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Lors de notre premier entretien avec le groupe La Rumeur il y a bientôt deux ans, il avait déjà été largement question du procès en diffamation lancé à leur encontre par le Ministère de l'Intérieur. Plus de deux ans de procédure, d'auditions régulières, de préparation et de tension ont passé. Mais aussi deux ans de concerts mémorables à travers toute la France, avec une tournée triomphale et hétéroclite autour de "L'ombre sur la mesure". Tout ce climat était fatalement propice à l'élaboration d'un nouvel album nerveux et percutant, en prise directe avec l'actualité du groupe, ses observations et convictions : "Regain de tension", sorti fin octobre 2004, remet un certain nombre de pendules à l'heure et renvoie dans les cordes les opposants de toutes sortes, à commencer par les institutions étatiques. Et le procès a finalement eu lieu, et le procès a bel et bien été géré avec brio et la tête haute. Une épreuve d'envergure dont les soldats de La Rumeur sont sortis relaxés, et un nouvel album à la saveur toute particulière : deux raisons majeures de revenir avec eux sur une fin d'année 2004 dense et riche, selon deux axes et à l'écoute de deux témoins : Hamé, hors de cause - Ekoué, sous tension.


Hamé, hors de cause


Un peu plus d’un mois après le verdict du 17 décembre, quel regard portes-tu sur le déroulement du procès ?

Hamé : On a eu droit à un véritable procès, qui a duré cinq heures. Je me suis fait cuisiner par la juge pendant environ une heure, le passage des témoins a duré deux heures, suivi d'une suspension d’audience, puis le réquisitoire de la substitut du procureur, la plaidoirie de l’avocat de EMI - qui entre parenthèses était lamentable, les conclusions de la défense par le second de mon avocat, et la plaidoirie finale de mon avocat - une œuvre d’art. Le tout a formé un vrai débat, pas une parodie de procès, avec les magistrats de la 17ème chambre correctionnelle qui jugent des affaires liées au droit de la presse et qui ont justement la réputation de laisser place au débat et de s’intéresser aux sujets. La justice a fait son travail et elle a entendu nos explications. On a largement eu la latitude et la marge pour déployer notre système de défense, et même au-delà du temps qu’on espérait. Nous avons été entendus, et ça s’est soldé un mois après par une relaxe, une mise hors de cause, accompagnée de conclusions très bonnes, qu’on ne pouvait pas espérer meilleures. La présidente motive la relaxe pour au moins deux raisons : d’abord en vertu du droit à la liberté d’expression, mais, aussi et surtout, parce que les propos incriminés ne sont pas infondés : au regard du passif de la police française ces cinquante dernières années, on peut effectivement dire que « les rapports du Ministère de l’Intérieur ne feront jamais état des centaines de nos frères abattus par les forces de police sans qu’aucun des assassins n’ait été inquiété ». Ca veut dire que c’est inscrit dans la justice française, et que mes propos peuvent être clamés sur la place publique par n’importe qui sans risquer de se faire attaquer, puisqu’il existe maintenant une jurisprudence en quelque sorte. Et ça il fallait pouvoir se le payer, c’est une belle victoire ! Ca ne paie pas le beefsteak, mais symboliquement c’est inédit. On a donc toutes les raisons d’être enthousiastes, et on va continuer. D’autant qu’une heure, une demi-heure, cinq minutes avant le procès, on était à des milliers de kilomètres de se douter que les choses allaient prendre cette tournure. Le tribunal, c’est le dernier endroit où j’aurais aimé me trouver cet après-midi-là. J’aurais préféré faire du tricot ou aller à la pêche. Mais il fallait affronter ça. Et avant tout, on s’est très bien défendu. Si on était arrivé à la barre en disant « nique sa mère Sarkozy, il faut tuer les flics », si on s’était défendu comme des demeurés, on se serait forcément fait épingler. On s’est bien défendu, et manifestement le climat à la 17ème chambre était favorable à entendre ce qu’on avait à dire. Après, il y a des paramètres liés à la vie politique française qui nous échappent et qui ont aussi fait que le climat était peut-être plus favorable. En tout cas, si la justice pouvait être à l’image de cette chambre-là, on aurait peut-être moins de raisons d’éructer derrière un micro.


Parmi ces paramètres politiques, il y a le fait majeur que le Ministère de l’Intérieur n’a pas envoyé de représentants. Cela vous a-t-il été expliqué ?

