent rien, qui rentrent à pattes tard le soir, ceux qui crèchent loin… » : je n’aime pas trop les textes militants, ou du moins ceux dont le contenu te prend par le col et te dit d’aller là où il veut, en enfonçant souvent des portes ouvertes. Je déteste le côté « donneur de leçons » de certains rappeurs. Mes textes ne prônent rien, ne se définissent d’aucune « école » ou d’aucun principe, d’aucun code. Je bondis lorsque je lis ou entends le mot « conscient » à propos de notre musique. Le « rap conscient », c’est le fourre-tout où on t’explique que c’est du rap « intelligent et éduqué ». Je crois qu’on est à des kilomètres de ça. Peu de groupes savent « militer » sans tomber dans la démonstration scolaire et moralisatrice. A part La Rumeur et Kabal à l’époque. Personne n’a jamais su faire ce que fait La Rumeur, parce qu’eux ne font aucune concession et ne se forcent pas.


Dostoïevski / Markovicz

Arm : Dostoïevski c’est la puissance absolue dans l’écriture. La technique de narration, le style, les émotions fortes qui se dégagent de ses écrits, la solitude de l’homme parmi les siens, la ville… : tous ces thèmes m’ont influencé dans l’écriture du disque. On parle de notre société comme d’une société hypocrite, basée sur le style et les apparences, le profit et la prétention… La vie russe du 19ème c’était ça puissance dix, du moins dans les villes. Et c’est ça que Dostoïevski raconte, lui qui a traversé des épreuves balèzes : père alcoolique et violent assassiné, épilepsie, perte de ses proches, arrestation, travaux forcés en Sibérie, mort de son premier enfant… bref, tout y était, et tous ses écrits, certainement influencés par tout ça, pénétraient le cœur des gens dont il parlait. Ça, c’est universel et intemporel. Il y a quelques références dans certains titres du disque : Le double, évidemment, du livre homonyme, Un cœur faible dans Des lumières sous la pluie, un peu de Crime et châtiment dans Le dernier chapitre. Dostoïevski, au même titre que Gogol ou Pouchkine, sont des êtres qui « voient », je veux dire qu’ils « traversent » les gens, les âmes, ils voient « derrière ». Et pour la plupart, cette sensibilité hors norme les a fait énormément souffrir. C’est d’ailleurs le sujet de la plupart de ces livres : la culpabilité, la peur du bonheur, d’où naît bien souvent la folie, la déviance. Et toujours cette trame de fond oppressante qui est cette ville monstrueuse qui bouffe tout ce qui la compose, des êtres aux rues, du ciel aux calèches… c’est assez flippant. Pour André Markovicz, on a utilisé un extrait d’une de ses traductions pour conclure le livret du disque : ce court passage reflétait quasiment mot pour mot ce que j’éprouvais à la fin de la conception du disque par rapport à la ville changeante. Markovicz a traduit absolument tout Dostoïevski, des romans aux nouvelles, c’est un monument dans la profession, c’est aussi lui qui a traduit le Hamlet sur lequel David Gauchard a travaillé, en respectant la forme originelle (et dont la bande originale est sortie sur le label Idwet, ndlr). Je ne l’ai rencontré qu’une fois, rapidement. J’espère qu’il a eu le disque et qu’il prendra le temps de l’écouter, et de me dire ce qu’il en pense.


« J’écris (…) souvent, mais sans réfléchir trop »

Arm : Lorsque j’écris je n’aime pas « intellectualiser » les choses, trop les penser. Je sais à peu près d’après le son qui tourne où je veux aller, mais après c’est à l’instinctif de prendre le dessus. J’irais jusqu’à dire que c’est au cœur et aux tripes d’écrire, pas au cerveau. La phrase complète est « J’écris comme je gueule : souvent, mais sans réfléchir trop ». J’ai écrit ça à une période où je gueulais pas mal, contre tout et tout le monde, un peu bêtement aussi. Mais j’estimais que c’était préférable que de réfléchir avant et de la fermer : ça avait besoin de sortir, donc ça sortait. Et l’écriture, c’est un peu pareil, si je cogite trop la plume se tait.

Mr Teddybear : Je prends cette phrase au mot à mot. Pour moi c'est un peu notre manière de voir les choses, de faire de la musique, c'est à dire être besogneux, régulier dans son travail, et par extension, continuer à être curieux, cultiver l'intelligence, ne pas s'arrêter aux apparences. Ca, ce serait pour le mot "souvent", et ajouter "sans réfléchir trop" me parait nécessaire, pour ne pas accorder trop d'attention inutile à ce qui a besoin seulement d'être dit, vu, ressenti émotionnellement, ou entendu, sans forcément être expliqué. Je parle ici dans un sens très large, touchant autant un clochard dans une rue, un couple qui s'embrasse, une mouche qui passe à 2mm de mon oreille, etc…


