liste des interviews pages 1 - 2


Ekoué, sous tension


Dans Les mots qui me viennent, tu dis « Je ne suis que le porte-parole de la mienne », ce qui peut surprendre pour un rappeur et a fortiori pour un membre de La Rumeur.

Ekoué : Je considère que dans le rap, il est essentiel de parler en son nom. C’est l’essence même de cette musique : une personne avec un micro face à une autre personne. Je suis un homme avec un tas de questionnements, qui assume ses contradictions, qui essaie d’apporter des esquisses de solutions, qui a des certitudes, des doutes, des failles. Je suis une palette de tout cela, et cette palette émane de ma propre personne et de mon environnement,. Et c’est la même chose pour les autres membres du groupe. C’est ce qu’on appelle ne pas mentir, parce que le rap, c’est une radiographie de ce que tu es réellement. Personnellement, je parle de nous, de notre expérience, de ce qu’on a appris de nos modestes trente ans, et je ne rentre absolument pas dans une posture de leader ou de donneur de leçon.


A plusieurs reprises dans l’album Regain de tension, vous prophétisez l’émeute, un noircissement des mœurs, une patience qui ne durera pas. Faut-il y voir l’expression d’un souhait ou d’une menace ?

Ekoué : Des deux. D’un souhait et d’une menace. On parlait récemment des syndicats de routiers qu’on a menacés de retrait du permis de conduire s’ils en venaient à des mobilisations persistantes. Face à ce genre de situation, je ne vois pas d’autre alternative que de descendre dans la rue et de tout casser. A l’heure actuelle, ces états de fait s’accumulent. Et le fait que Hamé ait été attaqué en justice pour l’article « Insécurité sous la plume d’un barbare » nous conforte d’autant plus dans cette position : se faire attaquer pour un texte aussi référencé, aussi écrit, avec des véritables données sociologiques, c’est une infamie. Si aujourd’hui tu n’as pas le droit de dire cela et de surcroît en ces termes, je pense que c’est une situation qui nous conduira au chaos, aux émeutes. Quand un jeune se fait buter par un flic, je ne suis pas pour la conciliation, à plus forte raison quand tu peux déjà anticiper le résultat du verdict, qui va rarement dans le sens des victimes.


Dans L’encre va encore couler, tu dis « Trop de savoir est dangereux tu n’imagines même pas ».

Ekoué : Oui, bien-sûr. Enfin, modestement, parce qu’on a encore besoin d’instruction : à trente piges, on n’est pas des êtres construits, et avec nos années de galère on a accumulé pas mal de retard. Mais à partir du moment où tu sais, où tu es sur le chemin du savoir, tu déranges. Quand tu sais un minimum de quoi tu parles et que tu t’assois sur des positions non consensuelles, qui ne vont pas dans le sens d’un certain point de vue officiel ou institutionnel, tu deviens subversif. Tu ne déranges pas quand tu mises tout sur l’attitude ; ça, ça fait rire.


Pour continuer sur les citations, tu te dis « Heureux dans [ton] cliché » dans le titre Les mots qui me viennent.

Ekoué : L’image qu’on nous renvoie de nous-mêmes, on a fini par vivre avec. Vous nous voyez comme des mongols écervelés avec une casquette de travers, qui carottent derrière un micro ? Tant pis, je ne chercherai pas à vous prouver le contraire. Ce cliché-là, il me convient, je l’assume. Même si je sais dans mon for intérieur que je ne suis pas comme ça, je n’ai même pas envie de me battre contre. C’est comme ce fameux débat « oui, vous êtes des rappeurs, vous critiquez le système, alors pourquoi vous portez des Nike ? ». Tu veux qu’on se tricote des pulls en laine ? On n’est pas en dehors de la société de consommation, on en bouffe tous les jours, et je suis consumériste comme n’importe qui. Je ne suis pas un exemple de vertu, et dans nos disques comme dans les propos qu’on peut tenir ailleurs, il y a des choses qui ne vont pas dans le sens de la morale et qui peuvent déplaire. Mais aussi d’autres qui sont plus constructives.


L’existence de ces deux facettes est claire dans Regain de tension, et c’est sans doute tant mieux car le côté plus « violent » de La Rumeur n’avait semble-t-il pas toujours été bien perçu par certains dans L’ombre sur la mesure, qui ne retenaient que Le cuir usé d’une valise.

Ekoué : Tout à fait. Je considère qu’on a tout dit dans L’ombre sur la mesure : c’est un album qui a été très scénarisé, où on s’est mis dans l’esprit d’un cinéaste. A cette époque-là, je matais du Parrain à longueur de journée, j’étais à fond dans l’univers film noir et mafieux parisien. Et le jazz accompagnait très bien certains de nos récits, comme Le cuir usé d’une valise ou Moha par exemple. L’album a été conçu sur un ton assez posé, et on y a insufflé beaucoup de dignité. Mais Regain de tension est l’œuvre dont je suis le plus fier. Dans cet album, il s’agit avant tout de dire ce qu’on est : on n’est pas que des mecs qui peuvent faire des belles métaphores et de la belle poésie, on est aussi des gars du bitume, des enfants des cités qui assumons nos passés de caillera. On est plus enclin à une perspective quotidienne : on n’est plus dans l’histoire, on est dans le concret, dans l’actuel. Donc on aboie beaucoup plus. Et puis il y a eu l’affaire, le procès : quand on voit qu’on se fait attaquer pour ce genre de choses, par moment on a envie de dire « prends ça dans ta gueule, prends toi un Soldat lambda, prends toi un P.O.R.C. ». C’est vrai que ça déplaît à une certaine presse, mais tant mieux. Quand je vois que Libération en dit que c’est un pamphlet de haine froide… très bien ! Si Regain de tension n’est pas au goût de Libération, tant mieux, ça écrème. Ce qui me déplaisait dans la réception du premier album, c’était le côté ambigu, hétérogène. Il y a eu des gens de SOS Racisme ou de Ni putes ni soumises qui nous ont dit qu’ils adoraient nos textes, alors que ces gens-là représentent tout ce qu’on déteste. Au moins, avec Regain de tension, les choses sont claires.