Hamé : Ca ne nous a pas été expliqué. Plusieurs choses étonnantes se sont passées pendant le procès. Au bout d’une heure, la juge n’a plus de questions à me poser, après m’avoir tendu quelques pièges dans lesquels je ne suis pas tombé, donc je souffle. Au terme de l’interrogatoire de la juge, mon avocat me pose une ou deux questions, puis la parole est à la procureur. Et la procureur n’a pas de questions à me poser ! « Vous pouvez vous asseoir ». Qu’est-ce qui se passe ? On arrive plus tard au réquisitoire de la procureur, qui se désolidarise. Il faut savoir que pendant la séance, oralement, la représentante du ministère public a liberté de parole, contrairement à l’écrit dans la procédure. Elle a donc le droit de se positionner, de poser des bémols, par rapport aux poursuites engagées par l’Etat. Et c’est ce qu’elle a fait. Elle a déploré le fait que le Ministère de l’Intérieur n’ait pas fourni d’avocat, et a fait comprendre sans le dire comme cela qu’elle ne roulait pas pour Sarkozy, et qu’à l’écoute des propos attaqués, qu’elle a résumés succinctement en les diluant un petit peu, ce n’était pas l’institution en tant que telle, ou le principe-même de l’existence de la police, ou l’honneur de tel ou tel individu qui se trouve être flic, que j’avais cherché à bafouer, mais que mon article, qui se situait dans la problématique de l’insécurité observée d’un autre point de vue, traitait des violences illégitimes de la part de représentants de l’Etat, qui bénéficient manifestement d’une certaine clémence de la part d’une justice à deux vitesses. Je me suis retourné vers mon avocat en lui disant que je ne savais pas qu’on avait un troisième avocat de la défense ! Mais j’ai capté par la suite, ce sont des choses qui nous dépassent un peu… Un procès, c’est ce qu’il se passe à l’intérieur de l’audience, et ce qu’il se passe à l’extérieur, en amont et en aval. Je présume qu’à l’extérieur, étant donné qu’il s’agissait d’une plainte de Sarkozy au nom du Ministère de l’Intérieur, son successeur, qui ne roule pas pour les mêmes intérêts, a peut-être eu la volonté de le planter… Mais notre défense était dans tous les cas bien construite et irréprochable. Mon credo était « ce qu’on défend et ce que j’ai écrit, c’est légitime, j’ai raison, la dignité, le « bon sens » sont de mon côté ». C’est ce que je me disais en permanence. Et il fallait que je le démontre, non pas en n’assumant pas les propos et en jouant sur les mots, mais en les réitérant, et en les creusant.


Comment as-tu choisi tes témoins, et comment avez-vous préparé la défense ?

Hamé : C’est très simple : dans ma bibliothèque, j’ai plusieurs livres sur la question, de cinq ou six auteurs qui m’ont aidé à me bricoler une conscience politique. Il fallait faire appel à des gens en mesure de corroborer et d’étayer mes propos, de m’aider à montrer que ce n’était pas une lubie de ma part, que je ne m’étais pas levé un matin en me disant « je vais déshonorer la police ». Parce que ce ne sont pas mes propos qui déshonorent la police, c’est la police qui se déshonore elle-même, par toutes les saletés et les cadavres qu’elle a dans ses placards. Il fallait trouver des témoins non seulement d’accord avec cela, mais qui soient également en mesure d’amener des éléments probatoires ; parce qu'un témoignage de moralité, ça n’est pas intéressant car ça n'est pas l'enquête : tout le monde peut en faire, c’est de l’ordre de la subjectivité et ce n'est pas marqué du sceau de l’impartialité. Et c’est facile d’être subjectif et passionné par rapport à cette question. J’ai donc voulu amener à la barre des gens qui sont dans un autre registre que le mien. Je me suis chargé de la passion pendant une heure, et je n’avais pas besoin d’amener des militants du MIB - même si je les avais contactés. J’avais besoin de gens qui amenaient concrètement des faits, non des jugements de valeur. C’est le cas de Maurice Rajsfus, qui est un historien de la répression, qui a entre parenthèses une histoire bien particulière - c’est un enfant de la rafle du Vel’ d’Hiv, donc raflé par la police française, qui a transité avec sa famille par Drancy et a été miraculeusement rescapé alors que toute sa famille a péri dans les camps d’extermination ; il a un titre qui permet qu’on prenne au sérieux ce qu’il avance, puisqu'il a largement enquêté sur la question des violences policières. Erik Blondin nous a également amené des faits : il est gardien de la paix et il est venu témoigner de ce qu’en 25 ans de carrière il a pu constater dans ses services de la part de ses collègues baveurs - humiliations, brutalités. Il a eu le courage de venir le dire, parce qu’il faut savoir ce qu’est l’esprit de corps dans la police ; ce type a des couilles. Puis Pierre Tévanian et Saïd Bouamama pour un état des lieux au sein des quartiers populaires sur le rapport jeune-police. Fabien Jobard a quant à lui été magistral pendant quinze minutes - c’est un chercheur au CNRS très talentueux qui travaille sur la police et qui contrairement à Maurice Rajsfus a accès aux archives d’Etat, ce qui fait de lui un témoin très précieux. Quand je leur ai proposé, tous ont rapidement accepté de témoigner ; il y avait après un équilibre à trouver entre tous : quand un témoin entre dans une salle d'audience, il arrive à froid dans une atmosphère à chaud. Il est à part et n’a aucune connaissance de ce qui a été dit, et il est balancé dans l’arène. On a donc fait en sorte, par rapport à ce qu’ils étaient censés dire et par rapport aux questions que mon avocat avait à leur poser, que tout s'emboîte bien, en essayant d’éviter la redondance : chacun avait un terrain d’intervention pour qu’il y ait une vraie complémentarité. Et ça, on l’a bossé. On a construit une vraie stratégie de défense.