Arm et Mr Teddybear


« L’œil était dans la tombe et regardait Caïn »

Arm : Lorsque avec ses enfants vêtus de peaux de bêtes,
Échevelé, livide au milieu des tempêtes,
Caïn se fut enfui de devant Jéhovah,
Comme le soir tombait, l'homme sombre arriva
Au bas de la montagne en une grande plaine ;
Sa femme fatiguée et ses fils hors d'haleine
Lui dirent : "Couchons-nous sur la terre, et dormons".
Caïn, ne dormant pas, songeait au pied des monts.
Ayant levé la tête, au fond des cieux funèbres,
Il vit un oeil grand ouvert dans les ténèbres
Et qui le regardait dans l'ombre fixement.
"Je suis trop près", dit-il avec un tremblement.
Il réveilla ses fils dormant, sa femme lasse,
Et se remit à fuir sinistre dans l'espace.
Il marcha trente jours, il marcha trente nuits.
Il allait, muet, pâle et frémissant aux bruits,
Furtif, sans regarder derrière lui, sans trêve,
Sans repos, sans sommeil ; il atteignit la grève
Des mers dans le pays qui fut depuis Assur.
"Arrêtons-nous, dit-il, car cet asile est sûr.
Restons-y. Nous avons du monde atteint les bornes."
Et, comme il s'asseyait, il vit dans les cieux mornes
L'oeil à la même place au fond de l'horizon.
Alors il tressaillit en proie au noir frisson.
"Cachez-moi !" cria-t-il ; et, le doigt sur la bouche,
Tous ses fils regardaient trembler l'aïeul farouche.
Caïn dit à Jabel, père de ceux qui vont
Sous des tentes de poil dans le désert profond :
"Étends de ce côté la toile de la tente".
Et l'on développa la muraille flottante ;
Et, quand on l'eut fixée avec des poids de plomb :
"Vous ne voyez plus rien ?" dit Tsilla, l'enfant blond,
La fille de ses fils, douce comme l'aurore ;
Et caïn répondit : "Je vois cet oeil encore !"
Jubal, père de ceux qui passent dans les bourgs
Soufflant dans des clairons et frappant des tambours,
Cria : "Je saurais bien construire une barrière".
Il fit un mur de bronze et mit Caïn derrière.
Et Caïn dit : "Cet oeil me regarde toujours !"
Hénoch dit : "Il faut faire une enceinte de tours
Si terrible, que rien ne puisse approcher d'elle.
Bâtissons une ville avec sa citadelle,
Bâtissons une ville, et nous la fermerons".
Alors Tubalcaïn, père des forgerons,
Construisit une ville énorme et surhumaine.
Pendant qu'il travaillait, ses frères, dans la plaine,
Chassaient les fils d'Énos et les enfants de Seth ;
Et l'on crevait les yeux de quiconque passait ;
Et, le soir, on lançait des flèches aux étoiles.
Le granit remplaça la tente aux murs de toiles,
On lia chaque bloc avec des noeuds de fer,
Et la ville semblait une ville d'enfer ;
L'ombre des tours faisait la nuit dans les campagnes ;
Ils donnèrent aux murs l'épaisseur des montagnes ;
Sur la porte on grava : "Défense à Dieu d'entrer".
Quand ils eurent fini de clore et de murer,
On mit l'aïeul au centre en une tour de pierre ;
Et lui restait lugubre et hagard. "Ô mon père !
L'oeil a-t-il disparu ?" dit en tremblant Tsilla.
Et Caïn répondit : "Non, il est toujours là".
Alors il dit : "Je veux habiter sous terre
Comme dans son sépulcre un homme solitaire ;
Rien ne me verra plus, je ne verrai plus rien".
On fit donc une fosse, et Caïn dit : "C'est bien !"
Puis il descendit seul sous cette voûte sombre.
Quand il se fut assis sur une chaise dans l'ombre
Et que l'on eut sur son front fermé le souterrain,
L'oeil était dans la tombe et regardait Caïn.

Victor Hugo

Tout est dit. Ce poème s’appelle « La conscience ». On n’échappe pas à l’œil, et un jour où l’autre tout se paiera.


« Décrire, relater »

Arm : Les textes du disque n’apportent la plupart du temps aucun jugement sur les choses. Je me contente de décrire un environnement proche ou vécu, de relater des émotions, de questionner parfois les évènements. Je décris les choses « sous leur forme brute », c’est à dire que même souvent imagées, ces écrits restent de l’ordre d’une description simple. J’aime décrire comme je peindrais un paysage : le peintre ne « juge » pas ce qu’il voit, il le représente juste, en l’interprétant parfois et en y ajoutant sa sensibilité, mais sa représentation ne reste qu’une représentation, et n’influe pas sur ce qu’il observe ; il n’influence que son regard, qui n’est pas grand chose dans l’absolu.