Ekoué et Philippe


Quand Philippe dit « Si c’est faux dans les accords, peu importe si ça matraque fort », on tient peut-être là une belle définition de la musique de La Rumeur.

Ekoué : Exactement. Des fréquences stridentes, un son qui agresse, des paroles qu’on n’aime pas entendre, une certaine fierté populaire, une haine froide, parfois très immorale et hardcore ; et une démarche qui va de soi, parce que si La Rumeur commence aujourd’hui à prendre de l’ampleur à tout point de vue, en pérennisant un travail de longue haleine, c’est un succès qu’on a arraché par la force de nos concerts, de nos ateliers d’écriture et de nos magazines. Ca c’est un succès underground, et en plus en indépendant – même si l’indépendance en soi ne veut rien dire. L’important reste la démarche et le propos.


Philippe parle de « ces trois centimètres carré de voile [qui] plongent dans la psychose ». Dans le « débat » sur le port du voile à l’école, on a pu voir la grande difficulté qu’il y avait à s’opposer à cette loi par principe (de liberté, d’éducation pour tous), puisque le fait religieux était immédiatement ramené sur le tapis, et a largement occupé la discussion alors qu’il n’était pas un aspect essentiel du problème.

Ekoué : Ce qui est vraiment pervers dans ce débat, et ce qui m’attriste vraiment, c’est qu’au-delà de toute polémique et de toute considération religieuse, on s’en prend à des jeunes filles qui vont à l’école, qui sont sur le chemin du savoir et de l’instruction. A partir du moment où on ferme la porte à des gens parce qu’ils ont des signes religieux apparents, je pense que c’est le début de la fin. Personne n’a posé cette question, qui me paraît essentielle : quel sera l’avenir de ces jeunes filles qui n’iront pas à l’école ? Constituer des générations de femmes de ménage ? Bien-sûr qu’il y a des filles qu’on force à porter le voile, mais il y a beaucoup de nuances entre les extrêmes, et il y a aussi des gens en France qui ont une vraie conception progressiste de l’Islam. On nous a fait croire que nos grands frères étaient des vendeurs de came, que nos parents étaient des irresponsables, et maintenant on nous fait croire que ces jeunes filles voilées incarnent l’ingérence des pays du Moyen-Orient et du Maghreb en Occident, et l’islamisation des banlieues et de l’espace public et laïc. On a fait une grande psychose là-dessus, et voilà où ça nous a mené.


Vous avez rencontré Mehdi Ba (éditeurs aux Arènes et auteur en 1994 de Rwanda : un génocide français) et publié dans votre magazine un entretien avec lui à propos de l’implication française dans le génocide tutsi. Selon toi, qui aujourd’hui parle le mieux de l’Afrique ?

Ekoué : Déjà, oubliez ce fils de pute de Stephen Smith et son Négrologie, pourquoi l'Afrique meurt, cet espèce de Monsieur Afrique à la bonne conscience de la gauche P.S., ancien journaliste de Libération, qui t’explique grosso modo que les Africains ont un petit cerveau et que s’ils sont dans la misère, c’est qu’ils l’ont bien voulu, et que si les Japonais avaient été en Afrique ce serait la première puissance économique mondiale. Ces livres bourrés de clichés et d’amalgames voilés par une science du verbe et une rhétorique, ce sont de véritables pourritures extrêmement dangereuses. Parmi ceux qui parlent bien de l’Afrique, je citerais Mehdi Ba, Saïd Bouamama qui a écrit des choses qui m’ont semblé très intéressantes sur l’Algérie, quelques écrits de Jean Ziegler, Jacques Vergès qui a un point de vue sans équivoque sur la question, François-Xavier Verschave qui a vraiment des couilles et qui dit les choses telles qu’elles sont, alors qu’il y a un verrou et une désinformation totale dès qu’on traite de ces sujets qui touchent directement à des questions de néo-colonialisme. Moi, je suis d’origine togolaise : le Togo est une des plus vieilles dictatures du monde, celle de Gnassingbé Eyadéma depuis plus de quarante ans, installé directement par des Français et nourri par tous les réseaux Françafrique. Il faut dire ces choses-là. Et il n’est pas normal que ces analyses se bornent à des journalistes, des universitaires ou certains artistes : j’attends qu’un représentant politique parle en ces termes.


propos recueillis par JB, PJ et Adis à Nantes le 21.01.2005
mise en ligne : 18.02.2005




DONNEZ VOTRE AVIS
» Réagir et lire les réactions à cet article



page précédente pages 1 - 2



© Acontresens 2002-2017