Hamé


Es-tu satisfait du traitement de l’affaire par la presse ?

Hamé : Oui, il m’a satisfait. Après les gens écrivent ce qu’ils veulent et ça ne nous appartient pas… Cependant, favorable ou pas, ce que je constate c’est que notre affaire a eu moins de retentissement dans les grands médias de masse - notamment la télévision. Aucun 20 heures n’a couvert cette affaire ; je me suis demandé pourquoi, parce qu’on a tout fait pour que les gens soient au courant - notamment en bombardant l’AFP de dépêches. Peut-être que c’est parce qu’on n’est pas dans l’affiche très manichéenne, avec d’un côté les sauvageons qui insultent, et de l’autre les gentils policiers qui ont un travail dur et dont l’honneur est bafoué. La problématique était plus complexe que ça, trop complexe pour certains médias. On a apporté la preuve qu’il y avait des centaines de morts au passif de la justice française sans que les assassins aient été inquiétés. Ce débat n’avait pas aujourd’hui à atterrir sur la place publique - je veux dire la vraie place publique, c’est-à-dire la télé, le vrai média qui bourre le mou des gens.


Si la problématique était trop complexe pour lui, Fogiel dans son émission « On ne peut pas plaire à tout le monde » a pour le coup essayé de la ramener à une opposition manichéenne d’écervelés.

Hamé : Oui, on était inassimilable à ce format. Il aurait voulu qu’on lui fasse du Stomy ou du Joey Starr, qu’on s’énerve et qu’on commence à monter sur nos grands chevaux. On n’est pas des bons clients pour ça.


Alors pourquoi y être allé ?

Hamé : Parce qu’il nous paraissait judicieux, important, stratégique de donner une visibilité au procès trois jours après, en période de délibéré, ainsi qu’une visibilité aux projets de La Rumeur. Je ne suis pas masochiste, mais mettre à l’épreuve notre capacité à nous défendre face à notre antithèse, ce n’est pas déplaisant. Je pense qu’il faut qu’on soit capable de porter cette contradiction jusque là, même si bien-sûr en dix ou quinze minutes on n’a pas fait de hold up : Fogiel a dix ans de vice télévisé, il détient les codes et les règles. Mais on n’est pas allé là où il nous attendait, on n’a pas joué le rôle qu’il espérait nous voir jouer. Dans la manière de poser ses questions, il t’envoie toute la saleté, il te renvoie à l’image de l’ennemi intérieur : tu es homophobe, antisémite, terroriste, délinquant, sexiste, la totale. Il me faudrait un quart d’heure en me laissant parler pour que je commence à inverser ou à me redessiner un autre visage ; mais si on part là-dedans, on oublie le procès, on fait le show. C’est du direct, il faut réfléchir très vite : soit j’emboîte le pas, soit je me sors des cordes, je laisse passer la tempête et on revient sur le procès, sachant qu’on est en délibéré, et que même si ça sentait bon la relaxe après l’audience, on ne criait pas victoire. Ce qui ne m’a pas déplu, c’est qu’ils ont aboyé, ils ont éructé, ils ont essayé de nous pousser dans nos retranchements, genre « vas-y, dis nique ta mère ! » ; mais non, il ne faut pas se comporter comme l’idiot à qui on montre la lune du doigt et qui regarde le doigt. Tranquille, on vient de se coltiner un procès de cinq heures, alors ton émission c’est du pipi de chat. L’essentiel est qu’on ait parlé du procès. Il nous coupait à chaque phrase, mais c’est dû au format de la télé : c’est le média de l’immédiateté, des idées simplistes, des slogans, ce n’est pas le média de l’analyse et de la mise en perspective. Son émission pue la France rance, mais c’est une question de stratégie : à un moment donné, il faut qu’on communique, qu’on informe. Et ce malgré toute la crasse qu’on veut nous mettre sur le dos avant même qu’on ait ouvert la bouche, malgré tous les obstacles à ce qu’on entende la légitimité de notre volonté de mettre en accusation une certaine tradition française ou l’Etat français ; puisqu’on est d’avance suspect, ce qu’on va dire est déjà quelque part illégitime, parce que tu es quelque part la cinquième colonne Al Qaida, quelque part crameur des meufs dans les caves, quelque part antisémite. Et ça, c’est quelque chose sur quoi il va falloir batailler ferme ; quand on va dans ce genre d’émission et qu’on se retrouve face à ça, même si c’est du spectacle, ça ne me fait pas rire, parce que tu as le pouls de la manière dont l’ « opinion » a été travaillée. Fogiel est venu nous voir pendant vingt minutes à la fin de l’émission, et il nous a dit en substance « je dis ce que les gens ont envie d’entendre, je surfe sur leurs clichés ».