« La plume du pire »

Arm : J’emploie ce terme pour distinguer ce que je suis en tant qu’individu dans mon quotidien, et ce que j’écris au sein de Psykick Lyrikah. La plume du pire, c’est écrire ses « zones d’ombre », c’est tenter, avec juste une feuille et un bic, de creuser derrière les visages, les gens, les attitudes. Parfois j’écris des phrases que j’ai l’impression de ne pas contrôler, comme si la plume se libérait d’elle-même. C’est pour ça que je décris souvent la plume comme étant une entité à part entière, tout comme la ville peut l’être. C’est proche de l’état d’hypnose, ça rejoint ce que je disais à propos de l’instinctif et du fait de ne pas trop « penser » les choses. Et ça peut parfois te mener assez loin dans tes retranchements... C’est un mode de fonctionnement complexe qu’on a voulu creuser le temps d’un disque, en s’entourant le moins possible. On avait besoin d’arpenter ces zones d’ombre presque jusqu’à épuisement. Ce qu’on fera par la suite pourra être différent… enfin, peut-être on ne sait pas vraiment.


Le double

Mr Teddybear : Sûrement un mot qui nous suivra longtemps. C'est un inévitable problème que de sentir un peu schizo. C'est impossible, en tout cas pour nous, d'être en permanence celui qu'on est dans le groupe, et ce tout simplement parce que Psykick Lyrikah, dans sa forme actuelle, c'est une vision des choses bien claire et bien nette, et que dans la vie, pour ce que j'en connais, rien n'est fixé, rien n'est définitif, rien n'est évident… Du coup, si on veut être honnête avec les autres et avec soi-même sur ce qu'on dit, c'est d'après moi très important de ne pas "quitter Terre", de garder un pied dans la réalité. De toute façon, ce serait terriblement réducteur d'incarner "son personnage" 24 sur 24, tout simplement parce que chez moi, Mr Teddybear n'est qu' une partie de moi au sein de quelqu'un d'équilibré. Pour tout ça, il est important de parler de toutes les contradictions que ce mot peut contenir, et de ce que ça peut vouloir dire pour nous.

Arm : Le double est une notion abstraite. On a toujours d’un côté ce qu’on est, ce qu’on veut être, ce qu’on dit et ce qu’on aurait préféré dire, etc… Parfois ça se complique, l’homme se révèle dans deux faces, et il se reconnaît dans les deux. « De la perspective russe à la substance rude » : du double de Dostoïevski au double d’Arctor dans Substance Mort de Philip K.Dick. L’un se manifeste concrètement en une personne réelle, habitant et travaillant aux mêmes endroits, l’autre est un même personnage à la fois junkie camé jusqu’aux os et flic des stups enquêtant sur lui-même (ça va loin). Les notions de double sont extensibles à l’infini… Ce qu’on crache dans ce disque n’est que la part d’ombre de deux personnes. C’est une partie de nous et on s’y reconnaît pleinement, mais à côté la vie défile et on se sent autre. Nous ne sommes pas aussi sombres que dans notre musique… on serait mal barrés sinon.


« Au bout du pont, c’est la chute… »

Mr Teddybear : Arm saura répondre sûrement mieux que moi, mais c'est une image assez révélatrice de certains de nos points de vue, que ce soit de façon naïve sur le monde et les valeurs sur lesquelles il tourne, ou sur les mentalités des gens (autant à grande que petite échelle). On peut autant avoir peur d'un monde dirigé par deux hommes comme Poutine et Bush, que des tarés complets qu'on peut croiser dans la rue (et il y en a plein), ou d'une nana qui se fait violer dans un train plein, ou d'un mec qui décide un jour de prendre son fusil en public… Il y a beaucoup d'exemples. Ceci dit la vie est belle, il y a plein de belles choses à voir et à ressentir, mais la connerie globale est un peu effrayante.

Arm : Le sens de cette phrase est proche de « L’arche est faible… ». Elle illustre pour ma part la fin du disque : le disque est le pont, le dernier morceau est la fin du voyage. Tout ce qui a été dit dans l’album se retrouve convié là, comme des personnages qui n’ont rien à se dire et que la culpabilité ronge. Ce texte est le dernier que j’ai écrit pour le disque : il clôturait donc réellement le projet, sur la forme comme sur le fond. Il est par contre truffé d’allusions personnelles qu’il serait inutile d’expliciter.


« L’arche est faible »

Arm : « Courage et patience : l’arche est faible et sous l’absence qu’elle absorbe, elle cèdera ». Le monde dans lequel on vit se fissure et continuera de se fissurer jusqu’à ce qu’il s’éteigne. Et toutes les grandes gueules de ce monde et de nos sociétés occidentales gâtées et névrosées retourneront comme tout le monde d’où elles viennent : d’un petit tas de poussière au milieu d’un grand chaos que personne ne comprendra jamais.


propos recueillis par PJ et JB le 04.11.2004
mise en ligne : 06.11.2004




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