Je ne veux pas jouer les oiseaux de malheur ou prophétiser l’apocalypse, mais il y a quelque chose de très dangereux derrière ça. Ce que je crains, c’est que les élites politiques, médiatiques et économiques nous aient construit - et d’année en année, il y a des campagnes idéologiques qui vont dans ce sens-là - les différentes facettes de l’ennemi intérieur, et une nouvelle figure du sous-homme. Quand tu es affublé de mots comme « sauvageon », « barbare », « cafard », quand sous prétexte de lutte contre les fondamentalismes et pour la laïcité, c’est la xénophobie qui s’exprime… Parce qu'il ne faut pas se leurrer, l’islamophobie est de l’arabophobie ou de la négrophobie déguisée ; l’affaire du voile a été le prétexte à toutes les pires saletés, et on n’était pas dans l’opposition bouffeurs de curés contre aristocratie ou clergé, mais dans un truc super réactionnaire. Il y a aujourd’hui un consensus sur le fait qu’il existe un ennemi intérieur, un bouc émissaire désigné. Depuis que j’ai ouvert mes yeux d’enfants, je ne me suis jamais retrouvé face à une image renvoyée aussi dégradante et dégradée. Et si demain, une grave crise ébranle l’économie française et qu’elle perd vingt places dans l’échelon des puissances économiques, entraînant organiquement une crise politique et sociale, je pense que c’est le prélude à des persécutions voire à des massacres de masse. Historiquement, tous les grands massacres de masse sont intervenus dans des périodes de crise sociale, économique et politique, et les catégories de la population qui ont subi ces massacres et ces persécutions ont été des mois et des années en amont l'objet de représentations, de constructions et de discours qui tendaient à les exclure de l’humanité. Ca a été vrai pour la traite négrière, pour les Indiens, pour les peuples colonisés, pour les Juifs, pour les Tutsis : avant d’être tués et massacrés comme des sous-hommes dans la réalité, ils ont été tués dans les représentations et dans les mots. Et ce ne sont pas des représentations et des mots qui émanent d’individus isolés ou de groupuscules extrémistes en marge, ce sont des représentations et des mots qui sont le fruit d’instances et d’institutions irrécusables et qui par conséquent deviennent vrais, légitimes. En ce moment, le début de cela se dessine. Et je ne rigole pas avec ça.


La collusion média-politique que tu évoques est particulièrement sensible quand quelqu’un comme Fogiel vous dit finalement que vous n’avez pas à vous plaindre, puisque l’issue du procès vous est favorable… en oubliant par là même que toute l’histoire part d’une plainte déposée par le Ministère de l’Intérieur !

Hamé : Oui, et de tout le climat. C’est pour ça que je tenais à insister sur le climat, sur le contexte dans lequel on avait écrit l’article, sur l’hystérie que ça a généré. Fogiel est à la fois symptomatique et anecdotique. D’un côté, il est à l’image de cette France rance qui malheureusement se fait bourrer le mou et gobe tout cru ce qui lui est projeté par la télévision. Et d’un autre côté, il a tenu son rôle, et à la limite tant mieux : on n’y était pas allé pour le convaincre, mais pour faire tâche, et pour nos intérêts. Et au final c’est positif. Maintenant, on fait du rap et on n’a pas d’autre intention ; je fais du rap, j’ai envie de m’épanouir là dedans, de monter sur scène, d'écrire des chansons. Pendant un an et demi, on a fait 70% de non-artistique : s’occuper du procès, du label, du magazine, du site internet, boucler la fin de tournée, et on est tous dans le groupe plus ou moins manager. Mais quand tu es dans le bain et qu’il est à 100 degrés, tu es obligé de bouillir. Maintenant j’en ai un peu le ras-le-cul : j’aimerais écrire des textes, lire, m’instruire, me cultiver, voyager. Mais bon, on a la pêche, on n’est pas des pleureuses, on pète un coup et la vie est belle ! Et surtout, on se retrouve aujourd’hui là où on voulait être : on a tous l’impression de ne pas avoir trahi nos rêves de gosses.



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